Entrevue avec Katia Lelièvre : Renouveler avec un syndicalisme combatif

L’élection en congrès national de deux syndicalistes combatifs, Katia Lelièvre et de David Bergeron-Cyr, sur le conseil exécutif de la CSN donne l’impression qu’un changement de cap est désiré. L’arrivée de Lelièvre à la 3e vice-présidence en est symptomatique. Il est très rare qu’une candidature militante provenant d’un syndicat local se fasse élire directement à l’exécutif de la centrale.

Alternative socialiste s’est entretenu avec Katia Lelièvre pour en savoir plus sur sa vision de la mobilisation, des relations internes de la CSN et de ses liens avec les luttes sociales.

Alternative socialiste (AS). Plusieurs personnes interprètent votre élection comme un virage à gauche pour la direction. Qu’en pensez-vous?

Katia Lelièvre (KL). Notre syndicalisme doit être plus combatif. On doit réfléchir à des moyens d’action qui sortent de la boîte. Comme je viens d’arriver, je suis encore en mode apprentissage. Il faudra faire un diagnostic avant, mais la collaboration inter équipes, entre les syndicats, doit devenir une culture, un réflexe. On en parle au Service d’appui aux mobilisations et à la vie régionale (SAMVR).

Avec le 2e Front, on a des batailles sociales à mener. La lutte syndicale, c’est pour des conditions de travail, mais aussi pour des conditions de vie en général. Il faut mener toutes ces batailles. Sauf qu’on a besoin de les cibler, d’en prendre moins, mais de les mener jusqu’au bout. Les syndicats locaux reçoivent de l’information sur beaucoup de campagnes. Mais pas d’info sur les résultats. On reçoit beaucoup de demandes pour se mobiliser sur ci ou ça et ensuite on passe à l’autre campagne sans prendre le temps de savoir ce qui a été gagné ou réalisé.

On ne peut pas faire plaisir à tout le monde. Il faut avoir suffisamment de ressources et d’énergies pour gagner. On dit: Qui trop embrasse mal étreint. L’objectif, c’est de gagner et de publiciser nos victoires.

On a besoin d’alliances les plus larges possibles, mais avec quelles forces? Ça dépend des luttes. Par exemple, au SEMB-SAQ-CSN1, quand il y a eu la légalisation du cannabis, on parlait déjà de s’occuper de ça, d’une nationalisation. Couche-Tard se voyait déjà en train de faire des profits! On a embauché une firme de relations publiques et on a formé une coalition avec des alliés des commissions scolaires, de la santé publique, etc. pour faire bouger le gouvernement.

Les intérêts de ces acteurs peuvent être différents, mais il y a eu une convergence dans ce cadre là, un regroupement autour du même objectif. Face à la pression, le gouvernement n’a pas eu le choix de faire des audiences publiques, puis de créer une société d’État qui profite aux Québécois.

AS. Durant votre campagne au poste de 3e vice-présidente de la CSN (responsable des relations avec les conseils centraux et du SAMVR), vous avez mis l’accent sur le dialogue et la communication. De quoi est-il question au juste?

KL. Il faut favoriser la communication avec les membres. Comme trouver un forum d’échange. Il faut aussi favoriser les échanges entre les membres. Échanger les expériences permet de solidariser les syndicats entre eux. La meilleure façon de communiquer, c’est de demander direct aux syndicats!

L’enjeu, c’est de synthétiser l’information, comme avec une capsule vidéo ou en format web. C’est important de donner des exemples tangibles des impacts des politiques patronales sur la vie quotidienne des gens. Dans le passé, on a comparé l’évolution du salaire moyen à la SAQ vs le salaire de la présidente de la SAQ. L’exemple montrait clairement la perte du pouvoir d’achat, mais pas pour la présidente.

Lors du conflit de travail à la SAQ en 2018, l’exécutif syndical réagissait souvent tout de suite après les négos. On mettait une capsule en ligne le soir même, ou on faisait des Facebook Live quand ça n’allait pas bien. La réaction en succursale était instantanée. Les membres les échangeaient entre-eux et arrêtaient d’avoir peur. Les braves commençaient à discuter, puis les gens étaient entraînés. Les membres suivaient les consignes des moyens de visibilité, comme le port de jeans à la place de l’uniforme.

L’employeur détestait ça. Quand on disait qu’on allait devoir parler à nos membres, ils disaient «Non, non, non, restez à la table de négo. Vous allez quand même pas faire un Live?». On diffusait à partir d’un groupe Facebook privé fermé de près de 3 000 membres du SEMB. Suite à une plainte, Facebook nous a avertit que des commentaires ne suivaient pas son code d’éthique. On a modéré certains commentaires, mais Facebook a quand même fermé notre groupe. On n’a jamais su pourquoi vraiment.

On a aussi essayé le mode exploratoire avec l’employeur. Ce type de négos sort du mode traditionnel. On fait des scénarios possibles et les discussions n’impliquent rien. Mais ça implique un niveau de confidentialité. Le syndicat est moins habilité à communiquer dans ce mode. C’est moins facile parce qu’il n’y a rien de tangible. On a fait ça par petits bouts.

AS. Quel est le défi le plus important pour la CSN?

KL. Il y a beaucoup de défis pour le mouvement syndical, pas uniquement à la CSN. Il faut trouver une relève, l’impliquer dans une approche collective. Il faut aussi maintenir une vie syndicale entre les négociations.

C’est plus difficile de repartir une mobilisation à zéro. Une négo établit un rapport de force, mais il faut le maintenir. Les patrons utilisent leur droit de gestion et tentent toutes sortes de dérogations pour gagner du terrain. Si on ne se donne pas la capacité et les outils pour se battre entre les négos, on va perdre des acquis.

C’est un défi pour tout le mouvement syndical. C’est sûr qu’on ne peut pas faire de moyens de pression entre les négos, mais on peut faire des moyens de visibilité. La bataille entre les négos permet de monter un rapport de force. D’autant plus que la durée des conventions collectives s’allonge.

On doit déstabiliser nos employeurs pour installer une crainte, être imprévisible. On peut faire des trucs drôles qui mobilisent, par exemple.

AS. Comment voyez-vous la dynamique des moyens de pression des syndicats du secteur public actuellement en négociation avec l’État québécois?

KL. C’est difficile pour les travailleurs et les travailleuses essentielles fatiguées. La pandémie et les négos ont épuisé le monde, mais il ne faut pas lâcher. Les syndicats commencent à se dire qu’il faut se battre.

Legault fait son show et tente de dissocier les syndicats de leurs membres. Il est très habile pour ça. Comment répondre? De façon plus agressive! Il faut montrer comment ce gouvernement entube les gens. Comment il est inhumain et même pas foutu de leur donner des bonnes conditions de travail.

Il n’y a pas de différence entre le syndicat et le travailleur. Mais ça prend de la démocratie. Quand les revendications syndicales viennent du monde, le gouvernement peut difficilement les dissocier.

Je crois qu’on doit redoubler d’efforts pour gagner la bataille de l’opinion publique, parce que Legault gouverne de façon populiste. Nos actions vont déranger la population, mais elles sont nécessaires. Faut qu’elle y participe!

Il y a une façon d’expliquer, d’indigner la population et de répondre que de toute manière, ça va vous coûter plus cher d’impôt de la manière que le gouvernement gère la situation. L’argent existe, mais le gouvernement ne va pas la chercher à la bonne place. La SAQ rapporte plus au gouvernement québécois que les impôts des 20 plus grandes compagnies! Ce monde-là se sauve pour ne pas faire leur part! C’est bien plus facile pour le gouvernement de piger dans les poches des gens.

AS. Comment voyez-vous la mission politique de la CSN, celle du 2e front?

KL. C’est un peu une question piège pour la CSN. La centrale ne peut pas prendre parti pour un parti politique. Pendant les élections, on fait de la sensibilisation à la base sur les programmes des partis. Le gouvernement de Stephen Harper a d’ailleurs tenté de paralyser l’action politique syndicale en 2016.

Mais rien n’empêche un syndicat local d’appuyer une candidature politique, par contre.

Les gouvernements successifs nous disent que la priorité, c’est la santé, mais ils font autre chose. Je crois qu’on devrait avoir plus de référendums. Les gouvernements prennent des décisions sans nous demander notre accord, comme les traités internationaux. On n’est plus maître chez nous.

La démocratie est basée sur la représentation politique, mais les syndicalistes, les travailleurs et les travailleuses sont sous-représentées dans le gouvernement. Celui de la CAQ est full de banquiers! Comment ça, tant d’hommes d’affaires et pas de monde ordinaire? C’est la cause des politiques dans l’intérêt des banquiers!


1 Syndicat des employé-es de magasins et de bureaux de la SAQ – CSN

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