Les socialistes, l’autodéfense et la question de l’armée

«S’attendre au mieux, mais se préparer au pire.»
– Amilcar Cabral1

Lors du dernier congrès de Québec solidaire en décembre 2019, la question de l’armée a été présentée par la direction comme une simple question technique, un outil comme un autre dans l’attirail d’un Québec indépendant. Une partie de l’opposition s’y est opposé par des arguments moraux. Aucune des options défendues n’a été basée sur les menaces possibles, encore moins intégrée dans une analyse de classe. Pourtant, ces deux angles sont essentiels. La bourgeoisie ne va pas tout nous donner simplement parce que nous sommes nombreux dans la rue. Nous devons lui prendre ce qu’elle nous vole. Il faut assumer les conséquences de nos politiques et cela passe, dans un premier temps, par l’assimilation des leçons de l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste.

L’armée est politique. Elle n’a jamais été et ne sera jamais une institution neutre. L’armée est liée à un État et celui-ci sert les intérêts de la classe qui le possède. Mais comme n’importe quelle autre formation sociale, l’armée est soumise à l’influence des contradictions sociales. Elle n’est pas un phénomène statique et homogène. Il est donc inutile d’être « pour » ou « contre » l’armée sans préalablement faire une analyse des antagonismes de classes qui traverse cet enjeu. Cette perspective était absente du débat sur la défense, advenant un Québec souverain, lors du dernier congrès de Québec solidaire. Les membres avaient le choix entre un oxymoron contenu dans l’option A, soit une « défense civile non-violente », ou « une force d’autodéfense hybride, à composante civile et militaire » (option B). Autrement dit, une armée. C’est l’option B qui a été adoptée. Évacuer la dimension de classe de l’armée amène un faux débat entre le « pacifisme » et le « militarisme », et a ainsi évité de répondre aux questions essentielles.

Est-ce qu’Ottawa et les autres puissances impérialistes vont être conciliantes avec un Québec indépendant? Une armée « Québecor », est-ce le meilleur moyen pour garantir la construction d’un Québec indépendant dans l’intérêt des travailleuses et des travailleurs? Est-ce qu’un Québec indépendant veut être une puissance impérialiste comme les autres? Sinon, quelle forme de défense devons nous construire pour y faire face et quelle mission doit-elle défendre pour l’éviter ?

L’autre piège dans lequel plusieurs sont tombés fut de soutenir « que nous ne sommes pas rendus là » et que la question est « prématurée ». Certains allaient même plus loin en ridiculisant la possibilité d’un conflit armée au Québec. Même si appeler à « l’armement du peuple » aujourd’hui est idiot, nier cette possibilité dans l’avenir l’est tout autant. Qui aurait pu prédire que le peuple de Hong Kong pourrait maintenant nous donner des cours sur les façons de déjouer la police dans une manifestation? Personne. Le 17 février 2020, à l’émission de radio de Bernard Drainville sur 98,5, l’analyste politique Luc Lavoie a défendu l’idée de tirer une balle dans la tête aux personnes bloquant les chemins de fer contre le passage d’un pipeline sur le territoire de la communauté de Wet’suwet’en2. Les événements se radicalisent rapidement pendant une crise et ce n’est pas lorsque nous devons agir qu’il est temps d’amorcer ces réflexions. L’incapacité de la gauche et du mouvement syndical a intervenir efficacement pendant cette pandémie le prouve.

Il est important de sérieusement aborder la question de la transition vers une société nouvelle avant que les événements nous dépassent. Cette réflexion implique une discussion sur les façons de nous défendre. Les moyens utilisés par le mouvement ouvrier et socialiste au cours des deux derniers siècles peuvent nous aider à répondre à ces questions. Avant, nous devons défaire la thèse de l’universitaire britannique, Ralph Miliband, sur la « stratégie de l’insurrection ». Elle revient en force ces derniers temps, et est prônée par les réformistes de gauche dans Democratic Socialist of America (DSA). Cette dernière a une influence importante au Québec et nous devons nous y attarder avant d’ouvrir la discussion.

Miliband et la « stratégie de l’insurrection »

Le site The Call (caucus dans DSA et animé par d’ancien membres de l’ex International Socialist Organisation (ISO) soutient dans sa base de principes qu’il « rejette la stratégie de l’insurrection qui cherche à tort à adopter un modèle de conditions historiques très différentes et à l’appliquer à notre situation actuelle3».

L’idée défendue ici, sans être clairement dite, est que nous devons oublier les principes d’organisation des bolcheviks et que la Révolution russe ne nous apprend rien sur les obstacles de la transition vers le socialisme. Les conditions de la prise du pouvoir étant différentes dans les démocraties libérales au XXIe siècle que dans la Russie tsariste. Affirmer cela, c’est ne rien comprendre à la théorie marxiste.

L’ABC du marxisme est de déterminer notre action politique en fonction de l’évolution des conditions matérielles de la société dans laquelle nous nous trouvons. Il est impossible d’agir sans une analyse sérieuse des conditions objectives et subjectives, et à partir de là, développer une tactique et une stratégie adéquate. C’est ce qu’ont fait les bolcheviks pour la société de leur époque. La force des bolcheviks a été précisément de s’adapter le plus rapidement possible aux nouvelles situations. Il ne suffit que de s’intéresser honnêtement à l’histoire du parti bolchevik pour voir comment cette organisation, plus que les autres, a été capable de s’adapter et de répondre adéquatement aux impératifs du moment.

Pour illustrer ce point, The Call met en référence le chapitre d’un livre du politicologue britannique Ralph Miliband [4]. Pour lui, il y a une tendance historique dans le mouvement ouvrier prônant la destruction de l’État bourgeois par l’insurrection et une autre voulant défendre l’élargissement des droits démocratiques de l’État. C’est exactement ce que disait Edouard Bernstein en 1899 contre le courant révolutionnaire dans le mouvement ouvrier et la nouvelle orientation adoptée par les partis communistes (PC) d’Europe de l’ouest dans les années soixante, comme le Parti communiste français (PCF) et le Parti communiste italien (PCI)5. Le groupe The Call se cachent derrière un universitaire britannique des années 1970 pour remettre de l’avant aujourd’hui le réformisme social-démocrate contre la pensée marxiste.

Miliband se donne beaucoup de mal à tenter de le prouver, mais sa démonstration demeure artificielle. Mise à part quelques anarchistes et maoïstes clairsemés personne ne se réclament ou ne s’est réclamés de la « stratégie de l’insurrection ».

Le blanquisme est mort au XIXe siècle à mesure que les idées marxistes gagnaient le mouvement ouvrier naissant et c’est tant mieux. Il est donc curieux de voir Miliband tenter de figer et d’opposer deux tactiques du même mouvement général, soit la lutte de classe. Ce qui détermine la bonne tactique à prendre ce n’est pas Miliband, DSA ou The Call, mais le niveau de conscience de classe d’une période donnée. Parfois la lutte de classe prend des formes politiques (parti, élections), économiques (syndicats, grèves) ou sociales (COOP, associations). La principale force du mouvement ouvrier a précisément été d’unifier et de coordonner ses différentes formes de luttes. Le rôle des révolutionnaires est d’aider aux développement des luttes en cours, peut importe la forme qu’elles prennent. À d’autres moments, ces formes de luttes sont impossibles et le principal moyen d’action pour briser les résistances de l’ennemi c’est la violence.

Miliband soutient qu’en prenant le pouvoir politique, il faut également avoir le pouvoir de la rue, qu’aucune dimension de la société civile n’est à négliger. Il est nécessaire d’avoir des organes de pouvoir populaire (double pouvoir) pour mobiliser la population. Pourtant, c’est précisément dans ces instances que les bolcheviks militaient et c’est à partir de là que le gouvernement Kérenski a été renversé. Pendant la révolution en Russie, les soviets étaient une forme de double pouvoir. Miliband tente d’opposer la stratégie des bolcheviks, pour dénoncer les bolcheviks. C’est n’importe quoi.

En mettant l’emphase sur la « démocratisation de l’État », Miliband néglige volontairement l’instinct de conservation de la bourgeoisie et son utilisation de l’État pour y parvenir. Même si l’État offre ou autorise aujourd’hui plusieurs espaces démocratiques, rien ne l’empêchent de les fermer ou de les interdire lorsque ceux-ci menaceront son autorité. L’attitude de la bourgeoisie pendant cette pandémie le démontre. C’est pourtant une question, littéralement, de vie ou de mort pour le changement social.

La dynamique réforme/révolution est dialectique. Ici le modéré et l’ultra-gauche, l’opportuniste et l’aventuriste, sont deux cotés de la même médaille. Pousser pour des réformes sans au moins envisager la possibilité de la violence, c’est creuser soi-même sa tombe. Au même titre que pousser pour un coup révolutionnaire sans mobilisation populaire ou crise révolutionnaire, est un suicide. Nous poussons pour des réformes pour mobiliser le plus largement possible la classe ouvrière, mais il faut être prêt a aller jusqu’au bout si notre intégrité physique est menacée.

Uniquement à la lecture de Miliband la question demeure donc entière. Que fait-on quand la bourgeoisie attaque et comment nous défendre? Heureusement pour nous, les bolcheviks poursuivent la réflexion précisément là où Miliband, The Call et DSA arrêtent de penser.

Dire la vérité quant aux difficultés de la transition

Envisager la rupture avec le système capitaliste uniquement par la démocratisation de l’État bourgeois sans tenir compte des réactions de l’ennemi est également partagée par la direction de Québec solidaire quant à sa stratégie pour l’indépendance du Québec. Le débat sur la défense au dernier congrès lui était intimement lié et parlait de la nécessité d’une force d’autodéfense dans l’optique d’un Québec indépendant.

Imaginons cette indépendance avec QS au pouvoir et majoritaire. Que va-t-il se passer?

QS va minimalement mettre de l’avant une amélioration des services publics (ce qui présuppose une attaque des lobbys privés déjà solidement implantés), la bourgeoisie ne va pas se laisser faire sans tenter de faire dérailler le processus. Si la propagande médiatique n’est pas suffisante pour briser la mobilisation de la population, d’autres mesures seront mises de l’avant.

Une transition pacifique est, et sera, toujours la meilleure solution. Mais nous ne pensons pas que le gouvernement canadien, qui aujourd’hui, arme l’Arabie Saoudite, protège des bandits comme les compagnies minières partout dans le monde et ne respecte pas les droits humains des populations autochtones, va tolérer gentiment l’indépendance du Québec. Encore moins des réformes s’attaquant à la propriété privée, même minime. Il peut y avoir un délais et une nuance dans la forme que peut prendre la violence entre une démocratie libérale et une dictature, mais cela demeure une violence à laquelle il faut savoir répondre. Ce n’est qu’une question d’intensité.

La bourgeoisie canadienne et québécoise jouent la carte des droits et libertés simplement parce que le prix de la répression violente est plus chère que la tolérance. Quand nous allons concrètement menacer ses privilèges, elles ne vont pas se gêner. La vaste majorité des blessées dans les manifestations étudiantes de 2012 n’étaient pas des erreurs, des dérapages, mais des actes délibérés de violence de la part de l’État pour nous ralentir et nous décourager. Imaginez la violence du pouvoir lorsque nous allons demander davantage que la gratuité scolaire? La non reconnaissance du gouvernement canadien du processus démocratique dans différents pays comme le dernier référendum sur l’indépendance de la Catalogne ou le coup d’état en Bolivie en 2019 le démontre.

L’erreur est de penser que la bourgeoisie va respecter les règles de la démocratie libérale si ses privilèges sont menacés. C’est cette confiance qui a causé la chute du gouvernement Allende au Chili. En septembre 1973, le gouvernement, démocratiquement élu de l’Unité populaire (UP) dirigé par Salvador Allende est renversé par le coup d’état du général Pinochet. La répression fut brutale pour les militant.es de gauche; plus de 3000 ont été assassiné.es et près de 30 000 violées et torturés. L’erreur fatale de l’UP a été de ne pas armer le peuple quand c’était vitale de le faire, via les cordones industriales6, de faire confiance à l’armée et la police et, surtout, de tolérer pendant des années les forces réactionnaires dans l’appareil d’État.

Perry Anderson dans son essai sur Gramsci résume bien l’enjeu :

«quels que soient les succès de la classe ouvrière dans son entreprise de division de l’appareil coercitif de l’État (…) il reste toujours un noyau irréductible de forces contre-révolutionnaires spécialement entrainées et endurcies dans leurs fonctions, et qui ne peuvent être converties; elles ne peuvent qu’être vaincus7

Ne pas assumer cela, c’est reproduire l’expérience de Syriza. Syriza en Grèce en 2015 a fait le choix de ne pas mettre de l’avant son programme de réformes radicales une fois au pouvoir, malgré un référendum populaire qui l’autorisait à le faire. Le peuple a perdu confiance en lui, avec raison, plus rapidement qu’il a atteint le pouvoir8.

La transition ne sera pas d’un commun accord advenant l’indépendance ou le socialisme, encore moins, si c’est les deux. Il faut donc être honnête quant aux difficultés que le changement de système implique. La classe ouvrière n’est pas idiote. Pour qu’elle s’engage sérieusement dans la lutte, nous devons clairement identifier les moyens d’y parvenir, sans enjoliver, ou en faisant semblant que cela ne sera pas difficile. La question de notre système de défense ne doit donc pas être prise à la légère et implique des considérations pratiques concrètes. Il faut se positionner en fonction des menaces possibles.

Quelles seraient-elles?

La partition du territoire québécois est une possibilité. C’est-à-dire qu’Ottawa accepte la souveraineté du Québec, mais pas sur l’intégralité de son territoire. Les tensions créées dans ce genre de conflits peuvent s’envenimer rapidement et impliquent une forme de défense adaptée. Cette situation serait fort probablement jumelée à une opération consciente pour déstabiliser l’économie québécoise. L’objectif serait de réduire la marge de manœuvre d’un gouvernement solidaire dans l’application de ses réformes et surtout miner l’appui de la population pour celles-ci. Cette stratégie est appliquée en ce moment dans le système public par son sous financement volontaire et la montée des compagnies privées pour pallier au manque. La seule façon de répondre à ce type de sabotage passe par la nationalisation sous contrôle démocratique des secteurs clés de l’économie. C’est à cette étape cruciale que le risque de coup d’État de la part de la bourgeoisie est le plus probable.

La solution que propose Québec solidaire à ces différents problèmes est la formation d’une Assemblée constituante, soit la création d’une assemblée populaire pour la création d’une constitution québécoise. Ce qui implique une mobilisation populaire forte et organisée. L’attitude de l’armée et de la police y sera déterminante. Il faut donc prévoir, dès maintenant, une campagne d’information dirigée dans leurs directions.

L’Assemblée constituante est beaucoup plus qu’une simple instance politique, c’est un processus de rupture. Il y aura différents types d’obstacles à chaque étape de son évolution. Il est possible, par exemple, que certains corps policiers ne soient pas fidèles à un gouvernement solidaire et que nous soyons obligés de défendre par nous-même cette assemblée. Il faut le prévoir. Si c’est le cas, il faut être capable de répondre adéquatement aux différents soubresauts tout en restant en phase avec le niveau de mobilisation de la population. Comment ne pas se faire écraser dès nos premiers pas ?

Pour nous aider, le meilleur moyen est de voir comment le mouvement ouvrier et socialiste y a répondu par le passé.

Les socialistes et la question de la défense avant la prise du pouvoir

Les socialistes sont en faveur de l’implication du plus grand nombre possible de personnes et condamnent les « actions individuelles » d’une petite minorité qui ne correspondent pas au niveau de radicalisation des masses. C’est pourquoi les socialistes ont toujours condamné le terrorisme. Trotsky résume bien les raisons pour lesquelles nous nous y opposons ;

Par son essence même, l’activité terroriste exige une telle concentration d’énergie pour le « grand moment », une telle surestimation du sens de l’héroïsme individuel, et enfin une telle conspiration “hermétique”, que, sinon logiquement, du moins psychologiquement — il exclut totalement le travail d’agitation et d’organisation au sein des masses9.

C’est en ce sens qu’il faut comprendre la critique socialiste des « blacks blocks ». Le débat ne porte pas sur l’action de briser une vitrine de banque, mais de soutenir, qu’en ce moment, distribué un tract dans un centre d’achat d’un quartier populaire contre les banques est mille fois plus utile pour la lutte de classes. Notre niveau de violence doit être proportionnel au niveau de violence de l’ennemi, mais, d’abord et avant tout, être l’expression de la colère populaire et par conséquent instinctivement comprise par le plus grand nombre. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, l’objectif des révolutionnaires est d’élargir la mobilisation et de favoriser l’auto-organisation.

Cette logique s’applique également au coup d’État et les socialistes s’y sont toujours opposés. La raison est fort simple. Il est impossible de construire une société socialiste par la simple force d’une minorité, même si elle détient le pouvoir d’État. C’est pourquoi, il est scandaleux de voir les historiens bourgeois, de gauche comme de droite, soutenir que les bolcheviks ont fait un coup d’État en octobre 191710. Seule la réaction en Russie, appuyer par la bourgeoisie internationale, avait les moyens de faire un coup d’État. Les bolcheviks ne pouvaient compter que sur l’appui du peuple. Ils et elles n’auraient pas tenu 6 mois sans une large adhésion de la population au renversement du gouvernement Kérenski. Surtout qu’à ce moment précis, c’était soit le renversement du gouvernement Kérenski ou laisser l’antisémite réactionnaire Kornilov prendre le pouvoir, c’est-à-dire assumer l’équivalent de la Semaine sanglante de la Commune pour la gauche en Russie…

Alors, quelles forment de violence est pour nous légitime? L’autodéfense. Cela peut prendre différentes formes, mais la plus commune sont les services d’ordre créés pour les manifestations ou les grèves. Historiquement, l’autodéfense ouvrière est liée de façon organique aux organisations de masses de la classe ouvrière et lui sont redevable. Ce n’est pas un petit groupe de justes autoproclamés, mais l’expression concrète d’une montée de la conscience de classe des organisations de masses. Aujourd’hui, les services d’ordre dans le mouvement syndical sont plus souvent qu’autrement les intermédiaires avec la police et visent plutôt à contenir la colère des membres. Cela n’a pas toujours été le cas.

Les services d’ordre répondent à un besoin ponctuel et local, une grève par exemple. Ils disparaissent dès que le conflit se termine. Par contre, il y a eu plusieurs moments dans l’histoire ou le mouvement ouvrier et socialiste devait créer une organisation d’autodéfense pour se défendre en tout temps. En France, au milieu des années 30, sous l’impulsion des trotskystes et de l’aile gauche du parti socialiste (SFIO), furent créé les Toujours prêts pour servir (TPPS) [11]. Les TPPS étaient une organisation para-militaire qui avait pour objectif de protéger les rassemblements du parti, défendre ses locaux et ses vendeurs de journaux. À l’époque, vendre le journal était un jeu dangereux, en particulier lorsque la vente s’effectuait dans les quartiers contrôlés par les royalistes ou les fascistes.

L’expérience de la lutte de rue était davantage généralisée chez les partis communistes. Tous les PC avaient une structure militaire clandestine [12]. Elle fut non seulement essentielle pour protéger leurs activités politiques durant les années 1920 et 1930, mais joua un rôle déterminant dans tous les pays occupés par les nazis durant la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est donc pas par hasard si partout en Europe se sont les partis communistes, qui par une écrasante majorité, organisaient la résistance.

Les organisations d’autodéfense peuvent également devenir des unités offensives. Dans les années 1960 au Japon, le mouvement étudiant était structuré en Zengakuren [13]. La forme d’organisation était similaire aux milices ouvrières de l’entre-deux guerres. Sauf que plutôt qu’être liés aux milieux de travail, les Zengakuren l’étaient avec les établissements scolaires. À cette époque, les États-Unis utilisaient le Japon comme « base » pendant la guerre du Vietnam. Les Zengakuren contestaient cette complicité avec l’impérialisme US et ont organisés de nombreuses manifestations. Il y en a plusieurs, mais leurs plus haut fait d’armes a été de, littéralement, marcher sur le porte-avion USS Entreprise le 19 janvier 1968.

Imaginez seulement le nombre de personnes requis ainsi que le niveau de préparation et d’organisation nécessaire pour parvenir à réussir cet exploit! Nous n’avons jamais eu au Québec quelque chose de comparable. Ce n’est pas en prônant le « chacun fait ce qui lui tente » (diversité des tactiques) ou par des groupes d’affinités autonomes horizontales que nous y arriveront, mais par la création d’une organisation démocratique de masse, disciplinée et avec un programme révolutionnaire. Les Zengakuren n’avaient que des casques et de longs bâtons, mais à un moment ou à un autre la question de l’armement peut se poser.

Lorsque la classe ouvrière doit impérativement se défendre, elle fait preuve d’une ingéniosité sans limite. Les nécessités du moment vont déterminer les considérations techniques. Il est farfelu de spéculer dès maintenant sur le type d’armes dont nous aurons besoin, mais il primordiale de s’entendre sur le principe que nous en aurons besoin.

La première forme d’organisation que prend le peuple lorsque la nécessité de prendre les armes s’impose est la milice. Les guérillas sont une forme de milice. Le Viet-Cong est sans doute la figure du milicien la plus emblématique, soit un paysan qui laboure son champ le jour et qui attaque l’occupant américain le soir. Il s’agit donc d’une personne dont sa principale fonction sociale n’est pas de prendre les armes et qui demeure intimement liée au territoire où il habite et travail. Cette forme d’organisation est parfois suffisante pour prendre le pouvoir, mais pas pour le conserver.

Une fois au pouvoir, comment le mouvement ouvrier et socialiste a réagi?

…et une fois au pouvoir?

Lors de la grève étudiante de 2012, Jean Charest avait déclaré à Tout le monde en parle avoir pour livre de chevet l’Art de la guerre de Sun Tzu. C’est révélateur que le Premier ministre lise un classique de stratégie militaire pendant la plus grande révolte sociale de l’histoire récente du Québec. Pour la bourgeoisie, la lutte de classe est une guerre. Nous devons nous aussi en maîtriser ses principes de bases. C’est ce qui fait la différence entre une victoire ou une défaite. Le principal débat marxiste quant à la stratégie militaire porte sur la nécessité ou non d’une armée professionnelle.

Sur papier, l’appui à la milice l’emporte, mais non en pratique. Il y avait une réticence instinctive des socialistes à défendre l’armée professionnelle à une époque où c’est elle qui systématiquement réprimait les grèves. C’est l’option défendu par Jean Jaurès dans L’Armée nouvelle (publié en 1911). C’était également la position des bolcheviks jusqu’au déclenchement de la guerre civile (et même après) [14]. La milice incarne l’expression militaire de leur stratégie politique; auto-organisation populaire, ancrage local des luttes et mobilisation de masse. Malgré tout, les bolcheviks ont dû se rendre à l’évidence et n’ont pas eu le choix de créer une armée. Pourquoi?

Premièrement, en situation d’occupation, l’objectif politique de la milice est de démontrer à l’occupant qu’il ne sera jamais tranquille nul part. Son objectif militaire est de contraindre le camp adverse à étaler ses forces partout pour l’affaiblir, mais pour gagner, elle doit être capable de vaincre militairement l’armée adverse, ce qui structurellement lui est impossible. Lorsque le conflit nécessite une concentration de forces pour prendre et maintenir une position longtemps, il faut une armée. Il est impossible de défendre une position stratégique à temps partiel. Cela est d’autant plus vrai lorsque cette position n’est pas dans la zone d’intervention de la milice.

Deuxièmement, la mécanisation et les innovations techniques nécessitent le maintien de spécialistes de la guerre sous une forme ou une autre. La milice ne peut qu’être des unités d’infanterie. Pour gagner une guerre ou assurer la défense de tout son territoire, il faut une aviation, une marine, une artillerie, des unités motorisées, une structure de communication, de renseignements et de ravitaillement efficace. Pour former des personnes n’ayant aucune connaissance militaire, il faut des professionnels de la guerre pour les former et les encadrer. Dans le feu de l’action, il faut agir vite.

La question que les bolcheviks durent résoudre fut celle-ci: Comment former rapidement les militant.es du parti à l’art de la guerre? La réponse fit scandale et a été énormément débattue dans le parti. L’armée rouge a intégré d’anciens officiers tsaristes dans ses rangs (Voenspetsy). Ils étaient tous jumelés avec des commissaires politiques. Sauf quelques exceptions, largement médiatisés à l’époque, l’opération fut un succès.

La même question c’est également posée en Espagne dans les années 30. En mai 1936, au congrès de Saragosse, la Confédération national du travail (CNT, anarchiste) déclare qu’ « une fois la bourgeoisie vaincue, il faut dissoudre l’armée». Dans le feu de l’histoire, même pour la plus grande organisation anarchiste, il fallait maintenir l’armée. Une fois fait, c’est le « peuple en arme » qui doit assurer la défense du territoire, autrement dit une milice. Sauf qu’il est nécessaire pour la CNT « de conserver les avions, les tanks, les camions blindés, les mitrailleuses et les canons anti-aériens ». La logique de la CNT était valable :l’abolition de l’armée professionnelle, n’est possible que si la population est capable elle-même d’entretenir et de manier ces armes. À cette époque, en Espagne, plusieurs avaient une expérience militaire, ce n’est pas le cas ici. Tant qu’il y a un danger pour la sauvegarde de la révolution, à l’intérieur du pays, ou à l’extérieur, il faut maintenir une structure militaire permanente15.

Conséquemment, il est impossible de renverser une armée, sans armée. Mais devons-nous simplement constituer une armée « comme les autres » ou notre armée doit-elle être différente? Quel est la différence fondamentale entre une armée socialiste et une armée capitaliste?

L’armée capitaliste est bourrée de contradictions. Elle sert essentiellement les intérêts économiques de la bourgeoisie, mais officiellement valorise la « démocratie », « la défense de la nation » et la « liberté ». Tous ces beaux principes volent en éclats lorsque la bourgeoisie est menacée. Pour éviter l’éclatement en son sein de ses contradictions, les armées bourgeoises cultivent l’apolitisme. L’écrivain militaire britannique, Liddell Hart, le disait ouvertement : «Mais s’ils étaient devenus des philosophes, ils auraient, par le fait même, cessé d’être des soldat16». Pourtant, le père de la stratégie militaire, Clausewitz, soutenait au début du XIXe siècle que la guerre est « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Le principal désavantage de la bourgeoisie est qu’elle ne peut pas gouverner en disant clairement son objectif. Encore moins faire la guerre. Nous devons capitaliser sur cet élément.

Pour une armée socialiste, c’est tout le contraire, pour vaincre, une large adhésion et compréhension du projet est nécessaire pour réussir. Ce qui implique que tout le monde doit non seulement recevoir une éducation politique, mais également pouvoir s’exprimer et débattre. Ce qui implique une politisation et l’intégration dans l’armée d’une culture démocratique. Sur le champ de bataille, ce n’est pas le moment de discuter, mais sur la base, il n’y a pas de raison pour qu’il n’y ait pas de mécanisme démocratique. L’armée socialiste, par sa composition et sa structure, doit refléter nos idées politiques. Elle doit être issue du peuple, et lui être redevable.

Plusieurs éléments n’ont pas été traités dans ce texte et méritent une plus ample réflexion, mais nous espérons qu’il permettra d’ouvrir une discussion pour élaborer une politique de défense réaliste et efficace dans l’intérêt de la classe ouvrière.

Henri Saint-François, 30 septembre 2020.


Annexe 1 : Organigramme du KPD (Parti communiste allemand) et de ses structures militaires (en rouge) de 1920 à 1933.

Annexe 2 : Structure organisationnelle du Zengakuren

Source : Fuse Toyomasa. «Le radicalisme étudiant au Japon : une « révolution culturelle »?». L’Homme et la société, N. 16, 1970, p.245.

Annexe 3 : Irish Citizen Army (ICA)

L’ICA fut créé lors du lock-out de Dublin de 1913 (26 août 1912-18 janvier 1914), conflit opposant la police de Dublin aux 20 000 travailleurs et leurs familles de la Irish Transport and General Workers Union (ITGWU). L’objectif était de se défendre de la police, protéger les locaux syndicaux et les piquets de grèves, mais également offrir une alternative de classe aux milices religieuses (protestantes ou catholiques) qui recrutaient également dans la classe ouvrière. ICA joua un rôle important lors de l’insurrection de pâques de 1916. La caractère de classe de l’ICA y est clairement affirmé dans ses publications et dans sa constitution, comme le démontre les documents ci-dessous.

(Traduction libre de C.M. et B.P., la V.O. se retrouve en annexe du livre de Sean O’Casey, The Story of the Irish Citizen Army, dramaturge et membre de l’ICA.)

Prospectus émis par l’ICA.
Pourquoi la classe ouvrière irlandaise ne devrait pas rejoindre les National Volunteers!

Parce que beaucoup de membres de l’exécutif sont hostiles à la classe ouvrière.
Parce qu’ils sont contrôlés par les forces qui se sont toujours opposées au mouvement ouvrier.
Parce que beaucoup de ses fonctionnaires ont mis leurs travailleurs et travailleuses en lock-out pour avoir revendiqué leur droit d’adhérer au syndicat de leur choix.
Parce qu’ils refusent de déclarer définitivement qu’ils défendent les principes démocratiques de Wolfe Tone et John Mitchel.
Parce qu’ils accueillent dans leur organisation des créatures dont il est prouvé qu’elles sont des renégats dans leur propre classe.

Les raisons pour lesquelles la classe ouvrière devrait rejoindre l’Irish Citizen Army!

Parce qu’elle est contrôlé par des leaders de votre propre classe.
Parce qu’elle représente le mouvement ouvrier et les principes de Wolfe Tone, John Mitchel et Fintan Lalor.
Parce qu’elle est sympathique au Conseil des métiers de Dublin et le soutient.
Parce qu’elle refuse d’accepter dans ses rangs ceux et celles qui se sont révélé·es ne pas être sincères avec les travailleurs et travailleuses.
TRAVAILLEURS et TRAVAILLEUSES, ne vous y trompez pas ; ne faites confiance qu’à ceux et celles que vous connaissez et qui ont souffert pour votre classe.

REJOIGNEZ la Citizen Army MAINTENANT !

Constitution de l’Irish Citizen Army

1.-Que le premier et dernier principe de l’ Irish Citizen Army est l’aveu que la propriété de l’Irlande, morale et matérielle, est dévolue de droit au peuple irlandais;

2 – Que ses objectifs principaux sont :

a. Armer et entraîner tous les irlandais capables de porter les armes pour faire respecter et défendre son premier principe.

b. Couler toutes les différences de naissance, de privilèges et de croyances sous le nom commun du peuple irlandais;

3 – Que la Citizen Army défende l’unité absolue de la Nation irlandaise et la reconnaissance des droits et libertés des démocraties du monde.

4 – Que la Citizen Army soit ouverte à tous ceux qui sont prêts à accepter les principes de l’égalité des droits et des chances pour le peuple irlandais et à travailler en harmonie avec le mouvement ouvrier à cette fin.

Chaque membre inscrit doit, si possible, être membre d’un syndicat reconnu par l’Irish Trades Union Congress. QUE DIEU SAUVE LE PEUPLE


Notes :

1 Amilcar Cabral, Unité et Lutte, Paris, Maspero, 1975, p.271.
2 «Luc Lavoie suggère «un coup [de pistolet] entre les deux yeux» des Autochtones», 21 février 2020, Le Devoir. 
3 « On the other hand, we also reject a strategy of insurrection which mistakenly seeks to adopt a model from vastly different historical conditions and apply it to our situation today ».Citation de la base de principes de The Call 
4 Ralph Miliband, Marxism and Politics: Chapitre VI Reform and Revolution, Oxford University Press, 1977, p.154-190.
5 Bernstein n’utilisait pas l’expression «stratégie de l’insurrection», mais établissement une distinction tout aussi superficielle que Miliband entre le socialisme «constructif» et le socialiste «destructif». Edouard Bernstein, Les présupposés du socialisme, Seuil, 1974 [1899], p.61. Pour en savoir plus sur la critique marxiste de l’eurocommunisme deux ouvrages sont incontournables, tout d’abord le livre de Ernest Mandel, Critique de l’eurocommunisme, Maspero, 1978. et celui d’Anna Libera, Les fruits amers du compromis historique : Le Parti communiste italien et le pouvoir d’État (1944-1978), La Brèche, 1978.
6 Pablo Nyns, Les cordones industriales au Chili de 1972-1973, PSL, Bruxelles, [s.d.].
7 Perry Anderson, Sur Gramsci, Maspero, 1978, p.138.
8 Andros Payiatos, L’ascension et la chute de Syriza.
9 Léon Trotsky, La faillite du terrorisme individuel, Mai 1909. 
10 Guillette, Bruno-Pierre, Notes de lecture : Pierre Dardot et Christian Laval, La Révolution russe et le spectre des soviets : « L’ombre d’Octobre » ou comment avoir peur de son ombre?, Avril 2019.
11 Matthias Bouchenot, Tenir la rue : l’autodéfense socialiste 1929-1938, Paris, Libertalia, 2014.
12 Sur le site de T.Derbent, 11 mai 2020.
13 Bernard Béraud, La Gauche révolutionnaire au Japon, Le Seuil, 1970.
14 Theodor Derbent, Pour une doctrine militaire prolétarienne (ou pas) : Le débat Frounzé-Trotski de 1920-21, revue Période.
15 CNT, Motions du congrès de Saragosse (Mai 1936), La Sociale, Montréal, s.d., p.34-35.
16 Le maréchal nazi Von Manstein, citant les paroles de l’écrivain militaire britannique Liddell Hart dans Victoires perdues, Paris, Plon, 1958, p.I.