Yevno Azev

La faillite du terrorisme individuel

Ce texte de Trotsky définit la position des marxistes face au terrorisme, à l’occasion de l’affaire Azev. Initialement paru dans la revue polonaise Przeglad Socyal-democratyczny, le texte provient des Oeuvres de mai 1909.


Pendant tout un mois, l’attention de tout individu capable de lire et de réfléchir, à la fois en Russie et à travers le monde, a été concentrée sur Azev. Son «affaire» est connue de tout un chacun par les journaux légaux et les compte-rendus des débats de la Douma sur la demande émise par les députés de la Douma pour interpellation à propos d’Azev1.

Maintenant, Azev a eu le temps de passer à l’arrière-plan. Son nom apparaît de moins en moins dans les journaux. Cependant, avant de laisser retomber Azev dans les poubelles de l’Histoire une fois pour toutes, nous pensons nécessaire de résumer les principales leçons politiques – non pas en ce qui concerne les machinations politiques du genre Azev en elles-mêmes, mais en ce qui concerne le terrorisme dans son ensemble, et l’attitude adoptée à son égard par les principaux partis politiques du pays.

La terreur individuelle en tant que méthode pour la révolution politique est notre contribution «nationale» russe.

Naturellement, le meurtre des «tyrans» est presque aussi vieux que l’institution de la «tyrannie» elle-même ; et les poètes de tous les siècles ont composé plus que quelques hymnes en l’honneur du poignard libérateur.

Mais la terreur systématique, prenant pour rôle l’élimination de satrape après satrape, ministre après ministre, monarque après monarque, — «Sashka après Sashka»2 comme, dans les années 1880, un membre de la Narodnaya Volya (la volonté du Peuple) formulait familièrement le programme de la terreur — cette sorte de terreur, s’adaptant à la hiérarchie bureaucratique de l’absolutisme et créant sa propre bureaucratie révolutionnaire, est le produit des seuls pouvoirs créatifs de l’intelligentsia russe.

Naturellement, il doit y avoir pour cela des raisons profondes et il faudrait les chercher, tout d’abord dans la nature de l’autocratie russe, et ensuite dans la nature de l’intelligentsia russe. Avant que l’idée même de détruire l’absolutisme par des moyens mécaniques ait pu acquérir la popularité, il fallait qu’on voit l’appareil d’Etat comme un organe de coercition purement externe n’ayant aucune racine dans l’organisation sociale elle-même. Et c’est précisément ainsi que l’autocratie russe apparaissait à l’intelligentsia révolutionnaire.

Base historique du terrorisme russe

Cette illusion a sa propre base historique. Le tsarisme a pris forme sous la pression des Etats de l’Ouest les plus avancés du point de vue culturel. Pour tenir sa place dans la compétition, il devait saigner à blanc les masses populaires, et ce faisant, il coupait l’herbe sur le plan économique sous le pied même des classes les plus privilégiées. Et ces classes n’étaient pas capables de s’élever au niveau politique atteint par les classes privilégiées occidentales.

A cela, au XIXe siècle, s’ajouta la pression puissante de la Bourse européenne. Plus élevées étaient les sommes qu’elle prêtait au régime tsariste, moins le tsarisme dépendait directement des relations économiques à l’intérieur du pays.

Au moyen de capitaux européens, le tsarisme s’est armé d’une technologie militaire européenne, et est ainsi devenu une organisation «indépendante» (dans un sens relatif, bien sûr), s’élevant au-dessus de toute les classes de la société. Une telle situation pouvait naturellement faire naître l’idée de faire sauter à la dynamite cette superstructure venue de l’extérieur.

L’intelligentsia s’était développée sous la pression directe et immédiate de l’Ouest ; comme son ennemi, l’Etat, tous deux précédèrent de loin le niveau de développement économique du pays — l’état, technologiquement, et l’intelligentsia, idéologiquement.

Alors que dans les plus anciennes sociétés bourgeoises d’Europe les idées révolutionnaires se développaient plus ou moins parallèlement au développement de larges forces révolutionnaires, en Russie les membres de l’intelligentsia accédaient aux idées culturelles et politiques toutes faites de l’Ouest et leur pensée avait été révolutionnée avant que le développement économique du pays ait donné naissance à des classes révolutionnaires sérieuses dont elles auraient pu obtenir le soutien.

Dépassés par l’histoire

Dans ces conditions, il ne restait plus à l’intelligentsia qu’à multiplier son enthousiasme révolutionnaire par la force explosive de la nitroglycérine. Ainsi naquit le terrorisme classique de Narodnaya Volya. La terreur des socialistes-révolutionnaires fut généralement parlant un produit de ces mêmes facteurs historiques : le despotisme «indépendant» de l’Etat russe d’une part, et l’intelligentsia révolutionnaire russe «indépendante» de l’autre. Mais deux décennies ne s’écoulèrent pas sans effet, et d’ici à ce que les terroristes de la «seconde vague» apparaissent, ils le font en tant qu’épigones, marqués du sceau : «dépassés par l’histoire».

L’époque du Sturm und Drang (tempête et tension) capitalistes des années 1880 et 1890 produisit et consolida un vaste prolétariat industriel, faisant de sérieuses incursions dans l’isolement économique de la campagne et la liant plus intimement à l’usine et à la ville.

Derrière la Narodnaya Volya, il n’y avait pas réellement de classe révolutionnaire. Les socialistes-révolutionnaires ne voulaient tout simplement pas voir le prolétariat révolutionnaire ; du moins ils n’étaient pas capables d’apprécier sa pleine signification historique.

Naturellement, on peut facilement réunir une douzaine de citations environ de la littérature socialiste-révolutionnaire affirmant que ses membres ne substituent pas la terreur à la lutte de masse mais la placent à côté d’elle. Mais ces citations apportent un témoignage seulement de la lutte que les idéologues de la terreur ont eu à mener contre les marxistes — les théoriciens de la lutte de masse.

Mais, ceci ne modifie pas les faits. Par son essence même, l’activité terroriste exige une telle concentration d’énergie pour le «grand moment», une telle surestimation du sens de l’héroïsme individuel, et enfin une telle conspiration «hermétique», que, sinon logiquement, du moins psychologiquement — il exclut totalement le travail d’agitation et d’organisation au sein des masses.

Pour les terroristes, dans le domaine tout entier de la politique existent seulement deux points essentiels : le gouvernement et l’Organisation de Combat. «Le gouvernement est prêt à se rallier temporairement à l’existence de tous les autres courants», écrivait Gershuni (un fondateur de l’Organisation de Combat des S.R.) à un moment où il risquait la sentence de mort, «mais il a décidé de diriger tous ces coups dans le but d’écraser le parti socialiste-révolutionnaire».

«J’espère sincèrement», disait Kolayev (un autre terroriste S.R.), écrivant à un moment semblable, «que notre génération, ayant à sa tête l’Organisation de combat, éliminera l’autocratie».

Tout ce qui sort du cadre de la terreur n’est que le renforcement de la lutte ; au mieux un moyen auxiliaire. Dans l’éclair aveuglant des bombes qui explosent, les contours des partis politiques et les frontières qui divisent la lutte de classe disparaissent sans laisser de trace.

Et nous entendons la voie du plus grand des romantiques et meilleur praticien du nouveau terrorisme, Gershuni, demandant instamment à ses camarades d’«éviter une rupture non seulement avec les rangs des révolutionnaires, mais aussi avec les partis d’opposition en général».

La logique du terrorisme

«Non à la place des masses, mais avec elles, ensemble». Cependant, le terrorisme est une forme de lutte trop «absolue» pour se contenter d’un rôle limité et subalterne dans le parti.

Engendré par l’absence d’une classe révolutionnaire, régénéré plus tard par un manque de confiance dans les masse révolutionnaires, le terrorisme ne peut se maintenir qu’en exploitant la faiblesse et la désorganisation des masses, en minimisant leur conquêtes et en exagérant leurs défaites.

«Ils voient qu’il est impossible, étant donné la nature des armements modernes, que les masses populaires utilisent fourches et gourdins — ces armes séculaires du peuple — pour détruire les bastilles des temps modernes», disait des terroristes l’avocat de la défense Zhdanov pendant le procès de Kalyaev.

«Après le 9 janvier3, ils virent très bien quelles étaient les implications ; et ils répliquèrent à la mitrailleuse et au fusil à tir rapide par le revolver et la bombe ; telles sont les barricades du vingtième siècle».

Les revolvers des héros individuels au lieu des gourdins et des fourches ; des bombes au lieu des barricades — voilà la formule réelle du terrorisme.

Et quel que soit le rôle subalterne auquel la terreur est reléguée par les théoriciens «synthétiques» du parti, elle occupe toujours, en fait, une place d’honneur. Et l’Organisation de Combat, que la hiérarchie du parti officiel place au-dessous du Comité Central, s’avère inévitablement être au-dessus de lui, au-dessus du parti et de toute son action — jusqu’à ce que le sort cruel la place sous le service de la police.

Et c’est précisément la raison pour laquelle l’effondrement de l’Organisation de Combat résultant d’une conspiration policière signifie également l’effondrement politique du parti de façon inéluctable.


1 Azev, E.F.(1869-1918), chef de l’organisation de combat terroriste du parti S.R. et agent de l’Okhrana, démasqué en 1908, après qu’il eût «déjoué» nombre d’attentats, en menant d’autre à bien pour assurer sa crédibilité auprès de ses camarades.
2 Un diminutif russe d’Alexandre, faisant référence aux deux tsars Alexandre II et III.
3 Il s’agit du massacre du Dimanche rouge, qui eût lieu le 9 janvier 1905 et marqua le début de la révolution.

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