Chine : Le monde irréel de Xi Jinping

La propagande du régime chinois passe à la vitesse supérieure alors que Xi se positionne pour un troisième mandat sans précédent.

Il existe un fossé énorme et grandissant entre la réalité et la façon dont la dictature chinoise présente la réalité. À l’approche du 100e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois (PCC), en juillet, et alors que le dictateur Xi Jinping a besoin d’une série ininterrompue de «victoires» pour assurer sa position avant le remaniement du régime de l’année prochaine, la machine de propagande de l’État est passée à la vitesse supérieure.

De même, le grotesque culte de la personnalité qui s’est construit autour de Xi a atteint de nouveaux sommets (ou de nouvelles profondeurs). En février, le Quotidien du Peuple a mentionné 139 fois le nom de Xi dans un article célébrant la «victoire complète» de la Chine dans l’éradication de la pauvreté. Comme nous allons le montrer, la campagne anti-pauvreté de Xi est un nouveau triomphe de la propagande sur la réalité. L’extrême susceptibilité du régime de Xi est révélée par le dernier sujet interdit par les censeurs de l’internet : le caractère chinois utilisé pour désigner le terme «émeraude» a commencé à se répandre comme une forme de protestation des net-citoyens chinois parce qu’il peut également être lu comme «Xi meurt deux fois».

Xi est confronté à de multiples défis à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Il s’agit d’une crise sans précédent, voire existentielle, pour son régime et le PCC-État. C’est ce que montrent un certain nombre de nouvelles politiques et déclarations relatives à la «réduction des risques financiers» (le niveau d’endettement de la Chine dépasse désormais celui du Japon à son point culminant), à l’accélération de la création d’une «armée entièrement moderne» d’ici 2027 (pour contrer la pression des États-Unis, qui se poursuivra certainement sous la direction de Biden), ainsi qu’à la «stratégie de double circulation» trop compliquée de Xi, qui vise à stimuler les dépenses de consommation de la Chine afin de compenser la démondialisation et les politiques protectionnistes anti-chinoises.

20e Congrès du PCC

Xi est également confronté à des défis au sein du parti-État. La question clé est le 20e Congrès du PCC de l’année prochaine et l’objectif de Xi de rompre avec les limites traditionnelles du pouvoir et de prolonger son règne pour un troisième mandat – et au-delà – en tant que secrétaire général et président du PCC. Son objectif est de devenir dirigeant à vie. Au cours de son premier mandat, de 2012 à 2017, Xi a partiellement réussi à mettre fin aux luttes de pouvoir entre factions au plus haut niveau en menant la plus grande campagne anti-corruption jamais réalisée en Chine. En réalité, il s’agissait d’une couverture pour une purge ciblée sur les factions visant à éliminer ses ennemis et à consolider un pouvoir sans précédent entre les mains de Xi. Comme nous l’avons expliqué, le régime chinois est passé de la «dictature d’un parti unique» à la «dictature d’un seul homme».

Mais les luttes intestines au sein du PCC ont repris de plus belle, en raison de la crise de la société et des relations internationales. Aujourd’hui, cette lutte pour le pouvoir est la plus grave depuis la période précédant et suivant immédiatement le massacre de Pékin en 1989. Si, selon les tendances actuelles, Xi parviendra probablement à prolonger son règne, le mécontentement croissant et les manœuvres des factions dans les hautes sphères du parti-État pourraient le contraindre à faire des compromis. La période qui suivra le Congrès de 2022 pourrait voir un alignement différent des forces et une plus grande instabilité au sein du PCC. En fin de compte, les conflits au sein de la classe dirigeante reflètent les processus sociaux et la marée montante du mécontentement de la classe ouvrière.

Les lignes de division à l’intérieur du parti-État ne sont pas clairement définies ou établies, elles ne portent pas en fin de compte sur des idées politiques mais sur le pouvoir : les hauts rangs du PCC sont un assemblage d’oligarques capitalistes contrôlant de vastes empires commerciaux. Au sein de ces couches, on constate un pessimisme croissant, car tout va mal.

Certaines factions anti-Xi sont mal à l’aise avec sa diplomatie ultranationaliste et impériale dite du «guerrier loup», utilisée pour faire pression sur d’autres gouvernements, comme le montrent les différends avec l’Australie, le Canada, l’Inde et Taïwan. Cette partie de la classe dirigeante préférerait un retour à la doctrine de politique étrangère plus discrète et pragmatique de Deng Xiaoping («cachez vos capacités et attendez votre heure») comme moyen de désamorcer les tensions mondiales, notamment avec les États-Unis.

Au lieu de cela, tel un lézard à collerette qui gonfle son cou, le régime de Xi exagère sa puissance économique et ses capacités mondiales, en partie comme outil de diplomatie, mais surtout pour renforcer l’aura d’«homme fort» nationaliste Han dont Xi Jinping a besoin pour continuer à gouverner. La politique étrangère agressive de la Chine – sur la frontière contestée avec l’Inde, l’escalade des exercices militaires dans le détroit de Taïwan et en mer de Chine méridionale, la détention de deux citoyens canadiens en représailles à la détention de l’héritière de Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver – tout cela sert un double objectif : faire pression sur les gouvernements étrangers, mais aussi alimenter la machine de propagande intérieure.

Redoublement de la répression 

Une autre source de malaise est l’augmentation incessante de la répression. C’est la caractéristique la plus frappante du règne de Xi. Les factions anti-Xi sont loin d’être composées de libéraux indulgents. Aucun d’entre eux n’hésiterait à ordonner à la police de réprimer des manifestations de rue ou des grèves de travailleurs et travailleuses. Mais les mesures de répression brutales prises par Xi à Hong Kong, en Mongolie intérieure et surtout au Xinjian – et sa «position par défaut» consistant à intensifier ses politiques dures chaque fois qu’elles rencontrent une résistance – deviennent de plus en plus contre-productives.

La Chine de Xi est entrée dans une «ère totalitaire raffinée» qui a surpassée le totalitarisme de Mao et même d’Hitler     

– Cai Xia

Il y a au moins quatre raisons à cela. Premièrement, la répression vicieuse, qui dans le cas du Xinjiang a atteint des niveaux orwelliens, ne crée pas la stabilité, qui est l’objectif déclaré. En fin de compte, elle pousse la Chine vers des explosions révolutionnaires. Certaines sections de la hiérarchie du PCC le craignent. Les manifestations démocratiques de masse de Hong Kong en 2019 ont donné un avant-goût, à l’échelle locale, de la direction que pourrait prendre la Chine. Deuxièmement, cela donne à Biden et à d’autres dirigeants occidentaux des munitions avec lesquelles ils peuvent influencer l’opinion publique mondiale et cacher leurs stratégies de guerre froide contre la Chine derrière un récit de «droits de l’homme» et de «démocratie».

Troisièmement, la tyrannie du régime de Xi a pris un caractère différent, même par rapport au passé. Parce qu’elle est également dirigée en interne vers la surveillance et le maintien de l’ordre de l’élite du PCC. Cai Xia, ancien professeur à la prestigieuse École centrale du Parti du PCC (l’incubateur des futurs hauts fonctionnaires), affirme que la Chine sous Xi est entrée dans une «ère totalitaire raffinée» qui a dépassée le totalitarisme de Mao et même d’Hitler. «L’utilisation de technologies avancées. Une surveillance stricte permise par le big data. Il peut surveiller précisément tout le monde. Il peut vous placer sous une surveillance étroite 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7», a-t-elle déclaré à Radio Free Asia (5 octobre 2020).

Cai, qui a fait défection aux États-Unis en 2020, est proche de certains princes du PCC – la «noblesse rouge» de la Chine – qui forme le noyau de la classe capitaliste. Cette couche a initialement soutenu Xi, lui-même un prince, mais elle est de plus en plus mécontente. Cai affirme que la faction dirigeante de Xi, appelée «faction Zhejiang» du nom de la province orientale où nombre de ses membres ont fait carrière, ne bénéficie du soutien inconditionnel que d’environ dix pour cent des fonctionnaires du PCC de niveau intermédiaire et supérieur. La majorité d’entre eux ne sont pas disposés à s’opposer ouvertement à Xi à ce stade, mais leur «soutien» est passif, dit-elle. Bien que son compte rendu de l’équilibre interne des forces puisse être exagéré à des fins factieuses, d’autres développements importants confirment l’existence d’une dissidence généralisée mais discrète – nous pourrions même dire «passive agressive» – à différents niveaux du parti-État.

L’expression la plus claire de ce phénomène est la lutte de pouvoir de plus en plus ouverte entre Xi et Li Keqiang, le premier ministre. Les médias d’État, contrôlés par la faction de Xi, ont même censuré les discours du premier ministre – une situation inédite depuis la Révolution culturelle des années 1960. Depuis son entrée en fonction aux côtés de Xi en 2012, Li a gardé un profil bas. Mais l’année dernière, il est devenu le porte-parole de la dissidence interne du PCC, lâchant un certain nombre de «bombes» médiatiques qui constituent une critique indirecte des politiques de Xi. Ce fut le cas à la fin du Congrès national du peuple de l’année dernière, en mai, lorsque Li a annoncé aux médias que 600 millions de Chinois, soit 43% de la population, ne gagnaient pas plus de 150 dollars américains par mois. Il s’agissait d’un retour à la réalité et d’un revers de la médaille de la campagne d’éradication de la pauvreté, qui porte le sceau officiel de Xi.

Le témoignage de Cai Xia est révélateur. «À part le clan de Xi, nous savons tous que nous ne pouvons pas continuer comme ça», a-t-elle déclaré à Radio Free Asia. Malgré son impopularité croissante, Cai reconnaît que Xi Jinping ne peut pas être destitué par des moyens «normaux». «Peut-être qu’une sorte d’urgence ou un accident inattendu pourrait déclencher des changements explosifs», telle est sa conclusion.

Une quatrième cause d’effervescence est que les mesures extrêmes de l’État policier de Xi ont pour effet de neutraliser le régime à prévoir et à gérer de nouvelles crises. Cela a été démontré avec des répercussions mondiales dévastatrices lorsque l’épidémie de coronavirus a débuté à Wuhan. Malgré la dissimulation qui a suivi, la vérité est que, pendant les semaines cruciales qui ont précédé le 20 janvier 2020, le régime de Xi a été pris au dépourvu par l’obsession du Parti-État pour le secret et les actions de son appareil de sécurité, qui a écrasé avec une efficacité brutale toute tentative de tirer la sonnette d’alarme.

Le système chinois est «supérieur»

Seules les réponses tragico-comiques à la pandémie des gouvernements occidentaux sous la pression des grandes entreprises ont permis à Xi de détourner l’attention et de se remettre partiellement de l’épisode de Wuhan. Wuhan n’était pas un exemple isolé de paralysie gouvernementale face à des crises soudaines. L’éruption de plus d’un million de manifestations à Hong Kong à partir de juin 2019, et les premières attaques de guerre commerciale de l’administration Trump un an plus tôt, sont deux développements qui n’avaient pas été prévus par le régime de Xi et qui ont été initialement accueillis par une inaction stupéfiante.

Un thème clé de la propagande du PCC est la «supériorité» du système politique (totalitaire) de la Chine par rapport à la «démocratie de style occidental». Les «victoires» sur la Covid-19, le rebond économique de la Chine en 2020 et l’éradication de la pauvreté en sont la preuve. De même, la «diplomatie des vaccins» de la Chine, qui consiste à expédier de grandes quantités de vaccins fabriqués en Chine vers les pays les plus pauvres, est utilisée pour éclipser et couvrir de honte la position impitoyable de l’impérialisme occidental. Il est clair que la crise profonde de la démocratie bourgeoise partout, mais surtout aux États-Unis, avec l’émergence d’une figure instable et autoritaire comme Trump, a apporté de l’eau au moulin de la propagande du PCC.

Xi Jinping et Li Keqiang.

Cependant, il y a une raison pour laquelle, historiquement, le capitalisme préfère les formes de gouvernement parlementaires ou «démocratiques» aux dictatures militaro-policières. L’inconvénient pour les capitalistes est que dans une démocratie bourgeoise, la classe ouvrière gagne certains droits politiques limités mais cruciaux : former des syndicats, des partis politiques, ses propres médias, et utiliser cet espace démocratique pour débattre et clarifier les idées et les méthodes de lutte nécessaires pour combattre le capitalisme. Dans une société capitaliste totalitaire comme la Chine, tous ces droits sont brutalement supprimés.

Les capitalistes préfèrent et général un système «démocratique», car il offre une forme de pouvoir plus stable. Un «système multipartite» (dans lequel tout ou presque tous les partis sont des partis capitalistes) peut agir comme une soupape de sécurité pour libérer la pression des masses. Les institutions de la démocratie parlementaire, la presse, le système judiciaire, offrent des mécanismes de «vérification» et de «contre poids» pour contrôler le groupe dirigeant et l’empêcher de s’éloigner trop des intérêts du capital.

Les régimes totalitaires, en revanche, surtout en période de crise économique et de tensions de classe accrues, ont tendance à exploser et à s’effondrer. Aucune section significative du PCC et de la classe capitaliste chinoise n’est favorable à un passage à un modèle démocratique bourgeois. Le capitalisme a été restauré en Chine après l’écrasement du mouvement démocratique de masse de la place Tiananmen (avec des mouvements de masse et des grèves dans plus de 300 villes), mais le régime de Deng Xiaoping a consciemment choisi une voie vers le capitalisme qui a préservé d’importants contrôles étatiques et rejeté la démocratie bourgeoise.

Les éléments libéraux du PCC préconisent tout au plus une dictature modifiée – une  «réforme politique» – avec moins de répression et moins de contrôles politiques et sociaux. Mais il y a sûrement des protagonistes dans la lutte actuelle pour le pouvoir du PCC qui envient la classe dirigeante américaine, qui par le biais d’une élection a été capable de régler le «problème Trump», alors que pour le «Trump chinois», cela n’est pas une option.

100e anniversaire

Le 100e anniversaire du PCC donnera lieu à un Niagara de propagande nationaliste pour faire passer le message que, sans la dictature du PCC, la Chine est perdue. Mais il y a un autre aspect aux célébrations. Elles seront détournées par la faction de Xi comme une arme dans la lutte interne pour le pouvoir. Le culte de la personnalité atteindra de nouveaux sommets pour cimenter le statut de Xi en tant que «plus grand leader depuis Mao». Ceci est conçu pour s’assurer qu’il n’y ait pas de dérapages avant le 20e Congrès de l’année prochaine et le couronnement de Xi pour un troisième mandat.

Les idées qui ont inspiré les pionniers du PCC il y a un siècle – la lutte des classes, l’anticapitalisme, la démocratie, l’internationalisme et la révolution russe – sont tous des sujets subversifs pour les dirigeants d’aujourd’hui. Ils seront enterrés sous des thèmes nationalistes tels que l’écrasement du «séparatisme de Taïwan», la résistance aux «forces anti-chinoises» et la réalisation du «grand rajeunissement de la nation chinoise».

Dans la perspective du 20e Congrès, Xi ne peut se permettre aucun revers sérieux au cours des douze prochains mois – aucune nouvelle éruption de type Hong Kong. Après une campagne de pression au cours des premières semaines du mandat de M. Biden, sur Taïwan, la mer de Chine méridionale et l’étranglement politique de Hong Kong par le PCC, Pékin pourrait tenter d’apaiser les tensions en proposant une coopération au moins dans certains domaines spécifiques tels que le changement climatique. Il n’est pas exclu qu’un processus limité de détente se produise, mais il sera fragile et temporaire. Sur le front intérieur, nous pouvons nous attendre à une succession de «victoires» à célébrer, toutes étant bien entendu orchestrées par Xi personnellement.

Le premier congrès du PCC en juillet 1921.

Cela inclut l’économie. La Chine a la particularité d’être la seule grande économie a avoir connu une croissance en 2020, bien qu’elle soit la plus faible depuis 1976. Comme c’est toujours le cas, certaines manipulations statistiques ont été utilisées. Néanmoins, si l’on s’en tient aux chiffres officiels, l’économie chinoise a progressé de 2,3% l’année dernière, tandis que l’Allemagne a enregistré une contraction de 5% et les États-Unis de 3,5%.

Cette année, le PIB de la Chine devrait augmenter de 8%, certains prévoyant même une croissance de 10%. Bien que cela puisse attirer l’attention, les données du PIB de cette année seront flattées par le faible «effet de base» à partir de 2020. Sur deux ans, même une croissance de 8% en 2021 correspondrait à un taux de croissance composé inférieur à 6%, soit un ralentissement continu par rapport à 2019 (6,1%).

Une reprise en forme de K

En outre, la Chine a connu une reprise en forme de K. Les personnes gagnant plus de 300 000 yuans (environ 48 400 dollars américains) par an – soit à peine 5% de la population – ont vu leur patrimoine augmenter en 2020, selon l’enquête sur les finances des ménages chinois. Mais au moins deux tiers de la population ont vu leurs revenus baisser en termes réels. Selon le Bureau national des statistiques, le revenu réel disponible n’a augmenté que de 0,6% au cours des trois premiers trimestres de 2020 par rapport à l’année précédente. Ce chiffre est à comparer à une augmentation de 6 pour cent en 2019.

Le niveau d’endettement des ménages, après avoir quadruplé au cours des cinq dernières années, a augmenté pour atteindre 62,2 pour cent du PIB en 2020. Ce chiffre est à comparer aux 76% enregistrés aux États-Unis. Ici, le taux de rattrapage est étonnant. En 2008, le ratio dette des ménages/PIB en Chine était de 18%, contre 99% aux États-Unis. Cela s’explique avant tout par la bulle du marché immobilier chinois, qui compte parmi les plus chers du monde. Selon le China Daily, Shanghai, Shenzhen et Pékin ont les quatrième, cinquième et sixième logements les plus chers du monde. Hong Kong occupe la première place.

Pour la première fois depuis 2009, pas une seule province n’a augmenté le salaire minimum l’année dernière. Tout porte à croire que ce gel des salaires sera prolongé en 2021. Cela explique pourquoi la consommation par habitant, après correction de l’inflation, a chuté de 4% en 2020, la première baisse de ce type depuis 1969. Le seul secteur qui a échappé à la tendance est celui des produits de luxe, qui a connu une croissance de près de 50% l’an dernier. Par conséquent, la croissance du PIB atteinte en 2020 ne repose pas sur une consommation plus forte, qui est l’objectif central de la «stratégie de double circulation» de Xi, mais plutôt sur les facteurs mêmes que cette soi-disant stratégie a été conçue pour éviter : des niveaux d’endettement plus élevés, une plus grande dépendance aux exportations et une bulle immobilière.

Les exportations ont augmenté de 3,6% en 2020 grâce à l’effet d’aubaine créé par la pandémie et les blocages successifs dans d’autres pays. La Chine est devenue «l’exportateur de dernier recours». Les exportations chinoises de produits médicaux critiques pour la Covid-19 ont plus que triplé au cours du premier semestre, passant de 18 milliards à 55 milliards de dollars US. Les exportations de produits électroniques et surtout de produits de travail à domicile ont connu une hausse similaire. Il est peu probable que ces gains exceptionnels se reproduisent.

La dette combinée du secteur public, des entreprises et des ménages chinois atteindra 280% du PIB en 2020, contre 255% en 2019, selon la Banque populaire de Chine (PBoC, banque centrale). Ce chiffre atteint environ 295% du PIB si l’on tient compte de la dette extérieure (que la PBoC estime à 14,5% du PIB). Il s’ensuit que la modeste croissance de 2,3% de la Chine a été obtenue grâce à la plus forte augmentation de sa dette jamais enregistrée. Cette situation n’est pas viable. Les tensions sur les marchés obligataires chinois, avec une série de défauts de paiement de la part de certaines grandes entreprises d’État, laissent entrevoir les premières fissures sérieuses du système financier.

Croissance des idées de gauche

Pour les super-riches cependant, dont la plupart sont membres du PCC et intégrés dans les structures de pouvoir de l’État PCC, 2020 a vu la «croissance la plus rapide jamais enregistrée», selon la liste Hurun basée à Shanghai. La Chine a créé 257 nouveaux milliardaires au cours de l’année, soit un rythme de cinq nouveaux milliardaires par semaine. Leur richesse combinée a augmenté de 60% pour atteindre 4 000 milliards de dollars américains.

La Chine «s’éloigne des États-Unis», selon Hurun, avec 1 058 milliardaires contre 696 pour les États-Unis. À l’occasion du 100e anniversaire du PCC, le régime de Xi se livrera à des contorsions politiques pour masquer la réalité. Le caractère de classe et la politique des communistes des années 1920 étaient à l’opposé de l’oligarchie capitaliste autoritaire d’aujourd’hui.

Il y a dix ans, l’idéologie la plus répandue sur l’internet chinois était le libéralisme. Aujourd’hui, c’est la gauche qui domine. Il y a quelques années, Jack Ma était vénéré comme le «Père Ma», aujourd’hui on le traite de vampire et de capitaliste suceur de sang     

– Liang, un trotskyste

La radicalisation politique croissante de la jeunesse chinoise, et plus particulièrement la croissance explosive du «pan-gauchisme» et notamment du «maoïsme», est une évolution inquiétante, potentiellement ruineuse, pour le PCC. Ironiquement, ce que nous voyons dans le cas de la Chine n’est pas le maoïsme conventionnel. Il est plutôt devenu un terme générique pour une multiplicité d’idées gauchistes.

De nombreux jeunes maoïstes en Chine soutiennent l’internationalisme, le féminisme, les droits des LGBTQ et des minorités ethniques. Ces jeunes sont profondément critiques et même carrément opposé⋅es au régime du PCC en tant que régime capitaliste, même si, pour des raisons évidentes, ces critiques sont exprimées de manière prudente. En d’autres termes, ils ont un point de vue diamétralement opposé à celui de certains maoïstes internationaux qui soutiennent servilement le régime de Xi et ses politiques répressives au Xinjiang, à Hong Kong et contre les grèves des travailleurs et travailleuses.

Jack Ma : il n’est plus populaire.

«Pendant la pandémie de 2020, j’ai remarqué que les jeunes en Chine se sont déplacés loin vers la gauche», déclare Liang, un partisan de l’ISA en Chine. Selon lui, la croissance de la conscience anti-establishment est désormais répandue dans la société, ce qui inclut le maoïsme mais ne s’y limite pas. «Il y a dix ans, l’idéologie la plus répandue sur l’internet chinois était le libéralisme. Aujourd’hui, c’est la gauche qui domine. Il y a quelques années encore, Jack Ma [propriétaire d’Alibaba] était vénéré comme le «Père Ma», aujourd’hui il est traité de vampire et de capitaliste suceur de sang», explique Liang. La colère suscitée par le fossé béant entre riches et pauvres, et en particulier par le traitement misérable réservé aux 290 millions de travailleurs et travailleuses migrantes des provinces intérieures les plus pauvres de la Chine, est l’un des principaux moteurs de la radicalisation politique actuelle.

L’éradication de la pauvreté

Les célébrations de la «victoire complète» de Xi Jinping dans l’éradication de la pauvreté sont une tentative de détourner l’attention de ces réalités. Non seulement le régime a proclamé ce «miracle sur terre», mais il a même supprimé le mot «pauvreté» du nom officiel de l’agence de lutte contre la pauvreté, ce qui laisse penser que toute référence à la «pauvreté» sera interdite à l’avenir.

Chen Hongtao, l’un des rédacteurs du site web maoïste Red China, a été arrêté en février pour avoir publié un article exposant la nature frauduleuse de la campagne d’éradication de la pauvreté. Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, les affirmations du régime sont largement discréditées, en particulier par la gauche en Chine, tandis que les «gauches» néo-staliniennes au niveau international semblent heureuses de gober ces absurdités.

La campagne de Xi a été lancée en 2013 dans le but conscient de sortir les 100 millions de personnes restantes de «l’extrême pauvreté» d’ici à la fin de 2020. Étant donné que son prestige personnel était investi dans cette entreprise, il n’y avait aucune possibilité que cette échéance soit dépassée. La réalité, une fois de plus, est réécrite au service de la dictature.

Le gouvernement a alloué 1 600 milliards de yuans à la lutte contre la pauvreté, qui ont été utilisés pour des investissements dans les routes et les infrastructures de certaines régions extrêmement pauvres et pour le relogement de 10 millions de personnes. C’était là un aspect de l’histoire. L’autre est la falsification généralisée des données, la coercition et la falsification des réalisations par les gouvernements locaux pour atteindre leurs objectifs de lutte contre la pauvreté. La campagne a utilisé une base très basse pour définir «l’extrême pauvreté», fixée à 2,30 dollars par personne et par jour. Ce chiffre est inférieur au seuil de pauvreté de 3,20 dollars par jour que la Banque mondiale applique à l’Inde, et représente moins de la moitié du niveau qu’elle recommande pour un pays à revenu intermédiaire supérieur comme la Chine.

Contrecoup des vaccins

Un autre domaine où la propagande du régime masque la réalité est la lutte de la Chine contre la Covid-19. Xi Jinping a déclaré la «victoire» sur la pandémie lors d’une cérémonie de remise de prix à Pékin le 8 septembre dernier. Cette déclaration était prématurée et de nouvelles épidémies sont apparues depuis. Bien que le nombre de nouvelles infections soit faible par rapport aux normes internationales, plusieurs fermetures à grande échelle ont eu lieu.

Dans la province de Hebei, voisine de Pékin, plus de 22 millions de personnes ont reçu l’ordre de rester chez elles pendant plus d’une semaine en janvier. Cette mesure a été deux fois plus importante que le confinement de Wuhan en 2020. Des confinements similaires impliquant des dizaines de millions de personnes ont eu lieu au Xinjiang (juillet-août 2020), à Jilin et à Heilongjiang (janvier 2021). Il y a des frictions entre Pékin et les gouvernements régionaux, dont certains, selon Pékin, se sont montrés trop empressés à imposer des confinements. Il s’agit là aussi d’une caractéristique de la lutte pour le pouvoir au sein du PCC.

Actuellement, le déploiement des vaccins par le régime est assailli de problèmes. Si la Chine a gagné du terrain grâce à sa «diplomatie du vaccin» – l’exportation de vaccins vers 80 pays pour la plupart à revenu faible ou intermédiaire et qui ont été boudés par les puissances occidentales et leurs fabricants de vaccins – son programme national de vaccination va mal. La Chine a expédié plus de vaccins à l’étranger qu’elle n’en a administré à sa propre population, 46 millions contre 40,5 millions, selon une analyse du South China Morning Post du 15 février.

Non seulement la Chine doit relever le défi de vacciner une population quatre fois plus importante que celle des États-Unis, mais elle se heurte à la méfiance généralisée du public. Cette situation est due aux nombreux scandales impliquant des vaccins, des médicaments et des produits alimentaires dangereux, périmés ou contaminés au cours des dernières décennies. Le manque de transparence et le refus des fabricants de vaccins chinois de divulguer certaines données d’essais ont renforcé les doutes de la population. Une enquête menée à Shanghai a montré que la moitié de la population ne prévoyait pas de se faire vacciner. Selon une autre enquête, 28% seulement du personnel médical de la province du Zhejiang souhaitait se faire vacciner.

Les vaccins chinois, qui jusqu’à présent n’ont été approuvés que pour les personnes de moins de 60 ans, n’ont pas obtenu de bons résultats par rapport aux alternatives occidentales. Le vaccin de Sinovac a atteint un taux d’efficacité de seulement 50,4% lors d’essais au Brésil et de 65,3% en Indonésie. En comparaison, le taux d’efficacité est de 95% pour le vaccin de Pfizer et de 94,1% pour celui de Moderna (deux sociétés américaines). Le Financial Times a fait état de retards de production dans les usines de Sinovac en Chine et d’une pénurie de flacons en verre importés nécessaires au stockage des vaccins.

Le scepticisme à l’égard des vaccins chinois a également fait perdre de l’éclat à l’offensive diplomatique mondiale. En décembre, le dictateur cambodgien Hun Sen, habituellement un partisan servile du PCC, a refusé d’accepter les vaccins chinois à moins qu’ils ne soient approuvés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). «Le Cambodge n’est pas une poubelle», a-t-il déclaré.

Bien que l’OMS soit toujours en train d’évaluer les vaccins chinois, le gouvernement cambodgien a pris livraison de son premier lot en janvier. Mais Hun, qui est âgé de 68 ans, a dû renoncer à sa propre vaccination sur les conseils des responsables chinois. «La sécurité et l’efficacité du vaccin pour les personnes de plus de 60 ans sont encore à l’étude», a-t-il déclaré. Aux Philippines, où un autre dirigeant autoritaire, Rodrigo Duterte, fait la promotion des vaccins chinois, moins de 20% des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage ont exprimé leur confiance dans ces derniers.

Les vaccins chinois contre la Covid-19.

La Hongrie est le seul pays de l’Union européenne à utiliser les vaccins chinois, ce qui est bien sûr lié à la position anti-européenne du gouvernement de droite d’Orban. Mais un sondage réalisé en février a montré que seuls 27% des Hongrois et Hongroises étaient prêts à se faire vacciner avec le vaccin chinois, bien que ce pourcentage soit passé à 45% chez les partisans du parti au pouvoir.

Malgré sa bravade et son souci de ne rien laisser «gâcher la fête», alors que le PCC célèbre son centenaire, le régime de Xi devra, à quelques reprises, faire face à la réalité. La crise de la dette, la poursuite de la Guerre froide avec les États-Unis et la crainte que l’accélération du déploiement des vaccins dans plusieurs pays occidentaux ne fasse pencher la balance en défaveur de la Chine, ces défis laissent présager une période de turbulences. Le mécontentement croissant des travailleurs, des travailleuses et des jeunes signifie que de nouvelles poussées de lutte sont inévitables et que les idées socialistes authentiques rencontreront un public encore plus réceptif.

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