Kamala Harris : Une alliée contre le racisme?

En ce mois de l’histoire des Noirs et à quelques jours du 8 mars, de nombreuses personnes affichent leur fierté et leurs espérances suite à l’élection de Kamala Harris à la vice-présidence des États-Unis. L’élection de cette femme de couleur est-elle réellement un gage de changement compte tenu de son bilan politique?

Partout dans le monde, des milliers de personnes ont célébré la victoire de Kamala Harris en novembre 2020. Elle brise un nouveau plafond de verre en étant la première femme et la première femme de couleur à occuper le poste de vice-présidence des États-Unis. Harris semble incarner une bouffée d’air frais à la suite du règne ouvertement raciste, sexiste et xénophobe de l’équipe de Donald Trump.

Plusieurs considèrent que son genre, la couleur de sa peau et son ascendance indienne la rendent plus sensible aux problèmes de sexisme et de racisme puisqu’elle en a souffert elle-même. Au Québec, les médias ont encensé Harris comme un symbole propre à inspirer les nouvelles générations de jeunes filles. La direction de son ancienne école secondaire d’élite, la Westmount High School, a célébré son élection. Même l’Union des municipalités du Québec a profité de l’occasion pour lancer une campagne pour inciter les femmes à s’impliquer davantage en politique municipale.

Comme pour l’arrivée de Barack Obama à la présidence des États-Unis en 2009, celle de Kamala Harris donne de l’espoir à beaucoup de monde. Il est toutefois dangereux de prendre pour acquis qu’elle représentera et défendra les intérêts des femmes et des personnes de couleur. Il est nécessaire de prendre conscience de son réel bilan de carrière politique et de la nature du gouvernement au sein duquel elle travaille.

Un parcours répressif

Sous la pluie d’éloges des commentateurs et des commentatrices du Québec, rien n’est ressorti du parcours politique répressif de Kamala Harris. Elle est pourtant loin d’être la guerrière de la justice sociale que les réactionnaires ou la gauche progressiste veulent voir en elle. Elle traîne plutôt les casseroles de l’establishment démocrate, de Wall Street et des services correctionnels.

Durant les années 90, Harris a participé à l’adoption de sévères lois contre le crime en Californie (Tough-on-crime Policies). Ces dernières, parmi les plus répressives des États-Unis, ont engendré un nombre d’emprisonnements d’hommes afro-américains complètement disproportionné. Ce squelette dans son placard a fait du bruit dans les médias américains lors de sa campagne de 2020, mais pas ici. 

À titre de procureure du district de San Francisco, elle a notamment parrainé une loi contre l’absentéisme scolaire (Truancy Law). Cette loi a autorisé l’emprisonnement des parents dont les enfants s’absentent de l’école sans raison valable. Ce genre de politiques – qui touche davantage les communautés noires – a favorisé le phénomène du passage de l’école à la prison (school-to-prison pipeline), une forme de racisme structurel très présente aux États-Unis. Son aide à mettre les banquiers de Wall Street à l’abri des poursuites judiciaires durant la crise des saisies immobilières a également porté un coup dur aux familles de la classe ouvrière, en particulier celles des communautés de couleur.

À la défense du complexe industriel carcéral

Durant ses deux mandats comme procureure générale de la Californie – en tant que Top Cop selon ses propres termes – elle a exercé ses fonctions de manière largement conforme aux politiques de la classe dirigeante en assurant la continuité de l’incarcération de masse. 

Ses positions contradictoires sur la peine de mort ou l’absence d’enquête suite à des meurtres commis par des policiers n’ont rien d’inspirantes. De plus, la professeure de droit Lara Bazelon détaille de nombreux exemples dans lesquels le bureau de Harris s’est efforcé de maintenir des innocents en prison, tel Daniel Larsen.

Le bureau de Harris s’est aussi opposé à un programme de libération anticipée visant à réduire la population carcérale des prisons californiennes. Son équipe a souligné qu’un tel programme priverait l’État de travailleurs incarcérés luttant contre les feux de forêt à des salaires aussi bas que 2$/jour. Harris a par la suite désavoué cette position en faveur du cheap labor provenant des prisons. 

Kamala Harris a été décrite comme une procureure «progressiste». Mais administrer un système de justice hérité de l’époque esclavagiste ne peut pas se faire d’une manière «progressiste». Bien que les États-Unis représentent environ 5% de la population mondiale, le pays détient près de 25% de tous les prisonniers et prisonnières de la planète. L’industrie carcérale privée offre le travail de ses détenu·es à des salaires qui frôlent l’esclavage. C’est pourquoi elle est si lucrative. Elle repose sur des décennies de politiques racistes qui emprisonnent de manière disproportionnée des millions de personnes de couleur. Ce système basé sur le profit ne peut pas être réformé. Il doit être brisé.

Financée par l’establishment

Comme beaucoup de candidatures démocrates aux présidentielles 2020, Kamala Harris a annoncé qu’elle rejetterait les dons privés provenant des comités d’action politique (PAC), comités utilisés pour récolter l’argent des grandes compagnies. Elle a néanmoins accepté l’argent de lobbyistes provenant d’importantes compagnies de technologies et d’hydrocarbures, même si elle l’a parfois nié.

La campagne présidentielle 2020 a montré que 64% des personnes votant Démocrate veulent qu’un plan d’assurance maladie public (Medicare-for-All) remplace les assurances privées. Harris a tenté de se rapprocher de cette considération en proposant son propre plan Medicare-for-All. Plutôt que d’éliminer les assureurs privés tel que le proposait le plan de Bernie Sanders, son plan préserve non seulement le rôle du privé, mais l’étend. Cette recette hybride laisse la porte ouverte aux attaques sur le système public qui permettront aux assurances privées d’être de plus en plus attrayantes pour ceux et celles qui peuvent se le permettre.

Il faut bien plus que des réformes symboliques et de l’éloquence verbale pour déloger les puissants intérêts des compagnies privées responsables des conditions de vie de plus en plus barbares dans lesquelles vivent les travailleurs et les travailleuses des États-Unis. Kamala Harris n’a donné aucune indication qu’elle s’opposera à la domination des compagnies, encore moins qu’elle aidera à construire le mouvement nécessaire pour faire passer à l’avant plan les besoins de la classe ouvrière dans toute sa diversité.

On mérite mieux

L’an dernier, alors que le mouvement Black Lives Matter se développait sous ses yeux suite au meurtre de George Floyd en mai 2020, Harris n’a même pas réclamé davantage de transparence et de redevabilité de la police. 

Les femmes et les personnes de couleur n’ont rien à attendre des gens appartenant à l’élite capitaliste. De la même manière, les travailleurs et les travailleuses n’ont rien à attendre des personnes qui brisent les plafonds de verre au Québec. Les médias de masse tentent quotidiennement de nous inspirer avec des publireportages montrant des femmes PDG puissantes ou des entrepreneurs de couleur qui prospèrent. Ils oublient de mentionner que leur genre ou leur couleur ne les empêchent pas d’imposer des mesures d’austérité ou d’offrir des conditions de travail minables dans leur PME.

L’exemple de Kamala Harris montre que manœuvrer les commandes du pouvoir avec les meilleures intentions n’empêche pas de le faire au profit de l’agenda raciste des institutions capitalistes actuelles. Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont des guerriers et des guerrières – dans toute leur diversité – qui se battent dans l’unique but de faire triompher les intérêts des gens ordinaires.

En revanche, ce qui rend si exceptionnel le travail de la conseillère municipale de Seattle, Kshama Sawant, n’est pas son genre ou son origine ethnique, mais bien son programme politique socialiste et les campagnes populaires qui en découlent. Les grandes batailles pour le salaire minimum à 15$/h, pour taxer Amazon afin de financer le logement abordable ou pour définancer la police se sont gagnées à travers le travail de terrain de son équipe et de toutes les organisations prêtes à se battre contre les riches. Voilà un exemple propre à inspirer la jeunesse !

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