Les ouvriers des années ’30 nous crient : «Ne reproduisez pas les mêmes erreurs!»

Se plonger dans l’étude des années 1930 est extrêmement précieux pour affronter la période actuelle de crises économique, sociale, sanitaire et écologique. L’assaut du Capitole à Washington par les partisans de Trump fait par exemple immanquablement penser au soulèvement antiparlementaire des ligues fascistes du 6 février 1934 à Paris. Ces dernières entendaient pénétrer de force dans la chambre des députés afin de renverser « la gueuse », selon le surnom que l’extrême droite de l’époque donnait à la République.

Crise économique et discrédit des forces politiques traditionnelles

Ce n’est qu’en 1931 que la France a commencé à être touchée par la Grande Dépression qui avait débuté aux États-Unis en 1929. Aujourd’hui, il saute aux yeux que la crise profonde déclenchée par le coronavirus a frappé l’ensemble du globe bien plus subitement, en comprimant en quelques semaines des répercussions économiques qui avaient alors pris des années. Le chômage avait explosé et était passé de 273 000 personnes en 1932 à 340 000 en 1934. Un pic à plus de 1 million de chômeurs sera atteint en 1936.

Le discrédit des autorités explosait lui aussi à mesure que s’étalait au grand jour leur incapacité à trouver des solutions en même temps qu’éclatait une succession de scandales politico-financiers. Il y eut six gouvernements de mai 1932 à février 1934. C’est justement un de ces scandales (le « suicide » douteux de Stavisky, escroc lié à plusieurs parlementaires) qui précipita la chute du gouvernement Chautemps le 28 janvier 1934. Le nouveau gouvernement dirigé par Daladier devait être présenté à l’Assemblée nationale le 6 février.

Mais Daladier avait limogé le préfet de police de Paris Jean Chiappe, réputé proche des ligues d’extrême-droite. Celles-ci, dont la confiance avait été dopée par l’accession d’Hitler au pouvoir un an auparavant, ont redoublé de fureur. Leur manifestation le 6 février a rapidement tourné à l’émeute et la police s’est retrouvée complètement dépassée par les événements.

L’attitude de la gauche

Confrontée à cet avertissement de la menace fasciste, les communistes ont d’abord manifesté seuls le 9 février. Le 12 février, une journée de grève générale est organisée par les syndicats CGT (proche des sociaux-démocrates) et CGTU (proche des communistes) tandis que la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière, l’ancêtre du PS) et le Parti communiste appellent à manifester. Leurs cortèges n’étaient pas destinés à se réunir. Mais – surprise de taille – la pression de la base fut telle que les deux foules se rejoignirent aux cris de « Unité ! » Jusque-là, l’attitude officielle de l’appareil du Parti communiste stalinisé était de mettre dos-à-dos fascistes et sociaux-démocrates (qualifiés de rien de moins que « sociaux-fascistes »). L’attitude des dirigeants sociaux-démocrates n’était qu’à peine moins sectaire. Finalement les événements du 6 février 1934 ont forcé les deux partis à faire volte-face et à s’opposer à leurs propres mots d’ordre et slogans aveugles de la veille.

Le test de la pratique n’est pas moins fondamental aujourd’hui. Et il semble hélas également que les figures les plus proéminentes de la gauche aux États-Unis ne sont pas à la hauteur des enjeux de l’époque. Au lieu d’appeler à la mobilisation de la classe ouvrière dans la rue, Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez et d’autres se sont limités à des initiatives parlementaires « respectables » pour l’establishment. De telles initiatives ne revêtent d’utilité qu’en accompagnement d’une mobilisation active et d’une lutte déterminée reposant sur ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins des travailleurs et des opprimés, pas sur ce qui est acceptable par les défenseurs du système d’exploitation capitaliste. Dans le contexte des États-Unis d’aujourd’hui, cela implique de sortir du Parti démocrate et de l’affronter pour ce qu’il est : un des deux partis de Wall Street.

Qui sont nos alliés ?

En 1934, par contre, il y eut bien une mobilisation de masse sous l’impulsion de la base des militants politiques et syndicaux. Mais les directions des principales forces ouvrières ont tout fait pour dévier la lutte vers des canaux qui semblaient moins incertains à première vue. La volonté d’unité dans la lutte a été pervertie pour élargir l’unité jusqu’à inclure le Parti radical, une des forces politiques centrales du capitalisme français de l’entre-deux-guerres, dans un « Front populaire ». Comme l’expliquait Trotsky, le Front populaire représentait un nœud coulant passé autour du cou de la classe des travailleurs dans la mesure où les organisations ouvrières se sont politiquement subordonnées au parti de la bourgeoisie. Il y opposait la tactique du Front unique ouvrier et une action en toute indépendance des forces capitalistes.

Dans un premier temps, la réponse de la bourgeoisie aux provocations fascistes de 1934 a consisté en une tentative de former un gouvernement qui ferait figure d’arbitre et de sauveur au-dessus de la mêlée. Son principal objectif était de bloquer l’élan de la classe ouvrière qui s’était mis en branle contre l’extrême droite.

Aux États-Unis, l’administration Biden essayera de se présenter de la même manière. S’il n’y a pas directement eu de vague de mobilisation à la suite de l’assaut du Capitole par les partisans de Trump, souvenons-nous que le pays sort à peine du plus grand mouvement social de son histoire, à la suite du meurtre policier raciste de George Floyd. Cette mobilisation magistrale a pris son envol en dépit d’une crise sanitaire qui a causé plus de dix fois plus de décès dans la population américaine que la guerre du Vietnam ! Avant qu’elle n’éclate, le pays faisait également face au plus grand mouvement d’affiliation syndicale depuis les années ‘80. Ce volcan social, la classe capitaliste le craint plus que tout.

Les grèves de mai-juin 1936 en France

Finalement, le Front Populaire a remporté les élections d’avril/mai 1936. Mais alors que le gouvernement1 n’était même pas encore constitué, la nouvelle de la victoire a enhardi les masses ouvrières. Spontanément, l’enthousiasme est devenu action jusqu’à déclencher un mouvement de grève générale reconductible qui a failli renverser le capitalisme en France ! Le 31 mai, le quotidien Le Temps (l’ancêtre du Monde) dénonçait avec horreur « l’ordre qui règne dans les usines » : les travailleurs s’y comportaient « comme si les usines leur appartenaient déjà » ! Le 4 juin – à la veille de l’entrée en fonction du nouveau gouvernement – les grèves s’étendaient à pratiquement toutes les industries. L’économie nationale commençait à être frappée de paralysie. Le 6 juin, le nombre de grévistes s’élevait à plus de 500 000. C’était près du double le lendemain!

C’est un processus similaire que redoutait la direction du Parti démocrate, c’est la raison pour laquelle elle a si désespérément cherché à empêcher la victoire de Bernie Sanders aux primaires démocrates pour désigner leur candidat à la présidentielle. Quel effet n’aurait pas manqué d’avoir sa victoire à la primaire démocrate et sa probable victoire contre Trump2? Très certainement dans un contexte où le terme de « socialisme » est aujourd’hui déjà beaucoup plus populaire que celui de « capitalisme ». La direction démocrate préférait – largement! – 4 nouvelles années avec Trump.

Comment Sanders aurait-il alors réagi ? En 1936, les dirigeants des organisations ouvrières ont éprouvé une peur panique du mouvement que leur victoire avait déclenché. Le 11 juin, le dirigeant communiste Maurice Thorez s’est exclamé : « Il faut savoir consentir aux transactions, il faut savoir terminer une grève », car « l’heure de la révolution n’est pas venue. » Finalement, le mouvement de grève s’est essoufflé du fait du comportement traître des dirigeants des organisations syndicales et politiques ouvrières. D’importantes victoires ont toutefois été obtenues, sur lesquels les gouvernements suivant n’ont cessé de revenir. Une opportunité historique de renverser le capitalisme français, de porter un coup dévastateur au fascisme en Allemagne, en Italie et en Espagne et de donner une impulsion à une révolution politique en URSS a été gaspillée.

Ce potentiel n’a pas été exploité en raison de l’attitude de dirigeants qui manquaient de confiance en la capacité des travailleurs de transformer la société de fond en comble par le renversement du capitalisme. C’est finalement la même conclusion défaitiste qui a animé Sanders lorsqu’il a accepté de se soumettre à Joe Biden au lieu de sortir de la camisole de force du Parti démocrate pour jeter les bases d’une organisation de masse des travailleurs. Imaginons combien exponentielle aurait été sa croissance si elle avait accompagné le mouvement Black Lives Matter de mots d’ordre audacieux au lieu de lui imposer l’élection de Biden pour seul horizon !

La combativité ne manque pas à la base de la société et l’avenir catastrophique que nous réserve le capitalisme va continuer à l’alimenter. Il n’est toutefois pas facile de se défaire d’une approche de lutte inadéquate sans disposer d’une alternative. C’est la raison pour laquelle il est tout aussi crucial aujourd’hui que dans les années ’30 de s’organiser autour d’un programme socialiste révolutionnaire et de se battre pour lui donner l’écho suffisant qui lui permettra d’être une force en saisissant l’imagination des masses.


NOTES
1. Le gouvernement de Front populaire fut composé de la SFIO et du Parti radical avec soutien extérieur du Parti communiste). Il dura de mai 1936 à avril 1938.
2. Tous les sondages soulignaient la confortable avance qu’aurait obtenu Sanders contre Trump, alors que la bataille était bien plus incertaine avec Biden.

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