Les femmes ont-elles toujours été opprimées?

Cette traduction française adaptée d’une partie du livre de Christine Thomas Ça n’a pas à être comme ça. Les femmes et la lutte pour le socialisme a été publiée en 2012 par les Éditions Marxisme.be. Le livre est paru originellement en anglais en 2010 sous le titre It doesn’t have to be like this. Women and the struggle for socialism. chez Socialist Publications Ltd.


Les hommes ont des épaules larges et des tailles fines. Les femmes devraient rester au foyer; la façon dont elles ont été créées l’indique parce qu’elles ont des hanches et un postérieur larges pour s’asseoir, faire le ménage, faire naître et s’occuper des enfants. (Martin Luther, 1531)1

Pendant des siècles des arguments «biologiques» ont été utilisés pour dépeindre comme «naturelles» et «éternelles» l’inégalité et la division des rôles entre hommes et femmes – les femmes ayant la responsabilité des enfants et de la famille tandis que les hommes étant les «pourvoyeurs» économiques.

Aujourd’hui, la plupart des femmes éclateraient de rire si on leur racontait qu’elles gagnent moins parce qu’elles ont les hanches larges, parce que leurs cerveaux sont plus petits ou à cause de leurs organes reproducteurs. La science et les attitudes sociales ont progressé! Mais, même au 21e siècle, les psychologues évolutionnistes nous racontent que les comportements soi-disant universels comme la promiscuité masculine, le viol et la violence contre les femmes et même le fait que les hommes ne repassent pas sont autant de résultats de la sélection naturelle. Les arguments sont devenus plus sophistiqués, mais les idées selon lesquelles nous sommes «programmés» par des lois biologiques n’ont pas disparu.

Dans les années 1970, le mouvement des femmes s’était mis comme défi de s’opposer à la domination des hommes dans toutes ses formes. Cela a eu un effet important sur le comportement et la politique sociale. Mais certaines idées féministes radicales étaient elles-mêmes basées sur les différences biologiques entre hommes et femmes (en mettant par exemple en avant la nature de soignante et d’éducatrice des femmes et la nature violente et agressive des hommes). D’autres féministes ont évité ces formes extrêmes de déterminisme biologique, mais se sont par contre concentrées sur les structures sociales – surtout contre le patriarcat qu’on peut définir de plusieurs façons, mais qu’on peut résumer comme étant la domination institutionnelle des hommes sur les femmes dans la société.

Ce que toutes ces théories féministes ont en commun, c’est qu’elles se basent sur la biologie, sur les structures sociales ou sur une combinaison des deux. Elles considèrent toutes la suprématie des hommes comme étant universelle et éternelle, sans tenir compte de la base économique de la société. Les socialistes et les marxistes, par contre, défendent que l’oppression actuelle des femmes n’a pas toujours existé, qu’elle trouve ses racines dans l’émergence des sociétés basées sur la propriété privée des moyens de production et divisées en classes – des sociétés qui ont émergé il y a environ 10 000 ans.

Ces divergences pourraient apparaître anecdotiques et de peu d’importance pour les luttes d’aujourd’hui. Cela n’est toutefois pas le cas. Pour les socialistes et les marxistes, la théorie est un guide pour l’action destiné à changer ce qui ne va pas dans le monde. Si le patriarcat existe comme une structure sociale indépendamment de la société de classes, alors la seule conclusion à tirer serait que la lutte la plus importante, et peut-être bien la seule à mener, serait celle des femmes contre les hommes. Cela était d’ailleurs la conviction de beaucoup de féministes. Les socialistes et les marxistes, par contre, considèrent que la domination des hommes, tant au niveau de ses origines qu’à celui de sa forme actuelle, est très étroitement liée aux structures et aux inégalités de la société divisée en classes.

Par conséquent, la lutte la plus importante est la lutte de classe, une lutte où le combat des femmes contre leur oppression spécifique coïncide avec celle de la classe ouvrière en général pour une restructuration fondamentale de la société et pour en finir avec toutes les formes d’inégalité et d’oppression.

L’origine de la famille

La contribution la plus connue du marxisme à cette discussion sur l’oppression des femmes est le livre publié en 1884 L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, de Friedrich Engels, le collaborateur le plus proche de Karl Marx. Les idées défendues dans ce livre étaient explosives: elles ne bouleversaient pas seulement les idées en vigueur concernant les rôles des hommes et des femmes, mais également le système lui-même.

Dans l’Origine de la famille, Engels a appliqué la méthode marxiste du matérialisme historique aux découvertes archéologiques, anthropologiques et historiques afin de développer ses idées révolutionnaires concernant le comment et le pourquoi de l’oppression des femmes ainsi que la façon dont elles pouvaient être libérées. Il y a argumenté que les rapports sociaux entre personnes, institutions, idées et valeurs n’étaient que le résultat de circonstances historiques particulières. La famille nucléaire avec l’homme dans une position de domination de la femme et des enfants, par exemple, n’était pas, comme le disait l’idéologie capitaliste dominante, une institution éternelle et invariable.

Des sociétés ont existé où la famille nucléaire bourgeoise comme on la connaît n’était pas l’unité de base de la société. D’autres systèmes d’organisation sociale existaient où les femmes n’étaient pas systématiquement opprimées.

Quand la base économique de la société change, disait Engels, quand de nouvelles méthodes de production se développent, alors les institutions et les idées en vigueur changent elles aussi, mais de façon complexe et non mécanique. Cela avait été le cas par le passé et cela pouvait l’être à nouveau à l’avenir. La transformation de la base économique de la société du capitalisme vers le socialisme transformerait à terme les relations sociales, poserait les fondements de l’élimination de toutes les inégalités sociales et accomplirait la libération des femmes.

Ces arguments étaient très puissants et ont ébranlé l’idéologie officielle qui représentait les institutions capitalistes comme figées. Ces idées menaçaient potentiellement l’existence du système capitaliste lui-même, un système basé sur des relations sociales inégales, notamment les relations entre hommes et femmes au sein de la famille et dans la société en général, afin de maintenir le statu quo.

Engels a écrit l’Origine de la famille il y a de cela 120 ans, à un moment où les preuves archéologiques et anthropologiques étaient très loin d’être celles que nous connaissons actuellement. Inévitablement, certains détails développés dans le livre s’avèrent incorrects à la lumière des avancées scientifiques2. Néanmoins, les recherches anthropologiques de ces dernières années ont confirmé les principales idées de l’analyse d’Engels3. De nombreuses preuves démontrent que des sociétés ont existé sans être basées sur la propriété privée des moyens de production et la division de la société en classes et où il n’existait pas de relations sociales hiérarchiques et institutionnalisées dans lesquelles les femmes étaient systématiquement dominées et opprimées par les hommes.

Ces types de sociétés, comme les sociétés de chasseurs et de cueilleurs à cause de leur base économique, ont été en vigueur durant 99% de l’existence humaine sur terre. La base sociale de ce type de société était constituée de groupes basés sur les affinités, dont la taille dépendait de l’environnement. Il existait des liens biologiques entre la plupart des membres du groupe, mais ce n’était pas toujours le cas. Les différents groupes produisaient juste assez pour subvenir à leurs besoins immédiats et, en général, il y existait une division du travail entre hommes et femmes, les hommes pratiquant la chasse et les femmes la cueillette des fruits, des noix, des baies, etc. ainsi, principalement, que le soin des enfants.

La division du travail

Malgré les preuves irréfutables défendant l’argumentation centrale d’Engels selon laquelle les sociétés divisées en classes sociales et l’oppression des femmes n’ont uniquement existé que durant une fraction de l’histoire de l’humanité – et que les conditions peuvent à nouveau changer – ces idées ont rencontré beaucoup de résistance. Pour certains sociologues, puisque la division du travail existait dans ces anciennes sociétés et que les hommes et les femmes ont continué d’assumer des rôles différents à travers l’histoire, ces différences devaient avoir une origine génétique et devaient représenter un comportement résultant de gènes sélectionnés à travers les âges à cause de leur importance pour la survie de l’espèce humaine.

Par conséquent, il serait socialement et biologiquement déterminé que les hommes aillent travailler en dehors du foyer et «chasser» pour nourrir la famille alors que les femmes restent à la maison pour s’occuper des enfants et du ménage. Partant de la même idée, l’homme-chasseur serait par nature agressif et compétitif tandis que les femmes seraient génétiquement programmées pour soigner, être passives et monogames. Certaines féministes ont aussi attribué l’oppression des femmes à l’agressivité innée des hommes et au fait que les hommes seraient physiquement plus forts que les femmes, et par conséquent capables d’exercer un contrôle sur les femmes et leur sexualité4.

Les sociobiologistes se réfèrent souvent au comportement agressif et dominant des animaux pour appuyer leurs arguments. Mais les études scientifiques consacrées au comportement des primates (comme les babouins et les chimpanzés, avec lesquelles nous partageons 90% de nos gènes) démontrent que les animaux adoptent différents comportements qui sont influencés par leur environnement, et qui peuvent donc changer. Il est vrai que le comportement humain est basé sur la biologie et que la biologie détermine les limites de ce que l’on est capable de faire ou pas. Les hommes ne sont ainsi pas nés avec des ailes et ne peuvent pas naturellement pas voler comme les oiseaux. Notre intelligence nous a néanmoins permis de développer la technologie nécessaire pour construire des avions qui nous permettent de surmonter nos limites biologiques et de survoler le monde. Cette évolution culturelle, qui est la conséquence de notre capacité à travailler et à contrôler notre environnement naturel, nous distingue des autres animaux. C’est le facteur le plus important influençant le comportement humain5.

L’image des sociétés anciennes souvent mise en avant est celle d’un mâle agressif qui marche seul à grands pas avec sa lance pour traquer des bêtes sauvages et féroces et qui s’en retourne ensuite victorieux au camp avec de la nourriture pour nourrir sa femme et ses enfants qui dépendent de lui et l’attendent patiemment. Cependant, les preuves récoltées dans l’étude des sociétés de chasseurs-cueilleurs, qui ont continué d’exister jusqu’aux temps modernes, suggèrent plutôt que cette image est erronée.

La chasse, lorsqu’elle se produisait, n’était généralement pas une activité solitaire et agressive. Elle concernait plusieurs membres d’un groupe qui collaboraient pour traquer et attraper leur proie, avec souvent une flexibilité concernant les tâches entreprises. Dans beaucoup de sociétés, les femmes et les enfants étaient impliqués dans la chasse, en particulier si elles n’étaient pas enceintes ou responsables de petits enfants. Les hommes s’occupaient d’ailleurs également des enfants, car récolter de la nourriture comme des fruits et des noix (qui composaient la majorité du régime alimentaire des sociétés de chasseurs-cueilleurs) nécessitait souvent de longs voyages et donc de longues absences des femmes.

Dans la société capitaliste moderne, le système que nous connaissons actuellement, le fait que les femmes donnent la vie et ont la responsabilité principale de l’éducation des enfants les met dans une situation très désavantageuse sur le plan économique et social. Le manque de crèches à des prix abordables signifie que les femmes de la classe ouvrière sont obligées d’accepter des emplois à temps partiel, mal payés et instables. Prendre congé pour s’occuper de ses enfants peut sérieusement endommager les perspectives professionnelles des femmes. De bas salaires et l’insécurité qui en découle peuvent rendre le fait de quitter une relation insatisfaisante plus difficile et souvent entraîner, lorsqu’elles le font, d’être confrontées à une épreuve économiquement très dure de parent isolé.

Certaines féministes ont conclu que toutes les femmes étaient désavantagées dans la même mesure dans les sociétés anciennes à cause de la division du travail entre hommes et femmes. Mais, bien que les femmes et les hommes aient généralement effectué des tâches différentes, cela ne signifie pas pour autant que toutes les femmes étaient nécessairement désavantagées ni que leur travail et la contribution qu’elles livraient étaient dévalués ou considérés comme inférieurs à ceux des hommes.

Les études scientifiques suggèrent que les sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient organisées sur base collective et coopérative et que la contribution de tous les membres était estimée et respectée. Les femmes et les enfants n’étaient pas économiquement dépendants d’un seul «pourvoyeur» masculin. Tous les membres du groupe étaient mutuellement dépendants pour leur survie sur le plan économique, on travaillait ensemble et on partageait. Si un couple se séparait (les relations personnelles étaient assez fluides), les femmes et les enfants n’étaient pas nécessairement désavantagés sur le plan économique. L’éducation des enfants était considérée comme une responsabilité dont l’ensemble du groupe bénéficiait et non pas une seule famille individuellement.

Bien que certains individus possédaient plus de prestige ou d’influence au sein du groupe grâce à leur sagesse, leur expérience ou leurs capacités, la prise de décisions était un processus collectif dans lequel les membres prenaient des décisions par rapport aux activités pour lesquelles ils étaient responsables6. Les individus n’étaient pas dans une situation dans laquelle ils pouvaient imposer leurs décisions aux autres, ce qui valait également pour les hommes qui n’étaient pas dans une situation où ils pouvaient imposer leurs décisions aux femmes du groupe.

Pourquoi cette situation a-t-elle commencé à se dégrader?

Dans l’Origine de la famille, Engels a argumenté que «la défaite historique du sexe féminin» était une conséquence des processus engendrés par les changements révolutionnaires survenus dans les méthodes de production, c’est-à-dire l’élevage et l’agriculture. Cette transformation radicale des techniques de production a signifié que les membres du groupe ne dépendaient plus exclusivement de la cueillette des noix et des fruits, de la chasse et de ce qu’on pouvait ramasser dans la nature, mais que l’on avait la capacité de produire plus que ce qui était nécessaire pour la consommation immédiate. Cette évolution a conduit au développement de la propriété privée des moyens de production et à la division de la société en deux classes sociales, une classe d’exploiteurs et une autre d’exploités, avec le développement d’un appareil d’État afin d’assurer le contrôle de la classe dirigeante et qu’elle puisse l’exercer. L’oppression des femmes a intimement été liée à ces développements qui ont entraîné l’ascension de la famille nucléaire et patriarcale (dominée par les hommes).

Bien qu’Engels se soit trompé concernant certains détails, les anthropologues s’accordent à dire que les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont subi une transformation radicale il y a environ 8 à 10 000 ans, une transformation basée sur le nouveau développement de la domestication des animaux et la capacité de cultiver des plantes alimentaires. On situe cette période à celle de la révolution néolithique qui, comme chaque révolution, était un processus et non pas un seul événement et qui s’est produit sur une période de plusieurs milliers d’années de façon non simultanée. Auparavant, la plupart des groupes étaient obligés de régulièrement déménager afin d’assurer de disposer de la quantité de nourriture nécessaire à leur survie. Mais dès lors qu’il était possible de produire plus que ce dont on avait besoin, certains membres du groupe ont pu se retirer de la production et se spécialiser dans certaines tâches. Des groupes et des individus sont devenus responsables du stockage, de la production, de la distribution du surplus, du commerce, de la guerre et de l’organisation de la production, ce qui leur a donné un certain prestige et une position sociale.

Initialement, ces tâches étaient effectuées au nom de l’ensemble des membres. Mais à partir du moment où ces groupes, individus et familles prestigieux se sont développés, dans certaines sociétés, une classe d’exploiteurs a vu le jour. Ils se sont accaparé le fruit des moyens de production, puis les moyens de production eux-mêmes et ont fait naître cette classe sociale en transmettant ce pouvoir à leurs enfants.

L’oppression des femmes

La division générale du travail selon le sexe ne défavorisait pas les femmes dans les groupes de type communautaires, par groupe de parenté. Mais à mesure que se déroulait cette transformation économique et sociale, ce sont les tâches accomplies par les hommes – l’organisation de la production grâce à l’irrigation et au labour, le commerce, l’administration de l’excédent de production, etc. – qui ont jeté les bases tant pour la domination de classe que pour l’oppression systématique des femmes (même si, bien entendu, tous les hommes ne faisaient pas partie de la classe dirigeante). Ce fut un processus long, complexe et contradictoire. À mesure que de nouvelles forces sociales et nouvelles structures se sont développées, elles sont entrées en conflit avec l’ancienne organisation de la société collective et communautaire. C’est dans le cadre de ce processus que les ménages individuels sont venus remplacer le groupe de parenté comme principale unité économique et sociale, les femmes devenant ainsi économiquement dépendantes des hommes et sous leur autorité au sein de la famille. Au fil du temps, cette oppression a été systématisée et légitimée en parallèle au développement de l’appareil d’État.

L’oppression des femmes et la société de classe ne se sont pas développées indépendamment. Elles sont interdépendantes et enracinées dans les mêmes développements économiques et sociaux qui se sont produits il y a de cela des milliers d’années. Le capitalisme, en tant que forme dominante de la société divisée en classes, a incorporé certaines des structures sociales et idéologiques qui existaient dans des sociétés antérieures basées sur la division en classes, en incluant la famille et le rôle subordonné des femmes. Ces structures constituent une partie essentielle de l’appareil d’État afin de préserver la domination économique et sociale de la classe capitaliste. Elles ne sont cependant pas restées les mêmes en comparaison des sociétés féodales ou des autres sociétés basées sur la division en classes sociales. Le capitalisme lui-même a d’ailleurs évolué au cours des 300 dernières années. Ces structures ont été modifiées par des processus sociaux et économiques. Étant donné que la famille et la position des femmes ont changé, elles ont elles-mêmes eu un impact sur des développements sociaux plus larges.


1. Dobash et Dobash, Violence against Wives: A Case against the Patriarchy, Free Press, 1979
2. Cela est particulièrement vrai pour la première partie de ce livre
3.
 Voir en particulier Eleanor Burke Leacock, Myths of Male Dominance, Monthly Review Press et Eleanor Burke Leacock et Richard Lee, Politics and History in Band Society, Cambridge University Press, 1989
4. Voir Susan Brownmiller, Against Our Will, Penguin, 1975
5. Voir Steven Rose, RC Lewontin et Leon J. Kamin, Not in our Genes, Penguin, 1984
6. Voir Eleanor Burke Leacock et Richard Lee, Politics and History in Band Society, Cambridge University Press, 1989 

 

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