Le 1er Mai – 5. 1886 : grève générale aux USA

Ce texte est tiré de la brochure de Claude Larivière Le 1er mai, fête internationale des travailleurs parue aux Éditions coopératives Albert Saint-Martin en 1975. Il s’agit d’une version corrigée de ce rare ouvrage consacré à l’histoire du 1er Mai au Québec.


La grande presse américaine n’hésite pas à répandre rumeurs et menaces à la veille du déclenchement de la grève générale. Le 28 avril, on affirme que les socialistes de Milwaukee ont commandé 1 100 carabines et que les pompiers de Pittsburgh ont tous demandé aux Chevaliers du Travail de les admettre dans leurs rangs. Le 30 avril, “les fabricants de machines et les propriétaires de fonderies de Chicago ont décidé de fermer leurs établissements plutôt que de fixer la journée de travail à 8 heures”.

Dès le 30 avril, le mouvement se dessine. À Chicago, “les employés de MM. Clark et Frères, fabricants de meubles, se sont mis en grève ce matin parce que la maison a refusé de faire droit à leur demande; ils exigeaient que la journée de travail fût réduite à 8 heures et que leurs gages ne fussent pas diminués, c’est-à-dire qu’on les paya comme si la journée eût été de dix heures.” Toujours à Chicago, “les employés de l’Union Stock Yards demandent que la journée de travail soit réduite à 8 heures. Sid Kent a dit à 15 000 employés qu’à l’avenir ils ne travailleront que 8 heures par jour et qu’ils seront payés comme si la journée était de 9 heures. Cette concession a engagé les employés des autres maisons à demander que la journée de travail soit réduite à huit heures”.

À Pittsburgh, des entrepreneurs qui construisent les nouveaux édifices publics ont annoncé à leurs employés qu’à compter du 1er mai, la journée de travail sera réduite de 10 à 9 heures. À Chicago encore, la compagnie de chemin de fer Chicago and Northwest accorde à ses 1 000 employés d’atelier la journée de 8 heures sans diminution du salaire. Par ailleurs, une centaine d’employés du Grand Trunk (Canadien), déchargeant des marchandises au dépôt de Chicago, se sont mis en grève en réclamant la journée de 8 heures. De son côté, la police locale, qui “s’attend” à ce qu’il se passe quelque chose, est en état d’alerte.

La journée du 1er mai

À New York, selon la presse américaine, “une assemblée monstre des grévistes des districts de l’Est a eu lieu et des discours violents ont été prononcés par les principaux promoteurs de la grève. J. Bennett a dénoncé la police et conseillé aux grévistes de s’armer et d’échanger balle pour balle… et que pour défendre la cause des ouvriers opprimés dans le monde entier on a besoin de continuer la grève”. Un tel langage s’explique par la situation qui prévaut à New York dans les jours qui précèdent le 1er mai 1886: les employés de tramway sont en grève et on les remplace par des “cowboys”, protégés par des policiers. Pendant ce temps, les leaders ouvriers sont arrêtés et accusés de conspiration.

Progressivement, les entrepreneurs capitalistes – d’abord surpris par la vigueur du mouvement de grève – réagissent. À Saint-Louis, les fabricants de meubles ont décidé d’adopter le système de 8 heures de travail par jour, mais de ne payer que pour une journée de 8 heures; ils ont aussi décidé de ne “pas se laisser influencer quant au choix de leurs employés ni sur le contrôle de leurs affaires”. À Chicago, “sept fabricants de meubles ont été fermés et environ 700 personnes se trouvent sans emploi; cet exemple a été suivi par les fabricants de miroirs qui emploient 100 hommes et par l’Union Wire Mattress Company qui en emploient 185″.

Par ailleurs, le comité spécial des patrons de l’industrie du meuble, à qui a été soumise la demande concernant la journée de travail, répond que “les ouvriers peuvent reprendre le travail… et que la journée sera de dix heures”. La presse bourgeoise américaine prépare l’opinion publique à la nécessité de la répression qui s’annonce: “Les grévistes sont au nombre de 12 000. Ce sont pour la plupart des Allemands, des Polonais et des Bohémiens qui ne parlent pas l’anglais et qu’il est facile de manœuvrer. On considère ces gens comme dangereux. Hier après-midi, ils se sont réunis et des discours incendiaires ont été prononcés. Les orateurs leur ont conseillé de déclarer la guerre ouvertement si on ne fait pas droit à leur demande”.

À Chicago même

Même si la grève affecte toutes les grandes villes américaines, c’est surtout à Chicago que grévistes et patrons s’affrontent. Voici le bilan de cette première journée selon le Chicago Times: “Les événements d’hier (1er mai) ont gagné 7 000 à 9 000 hommes. On dit que 30 000 ouvriers se trouvent sans ouvrage. L’événement le plus remarquable d’hier c’est la grève des employés de chemin de fer, qui affecte 27 lignes. Il n’y a que les employés préposés au chargement des marchandises qui se sont mis en grève jusqu’à présent. Ils sont au nombre de 3 000 et le trafic va se trouver interrompu jusqu’à ce que l’on puisse remplacer ces hommes. Il est probable qu’il y aura des troubles. Les marchands de bois ont nommé un exécutif chargé de veiller à leurs intérêts, imitant en cela les fabricants de meubles et formant une Union des patrons pour combattre l’Union des employés. Les fabricants de boites et les marchands de fer ont suivi cet exemple. Quant aux autres branches d’industrie, la plupart des maisons combattent, chacune pour son compte, les grévistes; et bien que dans quelques cas les demandes des grévistes aient été accordées, en général elles sont refusées, et il n’y a guère d’apparence d’un prompt règlement des difficultés”.

À Washington, 10 000 ouvriers sont en grève; tout se passe calmement. À Boston, une vingtaine des plus grandes maisons d’ébénisterie ont commencé à réduire la journée de travail à 8 heures; une cinquantaine d’autres ont convenu de suivre la majorité. Douze ont offert de réduire la journée de travail à 9 heures, mais cette offre n’a pas été acceptée.

Le 3 mai 1886: 190 000 travailleurs en grève

Affiche de l’assemblée du 4 mai 1886 au Haymarket Square

Le mouvement de grève est lent: déclenché le 1er mai, ce n’est vraiment que les 2 et 3 mai que les effectifs des grévistes se gonflent et atteignent, au matin du 3 mai, un total de 190 000 travailleurs. Cela ne s’est jamais vu en Amérique. On calcule qu’un travailleur “organisé” (membre des Chevaliers du Travail ou d’un syndicat de métier) sur quatre fait la grève. De ces 190 000 grévistes, plus de 40% sont de Chicago. Cette ville industrielle est alors un centre financier, commercial et ferroviaire de première importance. Point de liaison entre l’Est industriel et l’Ouest agricole, son développement extrêmement rapide en fait le lieu de résidence de dizaines de milliers de travailleurs immigrants, particulièrement combatifs. C’est sur eux que se greffent les quelques deux ou trois cents membres de la colonie anarchiste à qui l’on attribue un leadership hors de proportion avec son influence réelle. Tout cela sert, en fin de compte, la cause des policiers et des patrons qui crient au complot, au terrorisme et au désordre social.

Voici comment l’extension de la grève est décrite par la presse bourgeoise: “Chicago – L’Union des ébénistes est passée du contrôle de ses anciens chefs, qui se tenaient dans les limites de la légalité, à celui d’une couple d’agitateurs. À une assemblée de grévistes, hier (2 mai), on a lu une communication des patrons offrant à leurs employés à Chicago, Cincinnati, Saint-Louis et Denver de réduire la journée de travail à 8 heures, avec une augmentation de 10% sur les anciens salaires. Il s’engagea alors une discussion animée. La majorité paraissait disposée à accepter quand, au moment critique, Hanseh, président de l’Union des ébénistes, et Stalknacht, agitateur de profession, s’élevèrent en termes violents contre l’idée d’accepter quoi que ce soit. Le vote fut pris et l’offre repoussée”.

Washington – Aujourd’hui (3 mai) les maçons, briqueteurs, plombiers et peintres en bâtiment se sont mis en grève pour obtenir la journée de travail de 8 heures.

Louiseville – Ce matin (3 mai), 900 ouvriers de 11 fabriques de meubles ont quitté leurs ateliers. Ils demandent que la journée de travail soit réduite à 8 heures sans diminution de gages.

New York – Les membres de l’Union des maçonniers qui se sont mis en grève disent que 4 établissements ont fait droit à leur demande.

Chicago – Fairbank, Canning et Cie en est venue à une entente avec ses employés en consentant à ne pas réduire les gages de ceux qui gagnent moins de $2 par jour. Tous ceux qui gagnent moins de $2

seront payés comme si la journée de travail était de 9 heures. La maison Morrell a aussi réglé le différent avec ses ouvriers aux mêmes conditions. Seulement la moitié des employés de la maison McCormick se sont rendus à l’ouvrage ce matin. La maison leur a fait annoncer que la journée de travail serait réduite à 8 heures avec gages d’une journée de 10 heures, jusqu’à ce qu’elle ait constaté si la chose était praticable ou non.”

Milwaukee – Cet après-midi (3 mai), 1 500 grévistes ont envahi les ateliers du chemin de fer, à West Milwaukee, et ont forcé 2 000 ouvriers des ateliers à quitter l’ouvrage.

Boston – Quatre mille ouvriers, notamment des charpentiers et des plombiers, se sont mis en grève, aujourd’hui (3 mai) pour obtenir la journée de travail de 8 heures. À midi, 12 maisons avaient consenti à accorder cette demande et 1 200 ouvriers sont retournés à l’ouvrage. Douze autres maisons ont promis d’en faire autant.

Pittsburgh – Les maçons, charpentiers et plâtriers de cette ville se sont mis en grève aujourd’hui (3 mai) pour obtenir que les heures de travail soient diminuées. Les grévistes sont au nombre de 3 500.

Louiseville – Les employés de la fabrique de meubles Davis se sont mis en grève aujourd’hui (3 mai). Tous les fabricants de meubles de cette ville fermeront leurs établissements demain plutôt que de réduire la journée de travail à 8 heures.

Chicago – Georges Sheiling, porte-parole des ouvriers de Chicago, affirme: “Nous obtiendrons victoire sur victoire pour la journée de travail de 8 heures. Aujourd’hui (4 mai) l’Union Stock Yards a décidé de l’accorder sans réduire les gages; c’est un gain pour 20,000 employés. Nous espérons que d’autres villes suivront l’exemple de Chicago.

Milwaukee – 1 700 employés ont été chassés des boutiques de C.M. et H. St. à Milwaukee West, par 500 grévistes qui se sont rendus à plusieurs autres établissements et ont décidé d’obtenir la journée de 8 heures. Il n’y a pas eu de pertes de vie. (!)

Jersey City – Les mécaniciens, fondeurs et tonneliers de cette ville se sont mis en grève et, en plusieurs cas, ils ont obtenu que la journée fût réduite à 8 heures. 2 500 employés des fabriques de soie sont sans ouvrage.

Milwaukee – À la Reliance Iron Works, une demi-douzaine de Polonais se sont jetés sur la porte dans le but de l’ouvrir, mais ils ont été repoussés par un jet d’eau qui les a fait chanceler. Les défenseurs se sont armés de marteaux et de pinces et l’on se préparait à un combat sanglant lorsqu’une escouade de police arriva et les émeutiers se dispersèrent. L’établissement sera fermé jusqu’à ce que l’excitation ait disparu. Douze cents hommes se trouvent sans emploi.

San Francisco – Le système de 8 heures a été adopté hier dans plusieurs fabriques de meubles et de cigares, sans diminution de gages.

La grève est le fait de deux groupes de travailleurs très différents. Le premier réunit les membres des unions de métiers, ceux qui, justement, poussèrent l’Ordre des Chevaliers du Travail à s’engager pour les 8 heures. Ce sont majoritairement des ouvriers “américains”: cigariers, mouleurs, ébénistes, ouvriers de la construction. Ils négocient les 8 heures et réussissent généralement à obtenir un compromis de leurs patrons. Disciplinés, ils savent s’arrêter.

À l’opposé, le groupe des travailleurs “immigrés” est indiscipliné et incontrôlable parce que Powderley n’a pas voulu assumer son rôle. Seuls les Chevaliers du Travail auraient pu organiser et diriger cette masse ouvrière. En l’absence de dirigeants et d’une organisation de classe, la grève est manipulée par les anarchistes qui ne visent pas les 8 heures, mais la désorganisation sociale par la grève générale permanente. La police n’a aucune difficulté à infiltrer les groupes instables d’anarchistes de provocateurs habiles et meurtriers. C’est ainsi qu’on brisera la lutte du mouvement de 8 heures.

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