Le 1er Mai – 6. Le massacre de Chicago

Ce texte est tiré de la brochure de Claude Larivière Le 1er mai, fête internationale des travailleurs parue aux Éditions coopératives Albert Saint-Martin en 1975. Il s’agit d’une version corrigée de ce rare ouvrage consacré à l’histoire du 1er Mai au Québec.


Déjà, le matin du 3 mai 1886, la stratégie patronale et policière est au point. C’est à Chicago qu’on écrasera le mouvement, puisque c’est dans cette ville que son caractère de lutte de classe est le plus accentué. À la police municipale s’ajoutent les forces conjuguées de la Garde Nationale, de constables spéciaux et de plusieurs centaines d’agents Pinkerton spécialisés dans le brisage des grèves”. Vers 3 heures de l’après-midi, alors que 7 000 ouvriers manifestent devant l’usine McCormick, les patrons en profitent pour faire sortir les “scabs” sous le nez des manifestants. La preuve d’un coup monté n’est pas difficile à faire: des voitures pleines de policiers et de Pinkerton attendent le choc inévitable, cachées dans la cour de l’usine. Les manifestants lancent des pierres et s’emparent d’un scab. La police surgit en formation serrée, les armes à la main. Elle ouvre le feu à bout portant: six ouvriers sont tués et une cinquantaine, blessés, avant d’avoir pu se disperser.

Dans les quartiers populaires, des policiers sont pris à partie par la foule en colère. La police est débordée et “plusieurs centaines d’hommes de troupe ont passé la journée en armes, pour parer à toute éventualité”. Les affrontements entre policiers et grévistes se multiplient: “Une seconde bande de grévistes a fait irruption aux ateliers de la ligne Milwaukee & Saint-Paul situés sur l’avenue Western, mais la police a repoussé les grévistes. Une bande de Bohémiens, de Polonais et d’Allemands s’est assemblée dans la matinée du côté du quartier sud-ouest de la ville; la police s’y est transportée et a dispersé la foule sans faire d’arrestations. Cinquante constables sont allés à Gose Island et y ont dispersé une troupe de 200 ouvriers inoccupés. Dans la soirée, l’Union des aiguilleurs a ordonné la grève et ceux des membres qui travaillaient aux lignes de Saint-Paul, du centre du Michigan et du Nord-Ouest ont quitté le travail.

Ailleurs aux États-Unis, en ce 4 mai 1886, la situation se précise aussi. Les patrons cèdent de plus en plus aux revendications exprimées par les ouvriers de métiers. Par exemple, l’Union des ébénistes de Philadelphie annonce que 59 manufacturiers ont accordé la journée de 8 heures avec des gages de 10 heures. Bien sûr, il y a des résistances, comme à New York où “les fourreurs ont décidé de ne plus jamais discuter avec leurs ouvriers sur aucune question relative aux demandes injustes et frivoles qui ont été faites dernièrement”.

Par contre, avec les travailleurs immigrants, on sort le bâton et la carabine: à Milwaukee, à la suite des incidents des jours précédents, l’armée est chargée de mâter les ouvriers: “Les troupes, à leur arrivée à Bay View, ont été assaillies par la populace. Plusieurs soldats ont été blessés légèrement”. Au lendemain des événements qui vont se dérouler à Chicago le 4 mai au soir, soit le 5 mai, les soldats tirent sur les ouvriers à Bay View. Deux grévistes sont tués. Révoltés, les travailleurs marchent sur la manufacture Allis qui a repris ses opérations sous la protection des soldats. Nouvel affrontement où 2 grévistes sont mortellement blessés et un certain nombre d’autres légèrement blessés, au pont de Deer Creek, près du village de Bay View. Les ordres sont stricts: il faut briser le mouvement. Mais retournons à Chicago…

L’assemblée de Haymarket Square

C’est le traquenard du 3 mai après-midi, à l’usine McCormick, qui provoqua l’assemblée du lendemain soir. Voici le texte du tract distribué aux ouvriers dans la journée du 4 mai:

“Ouvriers attention:

Grande assemblée ce soir, à 7 heures 30, au marché à foin, rue Randolph. De bons orateurs seront présents pour dénoncer la conduite atroce de la police qui a tué nos camarades, hier après-midi. Le Comité Exécutif”.

Il s’agit ici de l’organisation socialiste de Chicago, où les anarchistes sont influents. Ils publient notamment un journal qui a pris le nom de l’organe de la défunte Association Internationale des Travailleurs, l’Arbeiter Zeitung. L’armée installe des canons et des mitrailleuses aux principaux carrefours de la ville durant la journée.

Les organisateurs de la réunion de Haymarket Square espéraient que 20 000 travailleurs y participeraient. Il en vient moins de 3 000, et encore ce nombre baisse-t-il graduellement à mesure qu’une pluie fine tombe sur l’assemblée. Le premier orateur est l’anarchiste August Spies: “Que signifie cet appel fait au premier régiment? Sont-ce des amusements qu’on vous prépare? La demande à M. McCormick était raisonnable et cependant, M. McCormick nie qu’il soit responsable du sang versé hier. Je dis qu’il ment!”

Après lui, Parsons, un syndicaliste, parle des huit heures, de la classe ouvrière et des monopoles. Puis il présente Sam Fielden, un socialiste anglais. Ce dernier parle de la loi: de “la loi du peuple riche qui n’est pas la même pour le pauvre”. Il commence à pleuvoir plus fort et la foule s’amenuise rapidement. Le maire Carter Harrison est venu voir sur les lieux et constate que la réunion est paisible. Il s’en va en

recommandant bien aux policiers d’éviter toute provocation. Or, aussitôt qu’il est parti, la Garde nationale entre en jeu avant que les participants se dispersent. Ils sont 280 hommes armés sous la direction des capitaines Bonfield et Ward, massés près d’un poste de police à courte distance de Haymarket Square. Les policiers ont infiltré les manifestants d’espions. Ceux-ci rapportent que l’assemblée achève et que si on veut les disperser, il faudra faire vite!

L’ordre fall in fut aussitôt donné: il y avait 5 compagnies et on se rendit immédiatement à environ 100 pieds au nord de la rue Randolph. Lorsque la première colonne arriva près du wagon de l’orateur (Sam Fielden parlait encore), le capitaine cria halt et dit (aux 200 personnes présentes): “Au nom de l’État de l’Illinois, j’ordonne à cette foule de se disperser”. Fielden descendit de la plate-forme et la foule commença a s’écouler à l’autre bout de la rue. “C’est alors que la bombe éclata entre les 2 premiers rangs de policiers, tuant huit agents et en blessant 48 autres. Qui l’a jetée? Réfléchissez à tout ce qui est arrivé (en ces deux jours) et vous comprendrez quelle est la vérité. Une minute plus tard, la police commença à tirer. L’affaire de chez McCormick était une plaisanterie à côté de ce qui se passa là. Pas un coup de feu ne vint de notre côté, mais la police continuait à tirer. Les gens s’enfuyaient de tous côtés en hurlant”.

La presse bourgeoise rend une autre son de cloche que la version de la centaine d’ouvriers qui donnèrent leur témoignage des événements. Ainsi, selon les journaux et les policiers, ce sont les anarchistes qui les ont attaqués de tous les côtés en ouvrant le feu sur eux, avant même que les policiers ne commencent à tirer! Or, curieusement, de tous les policiers blessés, aucun ne le fut par des balles; seule l’explosion fut cause de leurs blessures! Plus curieusement encore, les journaux possédaient les textes des discours des différents orateurs… alors qu’aucun orateur ne rédigea de discours!

Le lendemain, le capitaine Bonfield, dans une déclaration aux journaux, affirme que “les hommes qui ont imaginé les atrocités d’hier ne sont dignes d’être citoyens d’aucun pays. Leur châtiment devrait être prompt et sévère. Quant aux grévistes, nous pouvons venir à bout de n’importe quelle populace de la ville. L’attaque que nous ont livrée les grévistes a été brutale et lâche: ils ont perdu par là toute la sympathie que la population aurait pu avoir pour eux”. Voilà un policier qui s’y connaît bien en matière de stratégie et de provocation!

La répression s’organise. Le maire Harrison déclare “qu’on ne tolérera plus d’assemblées illégales où l’on menacera, dans des discours, la vie et la propriété. Spies, Fielden et Parsons sont arrêtés. Dans l’après-midi, la police a fait une descente dans l’établissement de H. Bissel, sur South Clark Street, et a saisi 90 carabines et révolvers. On dit que Bissell a fourni des armes aux socialistes. On dément que 6 policiers soient morts: “Quarante-cinq officiers et soldats sont à l’hôpital; Dungan est le seul officier qui soit mort sur-le-champ… Deux émeutiers, Lutz et John Lepland, sont dans un état désespéré. Quelques échauffourées opposent durant la journée des groupes de grévistes à des policiers.

De Scranton, en Pennsylvanie, Terrence Powderly tient une conférence de presse au nom des Chevaliers du Travail. Le Grand Maître de l’Ordre “condamne vigoureusement les désordres causés à Chicago par les anarchistes.” Mais il ne pourra empêcher la répression d’atteindre aussi son organisation, car, au-delà des événements de Chicago, la conspiration des patrons et des policiers vise l’ensemble du mouvement ouvrier, toute la classe ouvrière. Et même si Powderley désavoua la lutte pour la journée de 8 heures, des dizaines de milliers de Chevaliers la livrèrent. Dans maints endroits, ce sont les sections locales de l’Ordre qui dirigent la campagne.

Pendant que Powderley parle en vain, la répression se poursuit. À Chicago, la police attaque le local des anarchistes, au 105 North Wells Street, et affirme y avoir trouvé plusieurs carabines. À Milwaukee, la police arrête plusieurs militants socialistes qui avaient pris part aux événements de Bay View contre l’armée. Encore là, la police prétend découvrir des révolvers et des munitions chez ces travailleurs. À les en croire, toute la classe ouvrière serait en armes! Les patrons, eux, savent rendre hommage à leurs hommes de main: ils organisent un fond de secours pour les familles des policiers tués ou blessés à Haymarket Square. En 3 jours, ils réunissent $32 000.

Malgré les perquisitions et la terreur policière, L’Arbeiter Zeitung, organe des socialistes de Chicago (dont les principaux rédacteurs sont en prison depuis le 5 mai), reparaît le 7 au matin, format réduit. Le journal ouvrier ne contient qu’un article où on fait le point sur la situation: “Vingt-deux de nos typographes ont été arrêtés sous l’inculpation ridicule de meurtre, des gens qui n’ont fait rien d’autre que d’exercer leur métier moyennant salaire. On leur a refusé tout cautionnement. On a essayé d’empêcher de toutes les façons possibles la réapparition du journal. Travailleurs, vous voyez bien que les classes dirigeantes comprennent mieux que vous la valeur d’un organe des travailleurs. Nous vous prouverons que si des coups d’audace peuvent momentanément mettre nos ateliers en désordre, ils ne sauraient nous empêcher de publier… Nous continuerons, en dépit des misères que nous créent les classes dirigeantes, à combattre pour la liberté et le droit dont ce journal a toujours défendu la cause sans hésitation. Travailleurs, nous vous le répétons: faites votre devoir, nous ferons le nôtre!”

Huit hommes furent finalement accusés de meurtre au sujet de la bombe de Haymarket Square: August Spies, Michael Schwab, Samuel Fielden, Adolph Fisher, George Engel, Oscar Neebe, Louis Lingg et Albert R. Parsons. Il n’y avait pas l’ombre d’une preuve qu’ils étaient liés à l’attentat meurtrier, mais cela n’empêcha pas le tribunal de les reconnaître coupables de meurtre, même Parsons qui n’était plus sur les lieux au moment où le drame se déroula! Ils étaient surtout coupables d’avoir prêché la révolution, violente au besoin.

Neebe fut condamné à 15 ans de prison et les 7 autres à être pendus. On leur refusa un nouveau procès et la Cour suprême de l’Illinois rejeta leur appel. La Cour suprême des États-Unis confirma les trois premiers jugements. Le gouverneur de l’Illinois, Oglesby, se dit prêt à accorder sa clémence à Parsons si celui-ci voulait bien lui demander personnellement sa grâce. Parsons refusa parce que ce serait se distinguer de ses camarades et amoindrir leurs possibilités de s’en tirer alors qu’ils étaient aussi innocents que lui. Lingg, Engel et Fisher refusèrent aussi de demander grâce. Le jeudi 10 novembre 1887, le gouverneur Oglesby commua les sentences de Fielden et de Schwab en emprisonnement à vie; le même jour, Lingg qui n’en pouvait plus d’attendre le moment de son exécution se suicida.

Et, le vendredi 11 novembre 1887, le “vendredi noir” du mouvement ouvrier américain, Parsons, Spies, Fisher et Engel furent pendus. Le 26 juin 1893, Fielden, Schwab et Neebe furent libérés par le gouverneur John Peter Altgeld qui reconnut que le procès avait été “arrangé”. On savait maintenant que la condamnation des 8 hommes était une erreur, un crime judiciaire. Les “8” devinrent des martyrs reconnus du mouvement ouvrier international.

Seul Powderly ne comprit rien au complot de Chicago. Il s’était empressé, en juin juillet 1886, de négocier un règlement pour les travailleurs des salaisons de Chicago: le retour à la journée de 10 heures… qu’il imposa aux travailleurs. Ceux-ci l’accusèrent d’être vendu aux patrons et à l’Église catholique. Powderly ordonna de plus l’expulsion de Parsons et des anarchistes des rangs des Chevaliers du Travail. Or, les anarchistes n’étaient plus membres de l’Ordre et l’assemblée locale 1307, dont Parsons était membre, refusa de l’expulser.

Le mouvement de 8 heures est toutefois brisé. Il ne reprendra, avec moins de force cependant, qu’en 1889 et 1890, avec l’appui de l’American Federation of Labor de Samuel Gompers, dans le cadre du mouvement lancé par la Deuxième Internationale.

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