Russie : Poutine lance un coup d’État constitutionnel inquiétant

Même les ministres semblent avoir été complètement sous le choc lorsque, vers la fin de son discours annuel sur « l’État de la nation », le président russe Poutine a annoncé une série d’amendements constitutionnels visant, selon lui, à réduire le pouvoir de la présidence, à renforcer celui du Parlement et du Premier ministre et à faire passer le « Conseil d’État » d’un organe consultatif à une partie des structures gouvernementales.

Environ une heure plus tard, lors d’une réunion avec le Cabinet, le Premier ministre Dmitri Medvedev a annoncé qu’il démissionnerait, ainsi que l’ensemble du gouvernement, afin de permettre la mise en œuvre des changements nécessaires. Il a ensuite été nommé par Poutine au poste de chef adjoint du Conseil d’État, que le président dirige lui-même. Dans la soirée, le chef du service des impôts, Mikhaïl Michoustine, relativement inconnu et considéré comme un « technocrate », a été nommé Premier ministre.

Vladimir Poutine aligne ses options pour garder les rênes du pouvoir entre ses mains à la fin de ce mandat présidentiel en 2024. Selon la constitution russe, une personne ne peut exercer que deux mandats présidentiels. Mais Poutine est au pouvoir depuis 2000. Il a d’abord effectué ses deux premiers mandats de quatre ans. Il a ensuite utilisé une manœuvre ambiguë pour échanger de poste – Poutine est devenu premier ministre et Medvedev président – avant de revenir pour deux autres mandats. Pour prolonger encore son règne, la constitution a été modifiée pour porter chaque mandat à six ans.

La Russie n’est pas une démocratie bourgeoise. Les partis d’opposition et les candidatures sérieuses ne sont pas autorisés à participer aux élections. Dans le passé, Poutine a bénéficié d’un soutien important parmi la population. Après les années de chaos économique et de catastrophe sous Boris Eltsine, son régime a été crédité d’avoir rétabli l’ordre. Cela a coïncidé avec une période de croissance économique attribuable au pétrole, qui a alimenté le niveau de vie jusqu’en 2008. Les réserves de pétrole ont été utilisées pour surmonter les premiers mois de la crise mondiale, bien que l’économie ait connu des taux de croissance beaucoup plus faibles. Mais la prise de contrôle de la Crimée a permis au Kremlin de surfer sur une vague patriotique intense, bien que relativement courte.

Des temps durs à venir

Aujourd’hui, le Kremlin est confronté à une crise qui se développe sur plusieurs fronts. Le niveau de vie est en baisse depuis au moins 5 ans. Comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle récession mondiale se développe, qui rendra la situation encore plus difficile pour la Russie. Le mécontentement au sein de la société s’est sensiblement accru, en particulier chez les jeunes, qui ont passé toute leur vie sous le capitalisme, et beaucoup, sous le règne de Poutine. Les notes du gouvernement ont chuté et celles de Poutine lui-même sont à leur plus bas niveau depuis son arrivée au pouvoir. Des protestations importantes ont éclaté ces deux dernières années contre les réformes des retraites, contre la corruption et la manipulation des élections et sur les questions écologiques. Ajoutez à cela les « Projets nationaux » chers à Poutine, une série de promesses grandioses qu’il a faites après les dernières élections et qui visaient, par exemple, à augmenter l’espérance de vie, sont en train d’échouer. Même le climat sape l’ancien sentiment de stabilité, les températures en Russie augmentent à un rythme plus de deux fois supérieur à celui de l’augmentation mondiale.

Pour l’instant, les entreprises soutiennent de tout cœur le régime. Les hommes d’affaires de l’opposition ont été mis sur la touche ou contraints de fuir à l’étranger, tandis que les autres bénéficient des bas salaires et de très faibles taxes. Mais avec la récession mondiale qui se profile à l’horizon et les élections à la Douma prévues pour l’année prochaine, le Kremlin devient nerveux. Bien qu’ils n’ont aucune chance de perdre des élections parlementaires si contrôlées, ils seront sérieusement compromis si la participation chute ou si, comme cela s’est produit à Moscou l’été dernier, de grandes manifestations se développent face au refus d’autoriser les candidatures de l’opposition. Si un mouvement de masse devait se développer, cela pourrait provoquer des scissions au sein de la classe dirigeante.

Mesures préventives

Il semble donc que le Kremlin ait décidé d’agir rapidement pour trouver des moyens de prolonger le règne de Poutine. Son option privilégiée semble désormais exclue. Depuis quelques années, l’idée de renforcer l’union actuelle entre la Russie et le Bélarus en une forme de fédération, avec un président fédéral – Poutine – a été étouffée. Mais le président bélarusse Loukachenko a résisté à cette idée et, surtout depuis les événements ukrainiens, s’est éloigné de la Russie et s’est rapproché de l’Union européenne. Aujourd’hui, l’option du Kazakhstan s’est imposée. Là, le président autoritaire Nazarbaïev s’est retiré de la présidence, a promu sa fille à la tête du Parlement, a organisé l’élection d’un président marionnette et a pris en charge le Conseil de sécurité du pays, restant de fait au pouvoir. Et, incidemment, il a rebaptisé la capitale en son honneur.

Nous devons maintenant voir comment la situation en Russie se déroulera durant les prochains mois. Le Premier ministre Michoustine, presque inconnu, n’est peut-être qu’un bouche-trou, considérant que son travail consiste simplement à tenir le fort pendant que les changements constitutionnels sont mis en œuvre, bien qu’il ait laissé entendre que les impôts sur les sociétés seraient encore plus réduits. Sa candidature a été adoptée par le Parlement sans aucune opposition. Les soi-disant communistes, toujours fidèles au Kremlin, se sont simplement abstenus.

Mais juste au cas où Michoustine aurait des idées dépassant sa situation, il semble que le Kremlin ait préparé le terrain. Au cours des derniers mois, un certain nombre de hauts fonctionnaires des impôts régionaux ont été arrêtés, ce qui est souvent considéré comme un avertissement à ne pas sortir du rang destiné aux personnes haut placés. Pendant ce temps, le militant anti-corruption Alexey Navalny affirme que Michoustine et sa femme ont des revenus et des propriétés plusieurs fois supérieurs à ce que leurs revenus officiels leur permettraient.

Réforme constitutionnelle

Pendant ce temps, le Kremlin fait avancer ses réformes constitutionnelles. Un groupe de travail de 75 juristes constitutionnels, universitaires, personnalités culturelles et sportives a été créé pour examiner les propositions du Kremlin. Il y a actuellement onze points – dont le renforcement de l’autorité du Conseil d’État et l’interdiction pour toute personne ayant la double nationalité ou résidant dans d’autres pays d’occuper des fonctions étatiques. Cyniquement, il comprend également un point visant à introduire dans la constitution l’indexation automatique des pensions.

L’une des conséquences possibles est que le changement clé concernera le statut du « Conseil d’État ». Ce dernier est actuellement un organe consultatif composé de gouverneurs nommés par le Kremlin pour les sept régions fédérales, plus les chefs de gouvernement régional approuvés par le Kremlin et quatre leaders de fraction de la Douma. Il semblerait que les puissants chefs de la Sécurité y soient aussi ajoutés, ce qui permettrait à Poutine, en tant que chef du « Conseil d’État », d’exercer un réel pouvoir.

Il n’est pas exclu que ce groupe de travail « amende » simplement la proposition du Kremlin de supprimer la restriction relative à l’exercice de deux mandats présidentiels, permettant à Poutine d’accepter « la volonté du peuple » et de devenir président à vie. Une autre possibilité est qu’un nouveau poste soit créé – celui de « Chef National ».

Un « vote du peuple »

Quelles que soient les modifications apportées, ces propositions seront soumises « en bloc » à un « vote du peuple » au début du mois de mai. Le Kremlin insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un référendum, mais n’a pas expliqué ce qu’il entend par là. En réalité, il s’agira d’un plébiscite bonapartiste sur la confiance dans le Président.

Les Russes ont probablement été plus éloignés des processus politiques que les gens de beaucoup d’autres pays au cours de la période qui vient de passer. Mais ces changements, les plus importants depuis de nombreuses années, ont provoqué une vague de discussion politique. Beaucoup font des commentaires sur la promesse d’indexer les pensions, après que le gouvernement ait fait pression pour augmenter l’âge de la retraite l’an dernier, ce qui montre bien pourquoi il est impossible de faire confiance à ces propositions. La réalité est que cette tentative de changer la configuration des structures de l’État est une reconnaissance du fait que le régime ressent la crise imminente. Il est trop tôt pour dire si ces changements se traduiront ou non par des protestations, mais il est inévitable que dans la période à venir, la confiance des masses dans la possibilité de riposter augmentera.

Lutte pour les droits démocratiques et économiques

L’opposition libérale tentera d’exploiter cette situation en plaidant pour la fin de l’autoritarisme au profit d’une certaine forme de « capitalisme honnête ». Elle ne comprend pas que le régime actuel répond aux souhaits de la majorité des entreprises russes. Elle sépare la nécessité de lutter pour de véritables droits démocratiques des questions économiques et sociales – dans de nombreux cas, elle soutien la baisse des salaires et la réforme des retraites. Ce faisant, ils créent un obstacle à l’implication de la classe ouvrière, seule force capable d’apporter un réel changement en Russie.

Mais en tant que socialistes, nous serons à l’avant-garde de la lutte pour les droits démocratiques. Au lieu d’un groupe de travail de 75 personnes issues de l’élite dirigeante russe pour amender les propositions du Kremlin, nous soutenons la convocation d’une Assemblée Constituante composée de représentants et de représentantes des travailleurs, des travailleuses, de la jeunesse et des minorités nationales de Russie démocratiquement élues pour établir un gouvernement véritablement démocratique. En même temps, nous luttons pour des salaires décents pour tous et toutes, un renversement des réformes des retraites, un financement adéquat pour un système de santé et d’éducation gratuit et de qualité et pour que les ressources naturelles, les banques et les grandes entreprises deviennent la propriété de la société. De cette façon, ils ne pourront plus soutenir leur régime autoritaire. Les ressources seront utilisées dans l’intérêt des gens ordinaires. La seule façon de mettre fin à ce régime capitaliste autoritaire est de lutter pour une Russie socialiste démocratique dans le cadre d’un monde socialiste plus large.

Rob Jones, Sotsialisticheskaya Alternativa (CIO Russie)

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