Mobilisation climat : Le travail de terrain paie à Victoriaville

L’année 2019 a été celle des plus grandes mobilisations climatiques de l’histoire du Canada. Une région du Québec a été particulièrement mobilisée pour le climat: le Centre-du-Québec. À Victoriaville, le travail de membres socialistes de Québec solidaire a permis d’organiser deux des plus grandes manifestations que la ville ait connues.

Alternative socialiste s’est entretenu avec William Champigny-Fortier, militant de Québec solidaire (QS) dans différentes associations locales du Québec. Il a été directeur de campagne dans Arthabaska en 2014 et 2016, avant d’être candidat pour QS en 2018. Depuis un an, il passe son temps entre Victoriaville et Montréal. Alors membre d’Alternative socialiste et de l’équipe de QS Arthabaska, il a joué un rôle central dans la mobilisation des différents acteurs sociaux ainsi que dans la politisation des enjeux climatiques à Victoriaville.

Alternative socialiste (AS) Comment s’est construit le mouvement pour le climat à Victoriaville?

William Champigny-Fortier (W C-F) Le point de départ, ça a été la grève de 24h pour le climat de l’association étudiante du cégep de Victo, le 15 mars. QS n’était pas impliqué dans l’organisation. Nous sommes allés faire du tractage sur la ligne de piquetage pour annoncer notre conférence de la fin du mois de mars intitulée Crise climatique: agir ici et maintenant. Le monde était intéressé, la participation a été forte à notre activité.

Peu de temps après, Marianne Fréchette a commencé à faire la grève des cours toute seule, tous les vendredis après-midis. Elle quittait son école secondaire pour aller à l’hôtel de ville de Victoriaville.

À QS, on a remarqué Marianne. Une membre du comité de coordination et moi l’avons rencontrée. On lui a demandé comment on pouvait l’aider. On lui a proposé notre force de mobilisation, des communiqués de presse et de la gestion logistique pour des actions.

En parallèle, un autre militant de QS s’est joint à Marianne les vendredis. Pour respecter le rythme de Marianne, on a décidé de former un comité de mob spécial, non partisan, axé sur l’action. La question était: comment mettre la main à la pâte pour que le mouvement lève?

AS. Qu’avez-vous organisé?

W C-F. La grève du vendredi après-midi a connu un pic de 50 personnes devant l’hôtel de ville en avril. De là, on s’est demandé si nous devrions organiser une manifestation plus large. Nous avons contacté Alternative socialiste, le syndicat des professeurs du cégep, des dizaines de groupes communautaires et des groupes écolos comme Alternatives Bécancour. Nous les avons invités à une manifestation dans Victoriaville le 28 juin. Ça a été un succès. Une centaine de personnes ont répondu à l’appel.

AS. Cette manifestation a été la plus grande depuis les événements de 2012 à Victoriaville. Qu’a été la suite des choses?

W C-F. Durant l’été, on s’est retranché, puis on a préparé la marche mondiale du 27 septembre. L’objectif était de reprendre le dialogue avec les groupes et de former un front large. Le comité de mob a organisé une assemblée de mobilisation le 27 août. Une trentaine de personnes des syndicats, des groupes communautaires, etc. a participé. Oui, il y a eu des débats, et ils sont restés cordiaux et démocratiques. On a déterminé démocratiquement le trajet, les tâches et les autres paramètres de la marche.

Du point de vue de QS, on a parlé d’égal à égal avec les autres groupes. On a pu tisser des relations de solidarité en maintenant notre approche politique. Ensemble, on a mené une campagne de mobilisation d’un mois. L’association étudiante du cégep a voté la grève pour le 27 septembre et le syndicat de profs aussi. L’administration du cégep a finalement décidé de déclarer une “journée institutionnelle”, une journée de congé officielle. Ça a coupé court aux grèves et à leur message politique.

AS. Comment s’est passée la marche du 27 septembre?

W C-F. Plus de 1 000 personnes ont marché dans les rues de Victoriaville. C’est l’une des plus grandes manifestations de l’histoire récente de la ville. QS a pu jouer un rôle moteur, sans instrumentaliser les autres groupes. Les discussions de convergence pour mener des actions militantes collectives sont une approche fertile pour obtenir les déboucher sur le plus long terme.

AS. Qu’en est-il du message politique? Vers qui le message a-t-il été dirigé?

W C-F. Lors de la manif du 28 juin, des arrêts ont été faits devant la Banque CIBC, devant les bureaux des députés et devant l’hôtel de ville. On a ciblé les trois paliers de gouvernement et les grandes entreprises. Le porte-parole d’Alternative socialiste a souligné le rôle central des grandes compagnies polluantes dans la crise climatique. En faisant leur discours devant les bureaux des élus, les autres groupes, dont QS, ont fait le lien avec les actions politiques qu’ils doivent poser immédiatement.

Le 27 septembre, c’était les mêmes cibles, sauf la banque. Des débats ont eu lieu dans le comité de mob sur la critique politique et économique de la marche. Pour certains groupes, le discours anticapitaliste allait trop loin, pour d’autres, la critique n’allait pas assez loin. On a gardé le focus sur les acteurs politiques.

AS. Quelles ont été les réactions des politiciens?

W C-F. Ils n’ont pas aimé ça. Le 28 juin, le député et lieutenant du Parti conservateur du Canada, Alain Rayes, a pris le micro et a fait des commentaires condescendants à la foule concernant son auto électrique et la plate-forme écologique de son parti. Il a été hué et a joué les offensés.

On a eu un débat au comité de mob à savoir si les députés allaient être les bienvenus à la manif ou non. On a convenu qu’ils devaient être en accord avec les revendications de la marche (les mêmes que celles de La Planète s’invite au parlement) pour être les bienvenus. On ne voulait pas que le 27 septembre soit une opportunité de bain de foule pour la campagne électorale fédérale. Les deux députés ne sont finalement pas venus. Rayes a mentionné à la télé que c’était “dommage pour la démocratie”. Il a donc préféré aller à la manif de Windsor, plus petite, plutôt que celle de Victo. De son côté, le député Éric Lefebvre, whip de la CAQ, n’a pas répondu et fait la sourde oreille.

AS. Comment la police a-t-elle réagi lors de la marche mondiale pour le climat?

W C-F. J’étais le responsable de la sécurité le 27 septembre. Au comité de mob, nous avons voté pour un trajet public. J’ai communiqué avec le service de police pour leur annoncer. Le responsable a voulu faire changer la fin du parcours pour des raisons officielles de “sécurité”. Officieusement, la police voulait nous éloigner des établissements scolaires. On a tenu notre bout. J’ai écrit une lettre de 8 pages à la police pour expliquer qu’on allait maintenir notre trajet.

Cette situation a réanimé des débats importants. On s’est posé la question de la légitimité de ces mesures de “sécurité” qui exigent que l’on dévoile notre trajet. Certaines personnes étaient contre. D’autres étaient en faveur pour éviter d’effrayer les gens ou pour demeurer dans la légalité. Il ne faut pas oublier que derrière la neutralité de la “sécurité” se joue un rapport de force. L’information, c’est du pouvoir.

AS. Comment avez-vous utilisé les outils de la campagne Ultimatum 2020 de QS?

W C-F. Ultimatum 2020 a été intégré dans notre travail pendant l’été 2019. On a fait signer la pétition. Quand nous avons organisé la manif du 27 septembre, nous avons fait des appels à partir des noms sur les feuilles de pétitions. Les équipes d’action formées sur la base d’Ultimatum 2020 ont aussi été impliquées lors de la manif. Elles ont fait signer la pétition, distribué des tracts, etc.

AS. Quelles sont les prochaines étapes?

W C-F. À Victo, il n’y a pas de tradition militante forte. On doit l’inventer, la développer et la conserver. Nous avons de super militants et militantes. Mais, une bonne partie est au cégep. Comme la ville n’a pas d’université, ces personnes sont de passage. Il y a aussi le défi d’aller chercher les syndicats hors du milieu de l’enseignement.

Le défi pour QS, c’est de se faire reconnaître comme groupe légitime dans la communauté. Certains milieux fermés à l’implication déclarée de QS ont été convaincus par nos efforts sur le terrain. Il y a encore des discussions à avoir sur comment continuer à rassembler plus largement. Les débats portent en ce moment sur la forme de la coalition plutôt que sur les enjeux de lutte.

AS. Est-ce que des luttes concrètes sont en préparation?

W C-F. On cherche quand même à trouver des enjeux locaux plus concrets que les émissions de GES pour faire du travail fédérateur. Tout le monde a son enjeu propre. Victoriaville est très agricole. On parle de protection des rivières et de l’étalement urbain sur les terres agricoles.

Il y a aussi la quasi-absence de transport en commun municipal et le fiasco des bus interurbains. L’offre de transport interrégional était meilleure dans les années 80! Le prix a augmenté, les horaires ont rétréci et le terminus est encore plus loin du centre-ville. C’est rendu dans un Tim Horton! C’est ça l’effet du privé. On ne tient pas compte des gens.

C’est pour ça qu’on va continuer d’aider le mouvement avec nos capacités!

L’exemple de William est enthousiasmant. Il montre que le travail des membres d’Alternative socialiste porte fruit. Nous nous impliquons aux côtés des membres de Québec solidaire pour bâtir un mouvement climatique combatif. Pour y arriver, il est essentiel d’identifier les plus grandes sources de pollution dans nos milieux ainsi que le système leur permettant de polluer impunément: le capitalisme.

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