La conquête des Premières Nations : Le capitalisme institué par le génocide

Les livres d’histoire dépeignent les batailles entre la bourgeoisie américaine en devenir et les tribus amérindiennes comme une simple incident de parcours dans la colonisation des terres américaines. Or, le capitalisme s’est bâti par l’élimination consciente et intentionnelle des formes tribales de société qui existaient avant l’arrivée des colons.

L’élite capitaliste actuelle aux États-Unis a gagné sa place en engageant une lutte sanglante contre les forces au pouvoir avant l’ère capitaliste, soit celles des pays colonisateurs au service de leur monarques. Le déracinement des Autochtones a été un élément central dans l’édification de la suprématie bourgeoise sur le continent américain.

Les livres nous enseignent que nos ancêtres ont fait subir des traitements innommables aux Autochtones. Mais jamais ils ne parlent de la manière dont s’est consciemment établie le planification d’un système de propriété privée. Pour cela, les nouveaux bourgeois ont avant tout dû vider le continent de ses premiers et premières occupantes afin d’avoir toute la liberté de posséder les terres, de les occuper et de les exploiter. Les colons considéraient les Premières Nations comme des obstacles indésirables dont on pouvait disposer comme on dispose de la végétation ou des animaux. Les historiens et les historiennes qui se casent du côté des conquérants ne voient pas de mauvaises intentions chez les groupes colonisateurs. Ces derniers s’établissent par la force sur les terres du nouveau continent puisque, selon la vision d’un système de propriété privée, cela est tout à fait dans l’ordre des choses. Il s’agit d’un processus « normal et inévitable » vers l’évolution sociale.

La révolution bourgeoise des États-Unis

Le capitalisme du nouveau monde est né à partir de deux conflits distincts : celui opposant la nouvelle bourgeoisie au féodalisme européen et celui l’opposant au communisme primitif amérindien. Bien entendu, les livres d’histoire mettent beaucoup plus l’accent sur la partie concernant la bataille révolutionnaire du nouveau système capitaliste face à l’ancien empire britannique. Or, la nouvelle bourgeoisie américaine a combattu les tribus amérindiennes pendant des centaines d’années. La transplantation de la civilisation européenne dans les Amériques s’est faite au détriment de la vie des Autochtones.

Les Autochtones occupent le territoire nord-américain depuis des dizaines de milliers d’années. Jusqu’alors, les autochtones ont adapté leur mode de vie admirablement bien à la nature sauvage. Organisées en tribus dispersées, les personnes autochtones se sont liées avec la Mère-Terre. Les tribus ont toutes été constituées en entités économiquement autosuffisantes. À part les tribus qui longent les rives, développant l’agriculture et un certain sédentarisme, celles dans les terres ont constamment dû se déplacer afin de pouvoir s’alimenter par la chasse et la cueillette. Cette occupation de base ne leur permettait pas de s’unir en de gros groupes ou d’avoir le temps d’organiser une armée capable de se mesurer à la force de frappe des colons européens. Même les tribus qui pratiquaient l’agriculture n’ont pas domestiqué d’animaux pour soutenir une production, contrairement aux Européens et aux Asiatiques.

Les cultures autochtones alors les plus développées sont celles des Mayas et des Aztecs. Ces dernières ont réussi à profiter de leur agriculture pour agrandir leur communauté en subvenant aux besoins alimentaires d’un plus grand nombre d’individus. Mais le commerce ne pouvait pas être développé, car les cultures Autochtones étaient limitées au niveau technologique. Elles n’ont encore jamais utilisé le fer et n’ont pas inventé ni le levier ni la roue. Leurs instruments se limitent aux éléments tels que le bois, la pierre, les os et la fibre. Les nouvelles personnes arrivant d’Europe sont avancées non seulement d’un point de vue de subsistance personnelle et communautaire, mais au niveau du commerce élargi, fondement de la nouvelle société capitaliste.

L’établissement de la propriété privée

Les peuples Autochtones, bien qu’ils s’approprient d’une certaine manière le territoire pour les besoins personnels de subsistance, ne connaissent pas le concept de propriété privée. Les moyens de production sont propriété collective. Les nouveaux capitalistes ont donc saisi sans vergogne et sans embûche tout le territoire encore vierge de contrats privés de propriété en vue d’une exploitation et d’une production commerciale. Même quand les capitalistes bourgeois ont acheté des terres aux Autochtones, ces derniers n’ont pas pu imaginer la « prise de possession » d’un territoire après laquelle plus personne ne pourrait plus jamais le traverser.

La propriété privée ne se limite pas seulement au territoire. Elle va aussi loin que l’humain lui-même, achetant et vendant des Autochtones comme de la marchandise. Les Européens ne sont pas venus pour la chasse et la cueillette. Ils sont venus exploiter le territoire, extraire les ressources, étendre le commerce et établir un système de propriété privée. Ceux et celles qui utilisent l’euphémisme « amitié » pour décrire les relations entre Européens et Autochtones ne prennent pas en considération la vision diamétralement opposée qu’ils avaient de la société et de l’utilisation du territoire.

Le constat est lourd pour les soi-disant « découvreurs » de l’Amérique. Dès Christophe Colomb, les colonisateurs ont amené avec eux un modèle de société qui introduit et favorise le vol, la violence, la débauche et la mesquinerie. Avec l’exploitation des peuples, ils ont aussi amené l’abus, le surmenage, la famine, le désespoir et la maladie. À l’arrivée des Espagnols aux Caraïbes, ces derniers ont décimé la population autochtone, passant de 300 000 âmes à 500 en l’espace de seulement 50 ans. En pourcentage, cela représente l’élimination de 99,8% de la population. Ça s’appelle un génocide.

La démocratie bourgeoise contre la démocratie autochtone

Certains historiens et historiennes soulignent que les colonisateurs se sont révoltés contre leur propre royaume en rejetant l’idée que des terres leur reviennent par le droit du sang ou le droit divin. Quelle hypocrisie lorsque l’on sait que les nouveaux colonisateurs ont traité les Autochtones avec le même mépris que l’ont fait les nobles et les sangs bleus d’Europe! Les Européens ont catégorisés les Autochtones de « race inférieure » dont ils pouvaient disposer comme de la vulgaire marchandise. Le nouveau droit établi dans la nouvelle société n’était pas celui du droit divin, mais celui de la classe sociale déterminée essentiellement par les droits acquis par l’argent.

La démocratie politique pratiquée par les tribus amérindiennes a été hautement plus authentique que celle de leurs successeurs européens. Les administrateurs autochtones sont choisis par le conseil des aînés. La communauté discute de tous les sujets qui touchent sa vie. La chefferie, bien qu’acquise par hérédité, n’a pas le droit d’agir impunément sur les autres sans l’autorisation de la communauté. Les chasseurs et militaires sont choisis selon leurs talents et leurs capacités. Être guerrier est une pratique volontaire. La société des tribus n’impose pas de mesures coercitives comme la police, la prison, la cour, les taxes ou la conscription. C’est une société égalitaire basée sur un humanisme primitif.

La colonisation actuelle dans la réalité québécoise

« JE SUIS UNE MAUDITE SAUVAGESSE »          – An Antane Kapesh, 1976

An Antane Kapesh est une écrivaine et militante innue née en 1926 et décédée en 2004. Au début du 20e siècle, la colonisation intérieure n’est pas encore ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Les Innu·es dépendent néanmoins déjà de produits fabriqués par les Blancs. Kapesh va graduellement rencontrer les changements qui s’opèrent après la Deuxième Guerre mondiale :

Quand le Blanc a voulu exploiter et détruire notre territoire, il n’a demandé de permission à personne, il n’a pas demandé aux Indiens s’ils étaient d’accord. Quand le Blanc a voulu exploiter et détruire notre territoire, il n’a fait signer aux Indiens aucun document disant qu’ils acceptaient qu’il exploite et qu’il détruise tout notre territoire afin que lui seul y gagne sa vie indéfiniment.

Le grand territoire québécois habité par les Innu·es s’appelle le Nitassinan. Il recoupe principalement la Côte-Nord, le Saguenay-Lac-St-Jean et le Labrador. Les personnes innues n’ont jamais cédé ou officiellement autorisé quiconque à accéder à ce territoire. Les minières se sont installées à partir des années 1940 avec la bénédiction des gouvernements. Le gouvernement fédéral a créé des réserves, comme celle de Mani-utenam en 1949, pour mieux contrôler les Innu·es. Les compagnies Hollinger-Hanna et Iron Ore of Canada prennent alors possession du territoire pour la construction d’infrastructures. Les capitalistes imposent une vie de sédentarisme aux personnes innues qui jusqu’alors vivaient librement de la forêt.

Pendant les vingt années ou j’ai habité au même endroit ici au Lac-John, notre maison était lamentable, j’ai eu toutes les misères inutilement et mes enfants ont été gâchés inutilement.
– An Antane Kapesh, 1976

L’occupation des territoires par les minières s’intensifie. On interdit de plus en plus l’accès aux Innu·es à leur territoire de chasse. On place les enfants en pensionnat. On les rend dépendants de l’aide gouvernementale. Ces enfants subissent le racisme systémique. On les achève avec l’introduction de l’alcool vers les années 60. Après les minières, c’est Hydro-Québec qui vient s’installer en aménageant les rivières. La lutte politique des Innu·es se fait en maintenant leurs traditions et s’attaquant aux compagnies qui leur ont arraché leur territoire ancestral. On se rappelle le blocage de la Romaine, en 2018. Le développement de ce complexe hydroélectrique n’a pas respecté l’écosystème de la région.

Quelles perspectives pour les Premières Nations?

S’il y a des peuples capables de comprendre l’idéal de vie d’une société communiste, ce sont bien les peuples autochtones. En Amérique, ce sont probablement les personnes qui ont connu un type de société qui s’en rapproche le plus, du moins du point de vue de son humanisme, de sa vie en communauté et de son absence de concept de propriété privée. Or, il ne s’agit pas d’oeuvrer pour un retour à une situation pré-capitaliste, à un anéantissement des civilisations basées sur l’industrie, le commerce, les centres urbains, etc. Cela entraînerait un énorme recul dans les conditions de vie des populations. Des millions de morts inutiles s’ensuivraient.

Seule la lutte pour une société socialiste respectueuse des nations et des écosystèmes permettra de solidifier les ponts entre les différentes communautés qui peuplent le territoire du Québec et du Canada. Les Autochtones sont objectivement des allié·es du peuple québécois dans la lutte contre le colonialisme et l’extractivisme de l’État fédéral capitaliste canadien.

Les peuples autochtones ne peuvent pas être négligés dans la planification de la lutte socialiste, au risque d’utiliser un outil de combat mal ajusté. Prenons conscience de la distance à parcourir pour gagner la confiance des peuples autochtones. Ce chemin, c’est celui du renversement du capitalisme, car c’est ce système qui a détruit les relations entre les Premières Nations et les Blancs.


Sources :
Genocide Against the Indians, par George Novac, 1981
Je suis une maudite sauvagesse, par An Antane Kapesh, 1976