Syndicats et auto organisation : Mobiliser les milieux de travail pour le climat

Ce 15 mars, des milliers de personnes se joignent aux 110 000 étudiants et étudiantes du Québec en grève pour exiger la réduction de 50% des émissions mondiales de CO2 d’ici 2030. L’appel à une grève internationale pour le climat a été suivi dans plus de 50 pays. Ce pourrait être la plus grande journée de mobilisation internationale depuis le mouvement antiguerre de 2003. Partout dans le monde, des syndicats de travailleurs et de travailleuses ont aussi appelé à faire grève pour le climat. Au Québec, les syndicats ont appuyé l’initiative, mais aucune action n’était à l’ordre du jour pour faire pression sur le gouvernement de François Legault.

Comment le mouvement syndical québécois articule-t-il les luttes environnementales avec ces propres luttes et réalités? Pour en savoir plus, nous avons rencontré Patrick Rondeau, conseiller régional FTQ Montréal métropolitain, qui coordonne notamment les campagnes environnementales nationales à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

La conscience environnementale actuelle s’exprime-t-elle à la FTQ?

Depuis cinq ans, la lutte contre les changements climatiques s’est transformée. Il y a 10 ans, il y avait des groupes, on parlait des enjeux environnementaux, mais on ne se mobilisait pas là-dessus. Les projets de développement de pipelines n’avaient pas l’envergure qu’ils ont aujourd’hui. En 2014, nous avons réactivé le dossier de l’environnement à la FTQ.

Qu’est-ce qui vous a motivé à le faire?

Avant d’être conseiller, j’ai été un élu du Syndicat des employé·es professionnel·les et de bureau. J’ai toujours porté la cause environnementale dans mon syndicat et à la FTQ. En 2014, plusieurs militants, dont moi-même, avons participé à l’organisation du Forum Social des peuples à Ottawa. Durant le forum, des tensions existaient entre le syndicat Unifor de chez Produits forestiers Résolu et Greenpeace. Nous avons organisé des rencontres en parallèle du Forum entre la direction de la FTQ, Greenpeace et des représentants des Premières nations. Elles nous ont permis d’établir un dialogue visant à prendre conscience des positions de l’un et l’autre.

Ce dialogue a poussé Greenpeace à parler davantage des questions économiques, d’emploi, d’économie régionale et d’égalité sociale. À la FTQ, ça nous a amenés à parler davantage de justice climatique et des catastrophes climatiques qui peuvent menacer les emplois et nos membres. Cet échange nous a permis de redéployer toute notre action face aux changements climatiques. Ça nous a amenés à travailler pour une “transition juste”, c’est-à-dire pour une transition énergétique qui ne se fasse pas au détriment des travailleurs et des travailleuses.

Quel est le rôle des syndicats dans les luttes environnementales?

Les syndicats ont un rôle primordial à jouer. Si la transition n’est pas juste, elle sera injuste. Ça veut dire que les mêmes vont s’en mettre plein les poches. Lors de l’accord de Paris sur le climat en 2015, c’était un cirque de voir le nombre d’entreprises tenter de tirer leur épingle du jeu avec des greentech, des nouvelles technologies, de jouer à Dieu avec de la géoingénierie ou d’aller chercher des subventions à n’en plus finir.

Il y a une guerre en cours du côté des pouvoirs économiques. Les travailleurs et les travailleuses sont pris là-dedans. Au Québec, les communautés sont encore trop souvent organisées autour d’une seule entreprise. Si elle ferme, c’est la communauté qui s’effondre. Il faut que ça change. Il faut changer les milieux de travail pour qu’ils deviennent carboneutres et éveiller les consciences au niveau des problèmes économiques liés au capitalisme et aux forces du marché.

Il faut pouvoir aborder de manière intelligente la question de la décroissance. Il y a une différence entre faire de la croissance économique et du développement économique. On peut faire un développement économique plus horizontal, portée sur une croissance sociale plutôt que strictement économique. Les travailleurs et les travailleuses sont au cœur de ces transformations. Si ces personnes-là décident de changer leurs milieux de travail, mais surtout leur milieu de vie et leur communauté, on va avoir gagné.

Parce qu’en ce moment, ces gens-là ne se sentent pas concernés par la lutte contre les changements climatiques. Même qu’ils se braquent. Je crois qu’il faut aller voir les gens qui ne sont pas convaincus pour les embarquer dans la lutte plutôt que de s’en tenir à un petit cercle de convaincus qui déversent leur fiel sur ceux qui ne “comprennent rien”.

Comment opérez-vous cette démarche à la FTQ?

Notre travail pour une transition juste se fait à deux niveaux: interne et externe. La mobilisation interne, c’est exercer tout le pouvoir possible au sein de nos propres structures syndicales et des institutions comme le gouvernement ou le Fonds de solidarité FTQ. Cette mobilisation interne doit s’accompagner systématiquement d’une mobilisation externe, c’est-à-dire faire une pression à partir de la rue.

Notre action envers nos propres membres s’articule autour de “laboratoires” de transition juste. Il s’agit d’intervenir dans des milieux de travail pour que les travailleurs et les travailleuses, de par eux-mêmes, décident de transformer leur milieu de vie dans une optique de diversification de l’économie. Ces “lab” ont pour fonction de permettre l’auto prise en charge des travailleurs et des travailleuses dans leur communauté. C’est démarré depuis peu. Les secteurs qui nous ont approchés, la distribution du gaz naturel, les cimenteries, la construction, les postes (pour l’électrification de leur flotte de véhicules) et tout récemment le secteur de la pétrochimie, ont intérêt à travailler sur ces enjeux là. Ça, c’est une première étape.

Est-ce que vous établissez des “comités verts” dans les milieux de travail?

Non. On attend que les syndicats viennent vers nous, car l’inverse ne fonctionne pas. Il y a un an, on a tenté d’inciter des milieux de travail à revoir leurs pratiques. On s’est fait claquer la porte. La FTQ a alors été perçue comme voulant faire perdre des jobs. Même s’il y a une conscience environnementale dans la société québécoise, elle demeure marginale dans les milieux de travail.

Le problème de certaines campagnes environnementales, c’est qu’elles sont souvent très agressives. Elles visent, accusent et moralisent certains milieux de travail. Par exemple, un travailleur de raffinerie reçoit le message qu’il travaille dans une énergie sale qui contribue aux changements climatiques, qu’il est à toute fin pratique un criminel. La seule solution serait qu’il perde son emploi. Or, dans le contexte économique d’aujourd’hui, avec le haut taux d’endettement des ménages, son seul réflexe sera de se braquer.

Qu’avez-vous fait?

On a appliqué une formule d’éducation aux adultes. On s’est mis à allumer les consciences. On fait une tournée du Québec auprès de nos membres pour expliquer les impacts que leurs entreprises ont sur les changements climatiques, les communautés, l’économie. On dresse un portrait scientifique. À partir de là, ça vous appartient de faire partie de la solution plutôt que du problème. Si tel est le cas, on est prêts à vous accompagner. On ne vous dit pas que vous allez perdre vos jobs demain matin. Mais, c’est notre rôle de vous dire qu’il y a un risque que vos jobs soient en péril. Plus souvent qu’autrement, les membres se mettent en marche.

Ces démarches sont-elles coordonnées avec d’autres syndicats?

Il n’existe pas de coordination intersyndicale sur les enjeux environnementaux au Québec. Toutefois, une soixante d’organisations, dont plusieurs syndicats, fait partie du Front commun pour la transition énergétique. À travers ce Front, nous avons contribué à établir une série de critères pour une transition juste pour le monde du travail. La FTQ est la seule centrale syndicale a y siéger.

Probablement parce que la FTQ regroupe majoritairement des syndicats du privé ainsi que tous ceux des secteurs énergétiques. La problématique s’articule différemment selon les syndicats. On fait de la concertation avec d’autres syndicats dans certains milieux (la STM, Énergir), mais surtout avec des groupes environnementaux. On s’est aussi attardé auprès des investisseurs, comme le Fonds de solidarité FTQ, dans une optique de diversification de l’économie locale (circuits courts, économie circulaire). Le Fonds a d’ailleurs annoncé qu’il n’investira plus dans les projets d’hydrocarbures.

Après votre passage à la Conférence de l’ONU sur le climat (COP24) en Pologne, y a-t-il eu des discussions avec le gouvernement du Québec?

Sous le Parti libéral du Québec, il était impossible d’être en contact avec le Ministère de l’Environnement. Tandis qu’avec la CAQ, la porte était grande ouverte cette année. Il n’y a pas eu d’engagement, mais il y a eu une volonté ferme de poursuivre le travail, notamment au niveau de la transition juste.

Comment voyez-vous votre action auprès d’un gouvernement proautoroutier sans grand intérêt pour les questions écologiques?

Depuis le début, notamment à travers l’organisation du Sommet pour une transition économique juste en mai dernier, notre action vise à ce que le gouvernement revoie sa méthode de gouvernance. Depuis deux ans, notre pari est de savoir jusqu’où le mouvement syndical et ses partenaires sont capables d’aller sans le gouvernement pour essayer de l’influencer à prendre action. On ne met pas tous nos œufs dans le même panier. On pense qu’on a un rôle à jouer.

Il faut d’abord différencier la transition énergétique de la transition juste. La transition énergétique est inévitable à cause des changements climatiques. La transition juste dépend de la manière dont on la planifiera. La transition énergétique sans planification est une transition injuste, parce que dépendante des forces du marché. Notre revendication principale, c’est de planifier cette transition énergétique là avec la société civile et de mettre au cœur de la démarche les gens impactés par les changements climatiques. Ça demande une nouvelle forme de gouvernement, des pôles de concertation dans les régions et un financement orienté vers la transition énergétique.

On ne cherche pas tant un modèle précis qu’une reconnaissance de l’urgence climatique et la prise des moyens nécessaires pour en faire une priorité gouvernementale qui lie l’action des ministères entre eux.

Quel est le défi au niveau politique?

Avant même d’arriver avec des plans et des stratégies, ça prend un processus de dialogue social. À ce niveau-là, des organisations et des partis politiques comme Québec solidaire ont leur rôle à jouer. La problématique qu’ont souvent les partis politiques, c’est d’essayer de deviner ce que serait bon pour les travailleurs et les travailleuses, au lieu d’aller carrément leur demander. Ça donne des positions qui ne sont pas mauvaises, mais qui ne répondent pas complètement aux problèmes.

Entrevue par Julien D. 

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