Dehors les promoteurs immobiliers privés! Il faut construire des logements sociaux

Ce sont les mouvements de locataires, de travailleurs et de travailleuses, non pas les capitalistes voraces, qui résoudront la crise du logement à Seattle.

La crise du logement abordable aux États-Unis continue d’atteindre de nouveaux sommets. Près de 50% de toutes les personnes locataires sont accablées par les coûts de loyer. Un demi-million de personnes sont sans abri. Des tentes bordent les rues de nombreuses grandes villes. À Seattle, nous voyons une version extrême de cette tragédie humaine se dérouler quotidiennement. Alors même que la ville est en grand manque de logements abordables, l’establishment politique de Seattle, toute démocrate, continue de défendre les promoteurs immobiliers privés. Ces politiciens et politiciennes défendent le fait que l’offre doit venir du privé, ce qui maintient le règne du développement à but lucratif et des propriétaires fonciers.

Offensive néolibérale

À la suite du succès de la lutte pour un salaire minimum de 15$/h, il était évident que le mouvement des gens ordinaires à Seattle se tournerait vers la question du logement abordable et de l’itinérance. Un discours public s’est développé autour des droits des locataires, de l’impact des frais des promoteurs, du contrôle des loyers et de la taxation des grandes compagnies pour financer du logement social. Dans le cadre d’une stratégie concertée pour faire taire ce discours, les maires et conseillers municipaux démocrates successifs ont fait un soi-disant «grand accord» avec des promoteurs immobiliers pour suspendre toutes ces politiques publiques visant à solutionner la crise. Toutes ces personnes sont entrées en guerre contre les activistes du logement, les socialistes et les locataires de la ville. Le point culminant de cette offensive a été l’abrogation de la taxe Amazon, l’été dernier, par la mairesse Durkan et la plupart des membres du conseil municipal.

Au cours de la dernière décennie de surchauffe du marché immobilier à Seattle, des milliards $ de profits ont été réalisés à travers une frénésie de construction. Elle a valu à Seattle la distinction de «capitale américaine de la grue» pendant quatre années consécutives. Sur les quelque 31 000 nouveaux appartements construits entre 2008 et 2017, 92% étaient des unités de luxe. Les loyers ont grimpé de plus de 75% depuis 2011 pour atteindre une moyenne de 2 136 $/mois – un loyer totalement hors d’atteinte pour le ménage ouvrier moyen.

Un rapport de la ville daté de 2017 a révélé que 86,5% des demandes d’éviction étaient liées au non-paiement de loyer, dont 52,3% avaient un mois ou moins de retard. Les femmes et les personnes de couleur sont les plus durement touchées. 81% des demandes d’éviction pour 100$ ou moins de loyers impayés concernent des femmes et 51,7% des personnes racisé⋅es. Les locataires de couleur noire subissent des demandes d’éviction à un taux 4,5 fois plus élevé que les autres.

Victoires en matière de logement abordable et de droits des locataires

Malgré l’opposition concertée de la majeure partie du conseil municipal, le mouvement pour le logement abordable de Seattle – qui inclut la conseillère socialiste Kshama Sawant – a remporté d’importantes victoires. Kshama et Socialist Alternative ont joué un rôle clé en poussant

  • le conseil municipal à adopter une résolution demandant la levée de l’interdiction du contrôle des loyers par l’État de Washington,
  • le blocage de la construction d’un commissariat de police de 160 millions $,
  • en obtenant 29 millions $ pour des logements abordables appartenant à l’État,
  • ainsi que plusieurs projets de loi historiques sur les droits des locataires.

Si le mouvement pour le logement abordable à Seattle a remporté d’importantes batailles, notre mouvement a toujours une guerre à gagner.

Lors d’une récente réunion du comité des droits des locataires organisé par la conseillère municipale Sawant, des locataires des appartements du Chateau, dans le quartier central de Seattle, étaient présents et présentes. Ces appartements abritent depuis des décennies des familles de la classe ouvrière à faible revenu, des personnes âgées et handicapées ainsi que d’autres admissibles à un programme d’aide à la location pour personnes à faible revenu. Les locataires sont menacé⋅es d’éviction et de relocalisation depuis que leur immeuble a été acheté par Cadence, une société de développement de 185 millions $. Elle prévoit démolir l’immeuble à la fin de l’année pour faire place à des appartements plus petits et plus haut de gamme.

Renee Holmes, dont la tante Mother Gordon âgée de 88 ans vit au Chateau depuis près de 40 ans, a déclaré à un rassemblement de plus de 130 activistes du logement de la communauté : «Notre famille est venue d’Arkansas dans les années 40 et s’est installée dans cette région. C’est le seul endroit où nous [les Afro-Américain·es] avions le droit de vivre. Pourquoi doit-elle partir? Pourquoi devons-nous être déracinés de nos communautés?» Une autre locataire, Roselle Johnson, est la principale aide-soignante de ses parents âgés qui vivent à proximité : «Ils dépendent de moi. Si Cadence nous évince, je ne sais pas où je vais vivre. Qui va aider mes parents?»

Des dizaines de milliers d’autres travailleurs et travailleuses, notamment issu⋅es des communautés de couleurs, ont été confronté⋅es à des circonstances toutes aussi désastreuses ces dernières années.

Taxer les grandes compagnies pour construire des logements sociaux!

Un récent rapport de l’Institut Sightline (think tank progressiste) intitulé Why’s the Rent So High for New Apartments in Seattle? (Pourquoi les loyers sont si élevés pour les nouveaux appartements de Seattle?) explique les choses du point de vue du promoteur privé à but lucratif. Il indique que «le lien fondamental entre le coût d’un appartement et son loyer est le rendement exigé par les investisseurs. Personne ne va investir une pile d’argent dans un immeuble d’appartements à moins qu’il ne puisse fournir un flux de liquidité fiable qui rende l’investissement rentable par rapport à d’autres options telles que le marché boursier».

Selon le rapport, les investisseurs anticipaient généralement un rendement de 5,8 % il y a quelques années. Pour obtenir un bénéfice de 2%, le loyer d’un appartement de 2 200 $ pourrait donc être réduit de moitié, à 1 100 $! Le rapport note ensuite que «dans la ville de Seattle, qui connaît une croissance rapide, des milliards de dollars sont investis chaque année dans la construction d’appartements, principalement par des investisseurs institutionnels géants qui cherchent à maximiser les profits et non les bienfaits sociaux. Y a-t-il des personnes ou des institutions disposant de milliards de dollars à investir qui sont prêtes à accepter des rendements nettement inférieurs? Cela semble peu probable.»

Puisque les promoteurs privés à but lucratif sont clairement incapables de construire des logements abordables pour les travailleurs et les travailleuses, nous devons financer des programmes publics pour construire et gérer les logements abordables nécessaires pour répondre aux besoins des locataires. Ces logements sont communément appelés logements sociaux. En éliminant de l’équation les profits des promoteurs, il est possible de construire un grand nombre de logements en un temps extrêmement court.

Plusieurs exemples concrets démontrent l’énorme potentiel des investissements publics dans le logement social. Un article paru dans The Nation note que les investissements publics massifs dans le logement social ont été des éléments essentiels des efforts de la ville de New York pour remédier aux pénuries de logements abordables passées: «Entre le milieu des années 1930 et 1970, la ville de New York a vu une moyenne d’environ 12 500 unités de logements subventionnés par le gouvernement, à prix inférieurs à ceux du marché, construits chaque année […] Dans les meilleures années de 1950 et 1960, jusqu’à 20 000 unités ont été construites.» Ces programmes de logement social ont fourni des logements abordables et essentiels aux travailleurs et travailleuses à une échelle massive. Malheureusement, des décennies d’attaques à la fois contre le logement social et le contrôle des loyers ont largement effacé ces gains.

Un rapport récent du People’s Policy Project, présenté dans Mother Jones, «plaide en faveur d’une expérience massive de logements sociaux abordables, financés par le gouvernement, sur le modèle des logements construits dans des pays comme la Finlande et la Suède et dans des villes comme Vienne, en Autriche». Pour remédier à la pénurie de logements en Suède au milieu des années soixante, le gouvernement social-démocrate a construit un million de logements abordables en seulement dix ans. À Vienne, 60% de la population vit dans des logements sociaux. Alors que les politiciens et politiciennes de l’establishment vont immédiatement évoquer les coûts prohibitifs comme principale raison de ne pas construire du logement social, l’article note que la construction de 10 millions d’unités à l’échelle nationale «pourrait être couverte par l’annulation de la récente réduction d’impôts sur les sociétés signée par le président Donald Trump.»

Kshama Sawant et Socialist Alternative soutiennent qu’il est possible pour Seattle et pour tous les États-Unis de résoudre la crise du logement abordable. Cela est possible dans la mesure où les locataires, les travailleurs et les travailleuses unissent leurs forces pour construire un mouvement indépendant des promoteurs, des propriétaires et des élites politiques au service des capitalistes. De cette manière, nous pourrons lutter pour du logement social, un contrôle des loyers et la mise en place d’autres politiques socialistes qui placent les besoins des gens ordinaires et des communautés au-dessus des profits des promoteurs. Renee Holmes a bien résumé la situation lors du comité sur les droits des locataires : «C’est notre ville. C’est notre quartier. Et nous allons nous battre pour le droit de vivre ici».

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