L’invasion russe, produit de la nouvelle guerre froide, marque un tournant dans les relations géopolitiques

L’invasion russe de l’Ukraine s’inscrit dans le cadre du passage à une nouvelle ère. Plus encore que la pandémie, elle accélère de nombreux processus géopolitiques dont le facteur déterminant est la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine.

L’expansion croissante de l’OTAN vers l’Est depuis 1997 représente depuis longtemps une épine dans le pied du régime russe. En 2014, la tentative de stopper l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine et d’obtenir une coopération plus étroite de l’Ukraine avec l’Union économique eurasienne a échoué. Le président ukrainien Ianoukovitch, favorable à Moscou, a ensuite été balayé par la révolte de l’Euromaïdan. Kiev s’est alors de plus en plus orienté vers l’UE et l’OTAN. Mais Poutine a maintenu la pression avec l’annexion de la Crimée et le soutien aux groupes séparatistes de Donetsk et de Lugansk. Pour comprendre l’évolution vers l’invasion brutale actuelle, nous devons toutefois examiner les tensions inter-impérialistes croissantes dans une perspective plus large.

Les racines de la nouvelle guerre froide

Le capitalisme est sorti de la Seconde Guerre mondiale fortement discrédité par les dizaines de millions de morts et l’horreur du nazisme. L’affaiblissement des grandes puissances impérialistes européennes a posé les bases d’un monde bipolaire avec deux superpuissances: les États-Unis contre l’Union soviétique stalinienne. La crainte de bouleversements révolutionnaires – soutenus ou non par une invasion venue de l’Est – était omniprésente au sein de la bourgeoisie d’Europe occidentale. Face à la «menace rouge», les gouvernements britannique et français ont joué un rôle clé dans la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Son premier secrétaire général, le Britannique Hastings Ismay, n’a laissé aucun doute quant à l’objectif de cet instrument : «Garder les Américains à l’intérieur, les Russes à l’extérieur et les Allemands sous tutelle». En réponse, l’Union soviétique a créé le Pacte de Varsovie avec les régimes staliniens d’Europe de l’Est.

Contrairement à la nouvelle guerre froide actuelle, il s’agissait d’un conflit entre des systèmes sociaux antagonistes. Malgré la nature non démocratique des régimes du bloc de l’Est, les bureaucraties staliniennes qui les dirigeaient dépendaient pour leurs privilèges et leur survie de l’existence d’une économie planifiée. Jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, le conflit entre ces blocs restera le facteur dominant des relations internationales.

Les tensions entre les bureaucraties staliniennes de Russie et de Chine ont ouvert la voie à la coopération entre les États-Unis et cette dernière. Ce processus, initié par la visite du président américain Nixon à Mao en 1972, allait remodeler la politique mondiale. Les nouveaux liens économiques ont ouvert la voie à la transformation de la Chine en sa forme actuelle de capitalisme autoritaire, réglementé par l’État, sous un régime qui n’a de «communiste» que le nom. La relation entre les États-Unis et la Chine devenue «l’atelier du monde» grâce à sa main-d’œuvre bon marché a constitué le moteur de la période de mondialisation néolibérale, avec la création de «nouveaux marchés» suite à l’implosion de l’Union soviétique.

La grande récession de 2007-2009 a mis fin à la relation spéciale entre la Chine et les États-Unis. La Chine semblait moins touchée par la crise mondiale, tandis que l’impérialisme américain perdait de son influence et de sa force relative. Le programme stratégique chinois «Made in China 2025», introduit sous Xi Jinping et visant à assurer le leadership et l’indépendance de la Chine dans les industries et les technologies clés, et l’initiative «Belt and Road» (les «nouvelles routes de la soie»), visant à développer des routes commerciales et d’investissement dominées par la Chine (regroupant plus de 100 pays sur tous les continents) ont provoqué un revirement majeur dans l’attitude des États-Unis. Cela a commencé avec Trump et certaines sections de la classe capitaliste. La raison était évidente : la Chine devenait de plus en plus un challenger dans le domaine économique et technologique. Elle finira par le faire aussi sur le plan militaire.

Les deux plus grandes économies du monde sont également les plus grands partenaires commerciaux l’un de l’autre. Pourtant, même avec Joe Biden, l’accent est resté sur le conflit géostratégique avec la Chine. L’accumulation d’antagonismes aujourd’hui est similaire à la dépendance mutuelle et à la concurrence qui existait entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne avant la Première Guerre mondiale. Pour l’impérialisme américain, la menace qui pèse sur sa puissance mondiale est plus importante que les superprofits réalisés en Chine. La base de la nouvelle guerre froide est l’impasse du capitalisme et la crise de ces deux superpuissances. De prêcheurs de la mondialisation, ils sont devenus partisans du nationalisme pour tenter de sauver leur système et leur puissance.

Une fenêtre d’opportunité

L’impérialisme russe tente depuis des années de se frayer un chemin là où l’impérialisme occidental recule: en maintenant à flot le régime d’Assad en Syrie ou encore en envoyant des mercenaires au Mali et en République centrafricaine. Le Kremlin a également maintenu à flot le régime de Loukachenko au Belarus en 2021 et a contribué à écraser le soulèvement révolutionnaire au Kazakhstan au début de cette année.

Sur le front interne, le niveau de vie en Russie est désormais inférieur de 10% à celui de 2008. Le régime a dû faire face à plusieurs mobilisations contre la corruption et en faveur de la démocratie. À cela s’est ajoutée l’incapacité du Kremlin à contrôler la pandémie. Un soulèvement réussi au Kazakhstan aurait rapidement inspiré des protestations en Russie et le régime a dû y intervenir.

Les stratèges du Kremlin y ont vu le moment d’inverser le processus d’érosion de la sphère d’influence de la Russie depuis les années 1990 et la chute du mur de Berlin. Certaines raisons ont donné à Poutine la confiance nécessaire pour agir maintenant. Il y a ainsi eu le retrait précipité des troupes américaines d’Afghanistan, quelques années seulement après que les États-Unis aient également dû reculer en Syrie et dans le contexte d’une concentration croissante des forces de l’impérialisme américain sur le conflit géostratégique avec la Chine. D’autre part, des forces centrifuges (dont le Brexit) ont prévalu au cours des dernières années dans l’Union européenne, qui a donné une impression de divisions internes. Enfin, plusieurs pays européens dépendent du gaz et du pétrole russes.

En cas d’échec des menaces, Poutine souhaitait imposer un changement de régime visant à forcer l’Ukraine à rester hors de l’OTAN pour que celle-ci limite ses activités dans les anciens pays du bloc de l’Est. L’OTAN s’est toutefois obstinée à vouloir utiliser la population ukrainienne comme bouclier.

Un mauvais pari

Outre la résistance farouche à l’invasion de l’Ukraine, Poutine a peut-être été choqué par l’unanimité avec laquelle «l’Occident» lui a imposé de lourdes sanctions et a envoyé des armes au gouvernement de Zelensky. Les sanctions sont sans précédent: refus de laisser les compagnies aériennes russes pénétrer l’espace aérien européen, confiscation de la moitié des réserves de dollars de la Russie, coupure des banques russes du système de paiement international SWIFT, interdiction des exportations vers la Russie de toutes sortes de marchandises, etc. Les bourses russes ont plongé et la valeur du rouble a chuté de 30%. Ce ne sont toutefois pas les oligarques et Poutine qui vont en souffrir, mais le peuple russe. La bourgeoisie des pays de l’OTAN espère ainsi créer le terreau d’un soulèvement contre Poutine. Elle pourrait bien avoir l’effet inverse dans le sens où la réaction anti-occidentale de la population pourrait renforcer la position interne de Poutine.

Il y a également le risque que les sanctions déclenchent une profonde récession mondiale. C’est l’une des plus grandes craintes du régime chinois de Xi Jinping. Ce régime est confronté à de graves menaces économiques, telles que les bulles spéculatives dans le secteur de l’immobilier. La pression russe sur l’Ukraine semblait initialement convenir à Xi. C’était une distraction pratique pour garder l’OTAN occupée. Lors d’une visite de Poutine aux Jeux olympiques d’hiver en février, Xi a déclaré qu’il souhaitait un partenariat avec la Russie «sans tabou».

L’escalade effective du conflit a contraint le régime chinois à prendre ses distances avec le Kremlin. La contradiction avec sa propre politique étrangère et la menace de déstabilisation économique sont trop grandes. Parallèlement, les sanctions ont de plus en plus isolé la Russie, la rendant plus dépendante du régime chinois.

Ayant en tête un changement de régime en Russie, les États-Unis veulent maintenant affaiblir au maximum l’armée russe en Ukraine, tout en poussant l’économie russe dans une crise profonde afin d’affaiblir l’allié potentiel de la Chine. Les conséquences pour le peuple ukrainien ne comptent pas dans ce calcul géopolitique. Outre le soutien militaire et financier, le Pentagone envoie également des informations sur les mouvements des troupes russes au gouvernement de Kiev. L’administration Biden met également à la disposition de Zelensky des équipes de relations publiques et de lobbyistes.

L’unité occidentale retrouvée contre l’ennemi commun reste cependant fragile. En dépit de la participation active des États membres de l’OTAN au soutien du gouvernement ukrainien, la prudence demeure. Une zone d’exclusion aérienne maintenue par l’OTAN au-dessus de l’Ukraine pourrait potentiellement provoquer une troisième guerre mondiale, qui plus est une guerre entre puissances nucléaires. Même la proposition polonaise de fournir des avions de chasse à l’Ukraine via les États-Unis s’est avérée être un pont trop loin.

Le sommet européen de Versailles a certes promis une aide militaire supplémentaire de 500 millions d’euros à l’Ukraine par le biais de la très cynique «facilité européenne de soutien à la paix», mais il n’a pas été unanime pour accélérer l’adhésion de l’Ukraine à l’UE ou pour interdire totalement le gaz et le pétrole russes.

Un militarisme nationaliste

Les gouvernements de plusieurs États membres de l’OTAN ont réussi à utiliser l’invasion comme un véritable choc pour augmenter sérieusement leurs budgets de défense (lire: de guerre). Le gouvernement allemand a décidé de porter ses investissements militaires annuels à 100 milliards d’euros. En Suède, le gouvernement veut financer l’augmentation des dépenses militaires en réduisant la sécurité sociale.

Le militarisme nationaliste devient un phénomène dominant dans la politique mondiale, parallèlement à la poursuite du découplage économique entre grands blocs économiques. La Russie, onzième économie mondiale, est en train de s’isoler presque complètement avec le retrait de multinationales comme Apple, Pizza Hut, BMW, etc. Le régime russe a été contraint de répondre par l’idée de nationalisations d’usines d’importance stratégique et veut interdire l’exportation d’équipements agricoles, électriques, médicaux et technologiques au moins jusqu’à la fin de l’année.

Le monde en est encore aux premiers stades d’une nouvelle guerre froide entre les deux grandes puissances impérialistes. Dans les années à venir, cette guerre entravera durablement l’économie, provoquera des crises politiques, formera et brisera des alliances, provoquera des conflits militaires et aura un impact sur la conscience de masse dans le monde entier. Partout, la politique gouvernementale sera de plus en plus déterminée par la nouvelle guerre froide. La lutte de classe internationale contre la guerre, associée à un programme social qui rompt avec les intérêts de profit des capitalistes, est la clé de la paix.

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