5000 travailleurs du géant laitier Clover en grève depuis le 22 novembre

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Une importante grève est en cours en Afrique du Sud. Elle concerne Clover Entreprises, un géant de l’alimentation impliqué dans les produits laitiers, les snacks et diverses boissons. Un certain nombre de marques très connues en Afrique du Sud lui appartiennent. L’entreprise emploie globalement environ 50.000 personnes. Dans un certain nombre de ses sites de production, où travaillent 5.000 personnes, une grève a éclaté le 22 novembre dernier en riposte à l’annonce de plusieurs centaines de licenciements ainsi que pour exiger une augmentation des salaires. Les grévistes dénoncent également la reprise en main de Clover par la société israélienne Milco SA, qui a acheté une participation majoritaire dans la société. Notre section-sœur sud-africaine, le Workers and Socialist Party (WASP), joue un rôle de premier plan dans cette lutte. L’article ci-dessous est une de leurs déclarations.


En tant que WASP, nous réaffirmons notre solidarité avec les 5000 travailleurs et travailleuses de Clover en grève depuis le 22 novembre. Nous soutenons pleinement leurs revendications et appelons à l’intensification des manifestations pour donner le coup d’envoi à cette nouvelle année de lutte, de la part des travailleurs et travailleuses eux et elles-mêmes et des forces qui leur sont solidaires ici en Afrique du Sud et à l’échelle internationale.

Des meetings de masse se sont tenus le 8 janvier dernier à Johannesburg et à Cape Town pour réunir les syndicats, les organisations communautaires et de jeunesse ainsi que d’autres formations progressistes. Dans ce contexte de pandémie, d’aggravation de la crise économique et d’hécatombe d’emplois, il est crucial de marquer la nouvelle année par une lutte unifiée de la classe ouvrière contre le système néolibéral et austéritaire défendu par le gouvernement de l’ANC et les patrons.

Milco SA investit pour augmenter ses profits au mépris de l’emploi

La grande majorité des travailleurs et travailleuses de Clover gagnent moins que le salaire minimum vital en dépit des profits faramineux dont Clover s’est vanté au fil des ans. Milco SA, un consortium dirigé par la Central Bottling Company d’Israël, s’est offert une participation majoritaire dans la société très rentable Clover en 2019. Malgré l’objection des travailleurs et travailleuses à cet égard – reposant sur la solidarité avec le peuple palestinien dans sa lutte contre l’impérialisme israélien – les autorités de l’État sud-africain ont approuvé la fusion au nom de la « création d’emplois » dans le cadre du projet Masakhane. La direction avait promis la création de 500 nouveaux emplois, mais la réalité fut un plan de restructuration (le projet Sencillo) qui a liquidé 2000 emplois. Clover veut maintenant licencier 300 travailleurs et travailleuses et fermer quatre sites (ce qui représente 350 emplois supplémentaires de perdus), ce à quoi s’ajoute encore toute une série de travailleurs et travailleuses qui ont accepté une indemnité de départ « volontaire » qui s’apparente bien plus à autant de licenciements forcés. Le Syndicat général des travailleurs de l’industrie sud-africaine (GIWUSA) a en outre révélé que l’entreprise compte délocaliser sa succursale de City Deep à Boksburg, ce qui menace 812 autres emplois.

La propagande médiatique défend que Clover serait incapable de poursuivre ses activités en raison de la pandémie et du manque de services dans divers endroits. Cependant, Clover a réalisé un chiffre d’affaires de 10,8 milliards de rands (610 millions d’euros) en 2020, contre 7,4 milliards de rands (420 millions d’euros) en 2019. En dépit de ces chiffres et de l’hécatombe d’emplois, le gouvernement sud-africain – dont la victoire aux dernières élections n’a été remportée que de justesse et sur base de promesses de création d’emplois – refuse de tenir Clover pour responsable.

Cette fusion n’a jamais eu pour but d’investir dans la croissance de Clover et la sécurité d’emploi. Elle fait partie d’une stratégie impérialiste visant à accéder aux marchés sud-africains avec des marchandises produites par une société appartenant à Israël qui se trouve dans la Palestine occupée.

La nature antisociale et prédatrice de Milco est soulignée par sa complicité avec le vol de terres en Palestine occupée, où se trouvent ses usines. En témoigne également le fait que chaque année depuis la fusion, les travailleurs et travailleuses de Clover ont été contraint·es de faire grève pour des revendications élémentaires et des plus raisonnables : des salaires qui permettent de vivre, la sauvegarde des emplois, des allocations de transport et de logement.

Intensifier la grève sur base des luttes précédentes

En octobre 2020, les travailleurs de Clover ont entamé une grève qui s’est terminée le 9 décembre. Des concessions cruciales telles qu’une augmentation salariale de 6,5 % et l’internalisation de près de 400 travailleurs ont été obtenues grâce à des piquets de grève quotidiens incessants dans les dépôts de Clover, des piquets de grève volants et des manifestations de masse devant le siège social de l’entreprise.

Des actions de solidarité ont permis un boycott national des produits Clover, grâce notamment à une forte campagne sur les réseaux sociaux où les partisans de la grève affichaient leur soutien avec des autocollants « Boycott Clover » placés sur les produits de l’entreprise dans des épiceries stratégiques à travers le pays. Des manifestations avaient eu lieu à l’ambassade d’Israël à Pretoria tandis qu’un piquet de solidarité avait été organisé devant l’usine Coca Cola à Bnei Brak, à Tel Aviv, à l’initiative de membres de Socialist Struggle (Lutte Socialiste, section d’Alternative Socialiste Internationale en Israël et Palestine et parti-frère du WASP). Mais comme nous l’avions prédit alors, Milco SA fera tout pour revenir sur ces victoires. Nous devons utiliser les leçons des combats précédents pour voir comment intensifier la grève actuelle de la manière la plus efficace qui soit.

Jusqu’à présent, Clover s’est engagé à réintégrer les presque 800 travailleurs et travailleuses illégalement licencié·es au cours de cette grève. Mais l’entreprise refuse de céder du terrain sur les autres revendications des travailleurs et travailleuses :

  • Le retrait de toutes les mesures d’austérité
  • Une augmentation de salaire de 10%.
  • Le désinvestissement de MILCO/CBC
  • La nationalisation de Clover sous contrôle et gestion démocratiques des travailleurs et travailleuses comme alternative à la prise de contrôle hostile et impérialiste de MILCO et au démembrement de Clover, aux fermetures d’usines et aux pertes d’emplois.

En tant que marxistes, nous savons qu’afin que les entreprises restent compétitives dans un système capitaliste, elles doivent toujours augmenter leurs profits pour étendre leur part de marché. Pour la classe ouvrière – qui souffre à la fois des réductions de salaires, des pertes d’emplois et de l’augmentation des prix – cela signifie un nivellement par le bas et une aggravation des inégalités. C’est pourquoi la revendication de nationalisation de Clover constitue une étape importante vers le contrôle par les travailleurs de l’ensemble de l’économie. Il faut abolir ce système capitaliste malade qui place le profit au-dessus des gens et le remplacer par une économie socialiste basée sur les besoins des masses.

La situation à Clover est critique et exige que toutes les formations de la classe ouvrière exercent une pression sérieuse sur le gouvernement de l’ANC pour qu’il intervienne. Les syndicats GIWUSA et FAWU (Syndicat des travailleurs de l’alimentation et des secteurs connexes) ont rencontré le ministre du Commerce et de l’Industrie, Ebrahim Patel, ainsi que la Commission de la concurrence la semaine dernière. Leur réponse fut qu’ils ne peuvent rien faire, sauf enquêter sur le non-respect des conditions vagues de la fusion par la Commission de la concurrence. Il n’est pas surprenant que l’ANC, néolibéral et favorable aux entreprises, assiste sans rien faire à la fermeture de la plus grande fromagerie d’Afrique. Dans le contexte de l’escalade du chômage – qui frôle désormais la moitié de la population – cela va toutefois à l’encontre de la promesse du gouvernement de l’ANC de conserver autant d’emplois que possible.

Sécurité alimentaire et sécurité de l’emploi

Soyons clairs: si ces usines laitières ferment et se restructurent de cette manière brutale, les effets seront également durement ressentis par les exploitations laitières locales et le secteur agricole dans son ensemble. Cela marquera le début de la fin de l’industrie laitière sud-africaine qui, depuis 1996, a souffert des pressions de la déréglementation du secteur agricole en faveur de l’anarchie du marché libre international. Cette situation a eu des conséquences dévastatrices pour les petits agriculteurs, leurs travailleurs et les communautés locales.

Nous avons vu les effets du «dumping» du poulet en Afrique du Sud. Cette pratique consiste à vendre en Afrique du Sud l’excédent de poulet de pays tels que les États-Unis à des prix inférieurs à ceux du marché local afin de maintenir des prix plus élevés dans ces pays. À l’heure actuelle, des milliers d’emplois ont été perdus dans le secteur de la volaille et de la culture céréalière (qui alimente les élevages de volailles), et 6,1 milliards de rands (345,5. millions d’euros) quittent le pays chaque année en raison des importations de volailles, selon l’Association sud-africaine de la volaille. La production locale de volaille et de céréales est stoppée car elle est incapable de concurrencer les importations internationales qui font baisser le prix de la volaille. Ainsi, les salaires des travailleurs sont réduits, des emplois disparaissent constamment et la production est démantelée. Une fois que toute la production locale sera perdue, les prix augmenteront de manière significative car il n’y aura plus de concurrence.

Dans le système capitaliste, la concurrence conduit au monopole. Cette situation et les OPA hostiles comme celle de Milco, qui accélèrent la concentration du capital en période de crise économique, résident dans l’ADN du capitalisme. Un avenir similaire attend de nombreuses industries à travers l’économie, comme l’a notamment illustré le sort de l’entreprise brassicole SA Breweries. Des milliers de travailleurs sont confrontés à des pertes d’emploi en raison de rachats similaires. En fin de compte, c’est la classe ouvrière et les pauvres qui en paient le prix et non les propriétaires capitalistes. A Clover, cela le PDG a reçu un « prêt » de 107 millions de rands (6 millions d’euros) pour acheter des actions de Milco, tandis que les travailleurs sont brutalisés pour «récupérer» 300 millions de rands (12 millions d’euros) sur les coûts de main-d’œuvre.

Comme nous l’avons déjà dit, il s’agit également d’un problème de sécurité alimentaire en Afrique du Sud. La pandémie a révélé les graves points faibles de l’économie de marché et la façon dont les chaînes d’approvisionnement mondiales peuvent rapidement tomber dans le chaos, ce qui souligne la nécessité d’une planification démocratique de l’économie. Compter de plus en plus sur les importations pour fournir au pays l’alimentation nécessaire pour vivre et être productif est un sérieux risque à prendre.

La demande de nationalisation des travailleurs et travailleuses concerne à juste titre la totalité de l’entreprise Clover et de ses lignes de distribution, sous le contrôle démocratique des travailleurs et travailleuses. Il s’agirait d’une première étape cruciale vers la nationalisation de l’ensemble de l’industrie laitière afin d’assurer l’avenir des travailleurs et travailleuses et des communautés qui en dépendent. Il est vital que tous les travailleurs et travailleuses impliqué·es dans l’industrie laitière soient solidaires des travailleurs et travailleuses de Clover. Les syndicats qui organisent cette industrie, comme le syndicat des métallurgistes NUMSA à Nampak (spécialisée dans la fabrication et la conception d’emballages), doivent faire pression pour que les actions de solidarité, y compris de grève, s’intensifient.

L’unité de la classe ouvrière est essentielle

L’unité entre les travailleurs des syndicats GIWUSA et FAWU à Clover est une différence qualitative dans la lutte en cours à Clover. Cela doit être salué. Alors qu’auparavant, ces divisions sapaient la force de la lutte collective, cette unité de classe augmente considérablement les chances de victoire. Le comité de grève conjoint de délégués syndicaux FAWU-GIWUSA est une structure cruciale qui peut garantir que toutes les négociations se fassent collectivement, et non par le biais de réunions séparées avec des syndicats distincts. Il est également important d’utiliser cette unité pour lutter pour que le GIWUSA soit réaffilié à la fédération sud-africaine des syndicats (SAFTU), ce qui permettrait d’élargir le potentiel de lutte militante de la classe ouvrière. Une injection de la combativité de la base démontrée par les travailleurs et travailleuses de Clover est un antidote essentiel à la paralysie bureaucratique qui affecte la SAFTU pour la réorienter dans la voie du syndicalisme de combat.

La SAFTU doit également prendre la direction active de la grève de Clover et faire campagne pour étendre cette lutte à SA Breweries. Le WASP appelle les camarades du FAWU (le syndicat de l’industrie alimentaire) à appeler à la grève dès maintenant afin de maximiser le potentiel de victoire par des grèves coordonnées et un front uni de travailleurs et travailleuses confronté·es aux pertes d’emploi.

En fin de compte, la question ne concerne pas que les travailleurs et travailleuses de Clover, ou même le mouvement ouvrier plus large. Il s’agit d’une question qui affecte tous les jeunes et les communautés de la classe ouvrière. Nous devons tous prendre position contre l’offensive permanente de Milco SA et lutter pour exproprier Clover afin d’arracher le contrôle de l’industrie laitière des mains de la classe capitaliste internationale pour la placer sous le contrôle démocratique des travailleurs et travailleuses.

Comme l’a déclaré Mametlwe Sebei, membre du WASP et président du GIWUSA : « Il n’y a pas d’autre alternative aux pertes d’emplois et aux fermetures massives d’usines dans ce pays ». Le gouvernement et la commission de la concurrence serviront les patrons, comme ils l’ont fait jusqu’à présent avec Clover, jusqu’à ce qu’une pression suffisante soit exercée sur eux pour les obliger à faire des concessions. Seule la classe ouvrière détient le pouvoir de le faire, et nous devons exercer cette pression de manière démocratiquement organisée, avec une stratégie, pour défendre les conquêtes obtenues par les luttes passées, mais aussi pour remporter de nouvelles victoires dans la lutte des classes.

L’impuissance du gouvernement expose la faillite de l’ANC face à la pire crise depuis des décennies. La SAFTU doit de toute urgence prendre des mesures concrètes en vue de la création d’un parti ouvrier de masse sur un programme socialiste, ce qui, pour le WASP, signifie le lancement immédiat d’une campagne visant à mettre en place des structures de pré-parti afin de mobiliser les communautés pour des grèves vitales comme celle de Clover. Plus que jamais, nous devons utiliser ces luttes pour construire un mouvement combatif de la classe ouvrière contre le système capitaliste dans son ensemble, et construire un monde socialiste basé sur une économie planifiée en fonction des besoins.

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