Entrevue : Ce que des travailleuses des CPE ont à dire

Une grève générale illimitée a été déclenchée le 1er décembre dans les 400 CPE du Québec, dont les membres sont affiliées à la CSN. Les mauvaises conditions de travail et les salaires insuffisants pour tous les titres d’emploi sont pointés du doigt.

Des membres d’Alternative socialiste de la ville de Québec ont rencontré des travailleuses du Centre de la petite enfance Pomme d’Api sur leur piquet de grève dans le quartier Saint-Sauveur.

En plus d’exprimer notre solidarité aux grévistes, nous en avons profité pour discuter avec elles de la lutte qu’elles mènent. Voici un compte rendu de ce qu’elles nous ont partagé. 

Alternative socialiste (AS). Quelles sont vos principales revendications?

Les travailleuses du CPE. On revendique une augmentation du temps pédagogique. Il faut qu’on ait le temps d’évaluer les besoins de l’enfant, de préparer des activités, etc. C’est une revendication très importante.

On veut aussi du soutien pour les enfants avec des besoins particuliers. Ça passe par l’ajout d’heures pour les techniciennes en éducation spécialisée (TES). 

On aimerait que le gouvernement augmente sa part de cotisation aux assurances collectives. 

On aimerait avoir davantage de vacances. Pour l’instant on obtient notre 3e semaine de vacances après 5 ans seulement.

On demande aussi d’augmenter les salaires de tous les titres d’emplois, c’est le nerf de la guerre. 

AS. Pouvez-vous nous parler du lien entre vos revendications et la qualité des services aux enfants?

Les travailleuses. Nos revendications, ce sont des moyens d’offrir de meilleurs services. Concrètement, on revendique plus de moyens pour les techniciennes en éducation spécialisée. Comme éducatrice, pouvoir compter sur l’appui d’une TES qui peut intervenir auprès d’un enfant en difficulté dans son groupe, ça nous permet de continuer de nous occuper des autres enfants et d’offrir le soutien à l’enfant en difficulté. En ce moment, obtenir les ressources permettant l’intervention d’une TES, ça prend un diagnostic. Et souvent, les diagnostics ne se font pas avant l’école. On doit noter et observer, faire pression pour suivre les enfants qui semblent en difficulté. On est souvent en train d’observer et de faire des notes pour identifier les problèmes chez les enfants. Et si on est surchargées, on n’a pas le temps de faire ça.

Sinon, on peut aussi parler de la qualité des services au niveau de la nourriture. La cuisinière doit préparer des repas équilibrés, et planifier des menus de qualité. Il y a un programme pédagogique sur la mise en forme et l’alimentation. Mais il faut que notre collègue aux cuisines ait du temps pour s’arrimer à ça. L’alimentation, c’est un élément important.

Tous les enfants, on les observe pour identifier les meilleurs moyens de les soutenir. On fait des actions éducatives personnalisées en fonction de leur développement moteur ou langagier. L’intervention de l’éducatrice, ce n’est pas un programme uniforme. Elle adapte ses activités à chacun des enfants. Mais pour faire ça, pour donner un bon service aux enfants, il faut avoir le temps.

On n’est vraiment pas des gardiennes. Nous sommes des professionnelles de la petite enfance. Le service qu’on donne, c’est un service de professionnelles.

AS. Que pensez-vous du fait que l’on entend beaucoup parler des places manquantes dans les CPE et des listes d’attente?

Les travailleuses. De nouvelles places se construisent. Par exemple, le CPE Pomme d’Api construit un nouveau point de service en faisant l’acquisition d’un nouveau bâtiment. Les places sont déjà attribuées. Mais la question c’est : « qui va travailler là »? 

En ce moment, le ratio qui est à la convention, c’est 8 enfants par groupe. Si on augmente les ratios pour attribuer plus de places, ça va être au détriment de la sécurité des enfants et de la qualité du service. Comme on l’a expliqué, notre travail nécessite un suivi, des analyses pour accompagner et soutenir les enfants. Avec des groupes de 8 enfants, c’est déjà difficile de faire ce suivi. D’ailleurs, le gouvernement demandait de rayer l’article de la convention qui établit le ratio à 8. 

Quand on est revenues de la pandémie, on n’était pas avec des groupes pleins. On a goûté à des ratios de 5 ou 6 enfants. On était moins dans les tâches et dans l’urgence. On était dans l’accompagnement et la stimulation, ça faisait toute la différence. 

Pour adresser le manque de main-d’œuvre, le gouvernement doit rendre les conditions de travail en CPE intéressantes. C’est comme ça qu’on attire des employées. S’il veut créer 37 000 places en augmentant les ratios, on va se mobiliser, car c’est une mauvaise idée. 

AS. Vous parlez de la pénurie de main-d’œuvre. Comment ça se vit, concrètement?

Les travailleuses. C’est difficile. Par exemple, on pourrait bien accumuler des banques de temps supplémentaire pour le travail qu’on fait en plus de notre journée. Mais, dans les faits, on serait quand même incapables de l’utiliser, car il manque de personnel pour nous remplacer. Nos congés pour raisons personnelles – à la fin de l’année – il nous en reste, car on n’a pas réussi à les utiliser. Et même quand on peut prendre congé, on se sent mal, parce qu’on sait que ça va créer une surcharge de travail pour nos collègues. Notamment en faisant en sorte que le ratio d’enfants dans leurs groupes ne soit pas respecté.

AS. Comment les gens ordinaires et les parents peuvent-ils être solidaires?

Les travailleuses. La plupart des gens nous appuient dans la rue. Les parents de notre CPE, ils ne trouvent pas ça facile. Mais on sent qu’ils sont derrière nous et qu’ils sont compréhensifs. Pour nous encourager, les gens peuvent prendre le temps de nous visiter sur la ligne de piquetage et de souligner notre travail. Ce serait le fun qu’il y ait des lettres ouvertes qui reprennent nos revendications et qui expriment une solidarité avec nous. Il y a des initiatives qui sont faites par Ma place au travail qu’on peut appuyer. 

AS. Est-ce que le gouvernement reconnaît votre expertise?

Les travailleuses. Je ne trouve pas. Je sens qu’on est souvent considérées comme des gardiennes. Les CPE sont un lieu d’éducation, pas de gardiennage. Pourtant, on est rattachées au ministère de la Famille, pas au ministère de l’Éducation. Ils ne mettent pas en valeur notre expertise et notre formation. C’est paradoxal parce qu’on nous demande – aux éducatrices et aux TES – des rapports d’observation, des plans d’intervention, des portraits d’enfant. Mais on ne nous donne pas le temps pour le faire. On se retrouve souvent à faire ça à l’extérieur de notre journée de travail, alors que c’est essentiel.

Être éducatrice en CPE, c’est une belle profession. Malgré les difficultés, si on reste, c’est parce qu’on est passionnées. On veut de la relève, on veut que le travail soit attirant. Le gouvernement est bien fier de vanter le modèle des CPE, mais ne le soutient pas et investit dans le privé. Les CPE, c’est aussi un milieu de vie, pas juste pour les enfants, mais pour nous aussi. Nos conditions de travail, c’est nos conditions de vie.

AS. Craignez-vous une loi spéciale?

Les travailleuses. Pas immédiatement, mais ce qui nous fait peur, c’est Legault qui dit dans les médias qu’il serait prêt à négocier durant les fêtes. C’est loin, les fêtes. On a peur qu’il étire la négo et ne veuille pas régler tout de suite. Il n’y a rien de plaisant à être dehors. On préférerait être auprès des enfants. 

On a peur aussi qu’une loi spéciale s’abatte sur nous en nous forçant à rentrer, mais en faisant table rase de nos demandes. 

On espérait que le déclenchement de la grève générale illimitée débloque rapidement la négociation. Mais, il ne semble pas que ce soit le cas. Le gouvernement dit vouloir négocier jour et nuit. Mais, le gouvernement a donné seulement deux jours lors de la dernière semaine de grève. Il n’a pas l’air pressé.


Selon un sondage, les éducatrices en CPE bénéficient déjà d’un soutien parmi 52% des parents. Pour être victorieuse, leur lutte a besoin d’une solidarité militante la plus large possible! Les éducatrices de la CSN montrent déjà le chemin: leur grève générale illimitée (GGI) est menée aux côtés des employé⋅es de soutien des CPE, personnes auxquelles le gouvernement n’offre pas de conditions de travail équivalentes.

Les éducatrices de la Fédération des intervenantes en petite enfance (FIPEQ-CSQ) entreront aussi en GGI à compter du 9 décembre. En aidant à organiser des syndicalistes qui militent sur le plancher dans différents milieux et dans différents types d’emploi, il est possible d’étendre le mouvement de grève encore plus largement. Encourageons les étudiantes et les étudiants en technique d’éducation à l’enfance à joindre le mouvement!

Un mouvement intersyndical et social de plus en plus grand, démocratique, et qui démontre sa force massivement dans la rue, sera essentiel pour confronter le gouvernement et sa menace de loi spéciale. Cette solidarité sera nécessaire pour améliorer les conditions de travail dans les CPE. Une victoire de la lutte des éducatrices pourrait allumer l’étincelle qui fera relever la tête de milliers de travailleurs et de travailleuses. Elle constituerait une nouvelle étape dans la lutte pour sauver nos services publics des politiques néolibérales.

Ce n’est pas parce qu’il manque d’argent que le gouvernement refuse d’investir dans les services publics. C’est un choix délibéré qui profite aux personnes à la tête des compagnies et à leurs représentants assis à l’Assemblée nationale. La lutte des éducatrices en CPE n’est pas seulement un conflit de travail ordinaire. Elle est un combat pour l’amélioration des conditions de vie de toutes les familles, un combat pour les droits des femmes et un combat contre l’ordre capitaliste qui profite des inégalités pour enrichir son élite.

Pour l’amélioration des conditions de travail en CPE!
Pour un large mouvement de solidarité avec les grèves dans les CPE!
Pour un système public, accessible et gratuit de CPE partout au Québec!

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