Lénine, directeur de campagne électorale

Le contexte électoral a été très intense en 2021 au Québec, avec les élections fédérales de l’automne suivies par celles au niveau municipal. Elles seront suivies par les élections provinciales en automne 2022. Afin d’armer théoriquement les socialistes dans ce contexte, Alternative socialiste publie pour la première fois en français ce texte de synthèse de l’approche des bolcheviks face aux élections bourgeoises. Il a été publié sous forme de brochure par Pathfinder en 19711. C’est en nous basant sur cette approche que nous avons présenté la candidature de Rosalie Bélanger-Rioux cet automne au poste de conseillère municipale à Verdun.


Ces dernières années, de nombreuses critiques ont été formulées à l’encontre de la participation des socialistes révolutionnaires aux élections capitalistes. Presque toutes les organisations d’ultragauche et de nombreux individus d’ultragauche, y compris des radicaux sincères, mais inexpérimentés, dénoncent une telle activité. Par exemple, dans un éditorial écrit juste avant les élections de novembre 1968, le Guardian (qui s’adapte souvent à l’ultragauchisme) a déclaré : «Nous estimons qu’il est impossible de soutenir quiconque pour un quelconque poste élu au sein du gouvernement du Meurtre International Incorporé.» Afin de renforcer ce point, l’éditorial fait appel au soutien de Lénine. Reconnaissant avec Lénine qu’il y a des moments où se présenter aux élections peut être utile, l’éditorial ajoute : «Nous sommes également d’accord avec Lénine qu’il est parfois utile, et même essentiel, de rejeter le réformisme parlementaire. C’est l’un de ces moments». Cette tentative de renforcer un argumentaire faible à l’aide de références déformées et décousues des écrits d’un grand révolutionnaire comme Lénine est une pratique courante chez ces ultragauchistes.

Afin de comprendre l’approche socialiste révolutionnaire des élections capitalistes, nous devons démêler un tissu de malentendus et de falsifications par rapport à l’histoire du point de vue marxiste, en particulier celui de Lénine, de la stratégie électorale. Est-il vrai, comme l’indique le Guardian, qu’à certains moments, Lénine a jugé utile de se présenter aux élections, alors qu’à d’autres moments, il était favorable au boycottage des élections? A-t-il mis davantage l’accent sur le boycottage ou sur la participation à l’arène électorale? Dans quelles circonstances a-t-il préconisé ces différentes tactiques?

Avant de discuter du point de vue de Lénine et de l’expérience du Parti bolchevik, il serait utile de revoir la pensée de Marx et Engels sur l’activité électorale socialiste.

Marx et Engels étaient d’ardents défenseurs du suffrage universel et soutenaient fermement toutes les luttes visant à étendre le droit de vote aux élections capitalistes, en particulier à la classe ouvrière. Ils ne se faisaient cependant aucune illusion voulant que l’extension du suffrage soit le moyen par lequel la classe ouvrière obtiendrait le pouvoir politique.

Selon Engels,

la classe possédante règne directement au moyen du suffrage universel. Tant que la classe opprimée, c’est-à-dire, en l’occurrence, le prolétariat, ne sera pas encore assez mûr pour se libérer lui-même, il considérera dans sa majorité le régime social existant comme le seul possible et formera, politiquement parlant, la queue de la classe capitaliste, son aile gauche extrême.2

Mais si le suffrage universel est utilisé comme un moyen de tromperie par les dirigeants capitalistes, quelle peut être son utilité pour le mouvement ouvrier révolutionnaire? Engels répond à cette question en écrivant en 1895 à propos de la situation en Allemagne à cette époque:

Ils ont transformé le droit de vote, selon les termes du programme marxiste français de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation. Et si le suffrage universel n’avait donné d’autre bénéfice que de nous permettre de nous compter tous les trois ans, que d’accroître par la montée régulièrement constatée, extrêmement rapide du nombre des voix, la certitude de la victoire chez les ouvriers, dans la même mesure que l’effroi chez les adversaires, et de devenir ainsi notre meilleur moyen de propagande; que de nous renseigner exactement sur notre propre force ainsi que sur celle de tous les partis adverses et de nous fournir ainsi pour proportionner notre action un critère supérieur à tout autre, nous préservant aussi bien d’une pusillanimité inopportune que d’une folle hardiesse tout aussi déplacée – si c’était le seul bénéfice que nous ayons tiré du droit de suffrage, ce serait déjà plus que suffisant. 

Mais il a encore fait bien davantage. Avec l’agitation électorale, il nous a fourni un moyen qui n’a pas son égal pour entrer en contact avec les masses populaires là où elles sont encore loin de nous, pour contraindre tous les partis à défendre devant tout le peuple leurs opinions et leurs actions face à nos attaques: et, en outre, il a ouvert à nos représentants au Reichstag une tribune du haut de laquelle ils ont pu parler à leurs adversaires au Parlement ainsi qu’aux masses au-dehors, avec une tout autre autorité et une tout autre liberté que dans la presse et dans les réunions.

[…] On trouva que les institutions d’État où s’organise la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d’utilisation nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions d’État. On participa aux élections aux différentes Diètes, aux conseils municipaux, aux conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chaque poste dont une partie suffisante du prolétariat participait à la désignation du titulaire. Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de ceux de la rébellion.3

Engels poursuit en disant que dans les dernières décennies du XIXe siècle en Allemagne, la propagande électorale était un moyen de lutte plus efficace que les aventures «révolutionnaires» «exécutées par de petites minorités conscientes à la tête des masses inconscientes» – faisant référence à diverses tentatives ultragauchistes de petits groupes tentant de prendre le pouvoir par des combats de rue.4

Dans le même article, il explique que grâce à sa stratégie électorale, le Parti social-démocrate d’Allemagne a connu une croissance rapide malgré l’imposition des Lois antisocialistes par le gouvernement Bismarck. (De 1878 à 1890, le parti a dû fonctionner sans journal, sans organisation légale, sans droit bancaire et de réunion).

Quelles sont les principales leçons à tirer des observations d’Engels sur la politique électorale socialiste en Allemagne? Il considérait la participation des socialistes aux élections comme «l’une des armes les plus tranchantes» pour combattre les institutions de l’État et exposer les autres partis devant les masses; comme une méthode efficace pour atteindre les masses avec les idées du parti; comme une plateforme utile pour exprimer les idées du parti et attaquer ses adversaires si le parti réussissait à gagner des sièges; comme une mesure de la force et du soutien du parti parmi les masses; et comme un moyen de légitimer le parti devant les masses et de le mettre dans une position où les tentatives d’interdiction du parti pourraient être combattues plus facilement. Cela était particulièrement important en Allemagne, à la lumière des Lois antisocialistes. Les activités légales du parti – ses campagnes électorales – étaient des armes puissantes lui permettant de lutter pour le droit du parti à exister.

En raison du développement relativement paisible du capitalisme allemand et de la puissante progression de ses forces productives en l’absence de toute situation révolutionnaire majeure, de larges sections du Parti social-démocrate d’Allemagne se sont progressivement adaptées au capitalisme et sont devenues réformistes. En conséquence, l’activité parlementaire du Parti social-démocrate d’Allemagne a pris une forme entièrement différente de celle décrite par Engels. Les socialistes du Reichstag ont commencé à considérer l’activité parlementaire non pas comme une méthode précieuse d’agitation et de propagande, mais comme un moyen d’obtenir des réformes législatives et de faire avancer leur propre carrière parlementaire. Un phénomène similaire se produit également en France et dans d’autres pays européens. Les tactiques parlementaires n’étaient plus considérées comme faisant partie de la lutte de masse contre le capitalisme. Les campagnes électorales étaient considérées comme un moyen de réformer le capitalisme.

Aux États-Unis, avant la Première Guerre mondiale, une aile du Parti socialiste sous la direction d’Eugene V. Debs a fait un excellent usage propagandiste des élections capitalistes – un exemple magnifique dont nous pouvons apprendre beaucoup. Mais il y avait aussi une très grande section réformiste dans le parti qui cherchait à obtenir des sièges et à faire carrière dans le gouvernement capitaliste, principalement dans les gouvernements municipaux, afin de réaliser quelques réformes minimales – comme la réparation d’un système d’égouts. Les révolutionnaires de l’époque les appelaient à juste titre les «socialistes d’égout».

Alors que ce carriérisme parlementaire s’approfondissait et se renforçait en Europe occidentale et aux États-Unis, Lénine, se basant sur les traditions révolutionnaires de Marx et Engels, enrichissait de manière créative l’approche socialiste révolutionnaire de la stratégie électorale. La première expérience du Parti bolchevik en matière d’élections remonte à 1905, lorsque le régime tsariste a tenté de convoquer des élections pour la Douma – le nom russe du parlement. (Ce n’était pas un parlement comme ceux d’Europe occidentale, car la Russie n’était pas une république bourgeoise. La Russie était dirigée par une monarchie tsariste qui faisait une concession à la poussée révolutionnaire en se dotant d’une forme de parlement, dans le but, toutefois, de maintenir la monarchie).

Les bolcheviks ont utilisé la tactique du boycottage des élections à la Douma, et la Douma a été balayée par une grève générale en octobre 1905. Cette tactique a manifestement été couronnée de succès, et Lénine l’a analysée plus tard. Le boycottage était conforme aux conditions objectives et aux possibilités révolutionnaires du pays à l’époque, ce qui rendait erroné le fait de s’appuyer sur les tactiques parlementaires d’une période plus stable.

En 1906, lorsque des élections sont à nouveau convoquées, les bolcheviks boycottent à nouveau le scrutin. Plus tard, Lénine a admis que ce boycottage avait été une erreur. Les bolcheviks n’avaient pas su reconnaître le déclin de la poussée révolutionnaire aussi tôt qu’ils auraient dû, et faire les ajustements tactiques nécessaires. C’était une erreur tactique mineure, écrivait Lénine, mais une erreur tout de même. Le boycottage bolchevik n’a pas réussi à balayer ces élections et la Douma a été établie. Quelques mois plus tard, le gouvernement tsariste jugea nécessaire de dissoudre cette Douma et d’en mettre en place une nouvelle qui serait plus loyale. Le gouvernement a convoqué de nouvelles élections au début de 1907. Cette fois, les bolcheviks et les mencheviks se sont joints à d’autres partis radicaux pour présenter des candidats aux élections. Un certain nombre de bolcheviks ont été élus députés à la deuxième Douma.

En juin 1907, la deuxième Douma est dissoute, écrasée par un coup d’État, et les députés sociaux-démocrates sont arrêtés et emprisonnés. De nouvelles élections sont organisées en novembre 1907. À cette époque, une forte faction d’ultragauche au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (auquel appartenaient à la fois les bolcheviks et les mencheviks), englobant la majorité de la direction de l’organisation bolchévique, prit la position que ces élections devaient être boycottées. Sur la base de l’expérience de la deuxième Douma, qui avait été écrasée, et du boycottage réussi en 1905, ils ont déclaré que le parti ne devait pas participer à ces élections.

Lénine est le seul dirigeant central des bolcheviks qui soit favorable à la participation à ces élections. Les bolcheviks d’ultragauche sont battus, et le parti présente des candidats. Les bolcheviks font élire quelques députés à la troisième Douma.

La troisième Douma a duré jusqu’en 1912, date à laquelle de nouvelles élections ont été organisées pour une quatrième Douma, la dernière avant la révolution de février 1917.

Parce qu’il y a plus d’écrits sur les élections de 1912 que sur les précédentes, un examen de celles-ci démontrera l’approche de Lénine concernant les campagnes électorales et la participation des bolcheviks aux parlements capitalistes. Contrairement aux élections de 1906 et 1907, les élections de 1912 ont eu lieu pendant une montée en puissance rapide du mouvement ouvrier. Par conséquent, les opportunités existaient pour une offensive de propagande plus importante que lors des élections précédentes. Une campagne de plus grande envergure était possible. En 1911, un an avant que les élections n’aient lieu, Lénine a écrit un article intitulé La campagne électorale et le programme électoral qui dit dans son premier paragraphe: 

Les élections à la IVe Douma d’Etat sont fixées à l’an prochain. La social-démocratie doit ouvrir sans délai sa campagne électorale. […] Le renforcement de notre propagande, de notre agitation, de notre organisation est à l’ordre du jour et les élections à venir sont un «point d’appui» naturel, inévitable, actuel dans ce travail.5

En d’autres termes, la campagne électorale devait être au centre de l’offensive propagandiste du parti.

Lénine explique ensuite l’importance de la plateforme électorale. Elle n’est pas créée spécialement pour les périodes électorales, mais découle du programme général du parti et des positions que le parti a établies grâce à l’expérience des années précédentes. Il déclare ensuite :

Il est très souvent profitable, et souvent même indispensable de ramasser le programme électoral de la social-démocratie dans un bref mot d’ordre d’ensemble, un mot de passe pour les élections, qui mette en relief les questions les plus essentielles de la pratique politique immédiate, qui donne le prétexte et la matière les plus accessibles et les mieux utilisables pour développer une propagande socialiste complète. Pour notre époque, nous ne pouvons prendre pour devise, pour mot d’ordre d’ensemble que les trois points suivants: 1) république, 2) confiscation de toutes les terres des propriétaires fonciers, 3) journée de travail de huit heures.6

C’étaient les slogans électoraux des bolcheviks. Ce sont les revendications que les bolcheviks ont popularisées et portées aux masses. De la même manière aujourd’hui, le Socialist Workers Party se concentre sur plusieurs revendications clés telles que «Ramener les troupes à la maison maintenant», «Le contrôle de la communauté noire par les Noirs» et «La libération des femmes» dans ses programmes électoraux.

En janvier 1912 (les élections devaient avoir lieu en novembre), les bolcheviks ont adopté une plateforme électorale selon les lignes proposées par Lénine. Le lancement de la campagne électorale a coïncidé avec la publication du premier journal bolchevik légal, la Pravda, un journal de quatre pages qui paraissait quotidiennement. Le lancement de la Pravda est une victoire majeure pour le Parti bolchevik. Il devient le principal instrument de publicité de la campagne électorale et de popularisation de son programme. En lisant les articles que Lénine a écrits à cette époque, on peut voir qu’il considérait la promotion de la Pravda et la construction de la campagne électorale comme un processus lié. Il écrivait des articles détaillés sur le journal, discutant du nombre de nouveaux abonnés, du nombre de ceux qui venaient des quartiers ouvriers, etc. Il analysait ensuite les régions du pays d’où provenaient les abonnements, la proportion d’ouvriers parmi les abonnés, etc. Il a suivi l’évolution du journal de très près, parallèlement à l’évolution de la campagne électorale.

À cette époque, les lois électorales en Russie étaient extrêmement restrictives et discriminatoires, privant la majorité des paysans et des ouvriers du droit de vote. Elles font presque paraître démocratiques les lois électorales restrictives de ce pays. En outre, les lois étaient très compliquées et difficiles à comprendre. Dans la section de sa biographie de Staline qui couvre cette période, Trotsky souligne que «[c]ombinant à une audacieuse envergure de pensée une attention inlassable pour les détails, Lénine était peut-être le seul marxiste qui eût étudié à fond toutes les ficelles et tous les pièges de la loi électorale de Stolypine.» Non seulement Lénine était l’expert du parti en matière de lois électorales, mais il était en substance le directeur de la campagne. Trotsky écrit : «Après avoir donné à la campagne électorale son inspiration politique, il la dirigeait pratiquement de jour en jour. Pour aider Pétersbourg, il envoyait de l’étranger des articles, des instructions et des émissaires soigneusement préparés.»7 Que Lénine ait fait office de directeur de campagne de cette manière est particulièrement étonnant, puisqu’il était en exil en Pologne.

Lénine a suivi le déroulement des élections tout comme il a suivi la croissance du journal et l’augmentation du nombre de membres du parti. Une fois les élections terminées, il a rédigé des analyses statistiques détaillées sur la signification des élections, y compris les votes obtenus par chaque parti.

Dans les districts ouvriers, seuls des sociaux-démocrates ont été élus, dont six bolcheviks. Les six bolcheviks élus à la quatrième Douma étaient tous des ouvriers, dont certains avaient été très actifs dans le mouvement syndical et y avaient joué des rôles de premier plan. Ce n’était pas le cas des mencheviks. Seuls un ou deux de leurs sept députés étaient des ouvriers.

Lors du premier tour des élections, le gouvernement a utilisé un prétexte et un autre pour disqualifier les travailleurs d’un certain nombre d’usines de Saint-Pétersbourg. Cela a déclenché d’énormes manifestations des ouvriers en faveur du droit de vote, de leur droit d’avoir une élection et de leur droit d’avoir leurs propres députés. Les bolcheviks étaient à la tête de ces manifestations. En conséquence, certaines des élections dans ces districts ont été invalidées et de nouvelles élections ont été organisées. Dans une telle situation, on peut affirmer que les partisans du boycottage des élections n’auraient pas été très populaires parmi ces travailleurs.

Les 13 députés sociaux-démocrates ont fonctionné, du moins au début de leur participation à la Douma, comme un caucus commun. Le jour de l’ouverture de la première session de la quatrième Douma, le caucus commun a refusé de participer à la sélection d’un comité de présidence et d’un président de séance. Cette action était révélatrice de la politique que les députés bolcheviks allaient adopter pendant les deux années et demie suivantes. Ils ont pris la parole, présenté des exposés sur les conditions de la classe ouvrière, exigé des réponses de divers ministres du gouvernement sur les raisons pour lesquelles les choses n’étaient pas faites mieux ou différemment, et participé aux commissions. Mais ils n’ont pas aidé le travail de la législation ou l’adoption de lois. Sur presque tous les projets de loi présentés à la Douma, ils s’abstenaient de voter. Lorsque, de temps en temps, une loi présentée avait un certain avantage pour la classe ouvrière, ils votaient pour elle. Mais cela se produisait très, très rarement dans la Douma réactionnaire.

Bien que les députés bolcheviks aient été continuellement harcelés, parfois suspendus des sessions, occasionnellement arrêtés, habituellement interrompus et chahutés lorsqu’ils parlaient sur le plancher de la Douma, et continuellement suivis par la police tsariste, ils étaient toujours capables de fonctionner. Tous les députés de la Douma, tous partis confondus, étaient censés bénéficier de l’immunité d’arrestation ; ils ne pouvaient être condamnés que par un procès de leurs pairs, c’est-à-dire par la Douma elle-même. Mais le gouvernement a continuellement essayé de voir s’il pouvait violer l’immunité des députés bolcheviks. Cependant, lorsque le gouvernement s’y essayait, les masses intervenaient par des manifestations et limitaient le pouvoir du gouvernement. Toute atteinte aux droits des députés bolcheviks avait un profond effet de radicalisation sur les travailleurs qui croyaient sincèrement que leurs députés ne devaient pas subir de telles indignités. Les députés bolcheviks étaient en contact permanent avec les ouvriers dans les usines. Ils visitaient les usines, et les ouvriers envoyaient des délégations au siège des députés. Badaev, l’un des députés bolcheviks, a écrit bien des années plus tard : «J’ai des liaisons dans toutes les entreprises, même dans les plus petites.»8

Entre les sessions de la Douma, les députés bolcheviks faisaient de longues tournées dans tous les quartiers ouvriers, parlant aux travailleurs, recueillant des informations et, surtout, effectuant un travail interne de parti. Il est important de se rappeler qu’à cette époque, le Parti bolchevik était clandestin. Même un petit parti bourgeois libéral, les Cadets, était officiellement illégal, bien qu’il ne fonctionnait pas dans la clandestinité. Le Parti bolchevik ne pouvait pas fonctionner comme un parti politique légal. Mais ses députés à la Douma, dont les membres jouissaient d’un certain statut juridique, de l’immunité d’arrestation et d’un certain respect – pas seulement du respect, mais d’une réelle autorité parmi les masses de travailleurs – étaient dans une position stratégique pour faire du travail de parti. Ils pouvaient faire certains types de travail beaucoup plus facilement que les membres qui étaient dans la clandestinité. Ils aidaient à obtenir de faux passeports, à organiser des conférences, à collecter des fonds et à travailler sur le journal. Badaev décrit comment Lénine l’a incité à travailler sur le journal et à effectuer du travail interne de parti. Il décrit une myriade de missions de ce type que les députés bolcheviks ont effectuées. Leur principale responsabilité n’était pas de voter des lois, mais de mener à bien un grand nombre d’autres activités qui seraient la fonction normale de tout parti révolutionnaire.

Lénine a non seulement joué le rôle principal dans l’inspiration et l’organisation de la campagne électorale, mais il a également joué un rôle clé dans l’activité de la fraction bolchévique à la Douma. Plusieurs réunions ont eu lieu à Cracovie entre les membres du Comité central du parti et les députés de la Douma pour discuter de ce qu’il fallait faire. Badaev raconte les résultats de l’une de ces réunions :

Pendant la conférence de Cracovie, les députés ouvriers examinent avec le Comité central toutes les questions relatives au travail du «groupe des six». Nous quittons Cracovie chargés de directives pratiques, concrètes. Non seulement la ligne générale de notre activité est définie, mais encore sont résolues différentes questions comme la répartition des interventions, les matériaux à préparer, l’action extra-parlementaire à conduire, etc. Pour nous, députés ouvriers, qui devons travailler dans des conditions extrêmement compliquées et défavorables, un échange vivant d’idées avec le noyau dirigeant du Parti, et en particulier naturellement avec Vladimir Ilitch, a une importance énorme.9

Lorsque les députés bolcheviks ont été élus pour la première fois à la Douma, Lénine a envoyé à chacun d’entre eux un long questionnaire avec des questions sondant presque tous les aspects de la campagne électorale : quel soutien avaient-ils reçu de telle ou telle faction ; combien d’intellectuels les avaient soutenus ; combien d’ouvriers les avaient soutenus ; quels problèmes avaient été soulevés en plus de ceux qui figuraient dans le programme électoral ; comment les différentes parties du programme du parti avaient-elles été acceptées ; quels étaient les arguments soulevés par les ouvriers ; quelles étaient les questions soulevées? Il a dit, en fait, «Je veux que chacun d’entre vous remplisse un questionnaire afin que nous puissions décider de ce que nous devons faire ensuite et comment améliorer notre travail à la Douma.»

Kroupskaïa, une importante bolchévique qui était également l’épouse de Lénine, écrit dans ses mémoires que Lénine rédigeait parfois les discours que les députés prononçaient à la Douma.10 Elle relate certains de ces discours, notamment ceux sur l’éducation et sur la situation dans les écoles en Russie. Il est intéressant d’examiner ces discours, car les discours que Lénine écrivait pour les députés de la Douma étaient très différents de la plupart des articles qu’il écrivait pour la Pravda ou des lettres qu’il envoyait aux membres du parti. Il a écrit chacun d’entre eux d’une manière qui pouvait être comprise par les personnes qu’il essayait d’atteindre.

La presse bourgeoise n’accordait que très peu de couverture aux députés bolcheviks et, bien sûr, il n’y avait alors ni télévision ni radio. La seule façon dont un discours à la Douma pouvait être largement diffusé auprès des ouvriers était de le publier sous forme de brochure, d’en imprimer des extraits sous forme de tract ou de l’imprimer dans la Pravda. Comme quarante mille exemplaires de la Pravda étaient vendus chaque jour dans les quartiers ouvriers de Saint-Pétersbourg, c’était le principal moyen de diffusion des discours. Entendre ce que leurs députés disaient à la Douma était une bonne raison pour les ouvriers d’acheter le journal. Aux yeux des ouvriers, ils n’étaient pas seulement des députés bolcheviks, mais ils étaient considérés comme les députés des ouvriers. C’était une expression courante dans tout le langage de propagande de l’époque, les députés des ouvriers. C’est ainsi que les bolcheviks désignaient leurs députés, et c’est ainsi que les ouvriers les désignaient.

Comme dans toute fraction parlementaire, les députés bolcheviks étaient fortement sensibles aux pressions de l’adaptation à l’environnement parlementaire. Il n’est pas rare que Lénine leur ait écrit pour les inciter à adopter une position plus tranchée sur les grandes questions. C’est notamment le cas lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914.

Ce n’était pas le seul problème auquel les députés bolcheviks étaient confrontés. Au moment de leur élection, ils avaient travaillé ensemble dans un caucus commun de la Douma avec les mencheviks. Mais les différences politiques entre les mencheviks et les bolcheviks, non seulement au sein du caucus de la Douma, mais aussi dans l’ensemble du parti, étaient devenues si marquées que, moins d’un an après les élections, les députés bolcheviks ont formé leur propre caucus. Dans le caucus commun de la Douma, les députés mencheviks ont tenté de museler les six députés bolcheviks en les plaçant sous la discipline de la «majorité». Une scission définitive s’est produite entre les mencheviks et les bolcheviks, qui ne s’est jamais refermée.

Cette scission devait être expliquée aux travailleurs conscients de la classe, et une campagne massive a été lancée pour solliciter le soutien des travailleurs : collecte de pétitions, débats dans les usines entre les députés bolcheviks et mencheviks, articles dans la Pravda, et ainsi de suite. En d’autres termes, la position des députés bolcheviks était utilisée pour exposer les mencheviks devant les masses, pour creuser un fossé entre les masses et les mencheviks, ce qu’ils ont fait avec beaucoup de succès. Ils soulignaient que les mencheviks voulaient de plus en plus s’adapter aux libéraux sur telle ou telle question. Ils l’ont écrit dans leur journal et ils en ont parlé aux ouvriers, et en quelques semaines, il est devenu clair comme de l’eau de roche que les bolcheviks jouissaient d’un soutien bien plus important parmi les ouvriers que les mencheviks.

Badaev estime que parmi les travailleurs conscients de leur classe, les bolcheviks avaient entre 75 et 90 % de soutien; les mencheviks, le reste. Par exemple, les bolcheviks détenaient une majorité de sièges dans les conseils de 14 des 18 principaux syndicats russes de l’époque.

Un autre problème était qu’un député bolchevik, Roman Malinovsky – le chef de la fraction, en fait – était un agent de police ; il était un flic tsariste. Dans sa position, il était bien sûr responsable de la persécution et de l’emprisonnement de nombreux bolcheviks, y compris l’exécution de beaucoup d’entre eux. Mais en raison de la manière disciplinée dont la fraction fonctionnait, il était obligé de parler avec la ligne du Parti bolchevik. Quand, au début, il essayait de dévier un peu de la ligne, d’adoucir un peu sa position sur telle ou telle question, Lénine le notait rapidement, et il était rappelé à l’ordre rapidement par la fraction. Malinovsky est devenu l’un des meilleurs orateurs – si ce n’est le meilleur orateur – des bolcheviks. Il était l’un des meilleurs orateurs, le plus agressif et le plus extraverti pour les bolcheviks à la Douma et il a fait un bon travail de propagande. Il était obligé de le faire à cause de la façon dont la fraction fonctionnait et de la façon dont le parti fonctionnait. Cela montre qu’un parti discipliné ne peut pas être facilement détruit par des agents de police.

Alors que Malinovsky était encore député, il y a eu un changement dans la hiérarchie du département de la police et ses supérieurs ont décidé de le retirer. Un jour, soudainement, il est parti. Les bolcheviks n’ont eu aucun avertissement. Il y avaient eu quelques soupçons sur le fait qu’il pourrait être un policier, mais fondamentalement, il n’y a eu aucun avertissement. Il est juste parti dans un autre pays. Bien sûr, le fait qu’il soit parti comme ça a créé un gros scandale et les bolcheviks devaient pouvoir y répondre. Ils l’ont dénoncé et l’ont expulsé du parti. Mais il n’y avait toujours pas de preuve que Malinovsky était un agent. Cela n’a été prouvé qu’après la révolution, lorsque les bolcheviks ont obtenu les dossiers de la police tsariste. Lorsqu’il est retourné en Russie après la révolution, il a été exécuté pour son rôle d’agent de police.

Nous voyons donc que l’un des meilleurs exemples de fraction parlementaire d’un parti socialiste a été élaboré par les bolcheviks, en dépit d’obstacles considérables, d’une situation objective médiocre et du fait que le chef de la fraction était un agent de police. C’est beaucoup mieux que ce que le mouvement socialiste allemand a pu faire à cette époque dans des conditions beaucoup plus favorables.

Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale et l’entrée en guerre de la Russie, les députés bolcheviks ont tenu bon en refusant de voter les crédits de guerre à la Douma. Ils ont voté contre les crédits de guerre et ont quitté la séance. Ils ont d’abord agi conjointement avec les mencheviks, puis ils ont tenu bon tout seuls, les mencheviks ayant cédé aux pressions. Ils ont dénoncé la guerre impérialiste de leur propre classe dirigeante impérialiste sur le plancher de la Douma tsariste. Bien sûr, avec cette position, ce n’était qu’une question de mois avant que les cinq députés bolcheviks (pas l’agent) et six autres dirigeants bolcheviks du pays ne soient arrêtés, jugés et condamnés aux travaux forcés en Sibérie.

Malgré le chauvinisme hystérique qui balayait le pays et l’emprise de la réaction gouvernementale, les arrestations et les procès ont stimulé les manifestations et les protestations des ouvriers et des étudiants. Des protestations ont eu lieu dans les usines contre la condamnation des députés ouvriers. La nouvelle du procès s’est répandue dans tout le pays, des tracts ont été distribués par milliers, et l’opposition bolchevik à la guerre et son explication ont été largement diffusées.

Nous devons noter le type de campagne défensive que les bolcheviks ont mené. Ils ont lancé une campagne de défense massive pour faire connaître leurs enjeux à tout le pays. Le fait que les dirigeants élus des masses de la classe ouvrière aient été envoyés en Sibérie a eu un impact profond sur la conscience de ceux qui avaient encore des illusions parlementaires. (Lénine a écrit un article après les procès critiquant la plupart des députés pour ne pas avoir énoncé plus clairement leur position sur la guerre, mais louant les bonnes tactiques utilisées pour leur défense).

Quelles sont les leçons à tirer de ces deux années et demie d’expérience? La campagne et l’élection des députés de la Douma ont fourni une légitimité et des opportunités légales importantes pour le Parti bolchevik clandestin et illégal. Elle a servi de moyen d’atteindre et de cimenter les liens avec la masse des travailleurs. Elle a permis de dénoncer le gouvernement tsariste et les partis politiques, ainsi que les libéraux et les mencheviks. En particulier, elle a permis de tracer une ligne de démarcation nette entre le Parti bolchevik et les mencheviks réformistes. Elle a montré que les révolutionnaires peuvent utiliser la tribune parlementaire sans être corrompus ni être manœuvrés pour assumer la responsabilité du gouvernement réactionnaire et de sa politique. Le travail parlementaire peut fusionner avec l’ensemble des activités du parti et y jouer un rôle central. Dans une période de radicalisation croissante, Lénine ne considérait pas le travail électoral comme une activité périphérique ou secondaire. Il ne s’agissait pas d’une tâche à accomplir de manière routinière, mais plutôt de la tâche centrale du parti, qui exigeait une énorme mobilisation des forces, une inspiration politique et un grand souci du détail.

Le caucus parlementaire, afin de maintenir sa ligne de principe et être efficace, doit être subordonné au parti dans son ensemble. Ce point était crucial. À l’époque, les mencheviks et les représentants parlementaires sociaux-démocrates d’Europe occidentale avaient commencé à décider eux-mêmes de leur ligne au parlement. Mais les bolcheviks ont prouvé que la seule façon de maintenir une perspective révolutionnaire dans ce genre d’activité était de garder le groupe parlementaire de la Douma, avec toutes les pressions qu’il subissait, subordonné au parti dans son ensemble.

L’une des principales leçons a été celle tirée de la relation entre cette approche et les révolutions de Février et d’Octobre 1917. Trotsky écrit dans son Histoire de la révolution russe que si une situation révolutionnaire s’était développée en 1914 – et c’était possible à l’époque – les bolcheviks auraient pu accéder directement au pouvoir sans que le pays doive passer par un gouvernement provisoire et un gouvernement de coalition menchevique/social-révolutionnaire avec les partis capitalistes comme cela s’est produit en 1917.

Il souligne qu’en raison de la Première Guerre mondiale, du chauvinisme national et de la persécution de leur parti, les bolcheviks n’étaient pas en mesure de prendre le pouvoir lors de la révolution de Février 1917. Il explique ensuite que ce sont ces travailleurs conscients de leur classe qui avaient assimilé les leçons et les enseignements du Parti bolchevik deux ou trois ans avant le début de la guerre qui ont joué un rôle clé dans la réalisation de la révolution de Février. En 1912-14, le Parti bolchevik était le parti de masse dans les districts ouvriers. Les leçons tirées de cette période d’avant-guerre – les campagnes électorales, la participation des bolcheviks à la Douma, ce qu’ils disaient dans leurs discours, la publication de la Pravda – ont été cruciales en février 1917.

Après la révolution de Février, lorsque les dirigeants bolcheviks sont revenus d’exil, une grande partie des racines qu’ils avaient dans les masses avant la guerre existaient encore, ce qui a facilité le processus de reconstruction du parti pour la révolution d’Octobre. Il y avait un lien direct entre l’activité que le Parti bolchevik a menée dans la période 1912-14 et la réalisation de la révolution d’Octobre.

Il existe un autre chapitre dans l’histoire de l’approche bolchevik de l’activité électorale: leur attitude à l’égard de l’élection de l’Assemblée constituante en 1917. Le gouvernement provisoire qui a été mis en place après l’éviction du régime tsariste lors de la révolution de Février a continuellement promis de convoquer une Assemblée constituante, mais dans la pratique, il n’a cessé de la retarder. Les bolcheviks étaient en faveur d’une Assemblée constituante parce qu’il y avait encore des illusions largement répandues, en particulier parmi les paysans, sur la nécessité d’une assemblée, c’est-à-dire d’une forme de gouvernement républicain bourgeois; et ces illusions devaient être dissipées.

Le soutien vigoureux des bolcheviks à une Assemblée constituante a contribué à exposer la réticence des partis bourgeois et des réformistes à convoquer des élections pour l’Assemblée constituante. Bien que les bolcheviks aient soutenu une Assemblée constituante contre la restauration de la monarchie ou un coup d’État militaire, ils n’ont laissé aucun doute sur le fait qu’entre une république ouvrière basée sur les soviets et une république parlementaire bourgeoise, ils préféraient la première.

Lorsque les élections pour une Assemblée constituante sont finalement convoquées, les bolcheviks y participent. Les listes de candidats devaient être établies et soumises à la commission électorale avant le 17 octobre. Les élections étaient prévues pour le 12 novembre. Entre ces deux dates, les Soviets, sous la direction du Parti bolchevik, ont pris le pouvoir politique. C’était une révolution sociale, la plus importante de l’histoire du monde. Une question se pose alors: les bolcheviks doivent-ils annuler les élections de l’Assemblée constituante prévues pour le 12 novembre? Les bolcheviks ont décidé d’autoriser les élections et de maintenir leurs propres candidats dans la course.

Lorsque l’Assemblée constituante s’est réunie la première semaine de janvier 1918, deux mois après l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement soviétique, les bolcheviks ont présenté une résolution à l’Assemblée demandant à celle-ci de soutenir le gouvernement soviétique. Les bolcheviks n’avaient pas la majorité et lorsque les délégués ont rejeté cette motion, exposant leur véritable position d’opposants au gouvernement ouvrier, les bolcheviks ont dissous l’Assemblée constituante au nom du gouvernement soviétique. À ce moment-là, après deux mois de révolution et d’expérience, et en raison de la position des autres partis réformistes sur la question du gouvernement soviétique, la plupart des illusions des masses sur le parlementarisme avaient été dissipées.

Revenant plus tard sur cette expérience dans La maladie infantile du communisme (le «gauchisme»), Lénine a écrit :

De là une conclusion absolument indiscutable: la preuve est faite que même quelques semaines avant la victoire de la République soviétique, même après cette victoire, la participation à un parlement démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire, lui permet de démontrer plus facilement aux masses retardataires pourquoi ces parlements méritent d’être dissous, facilite le succès de leur dissolution, facilite l’«élimination politique» du parlementarisme bourgeois.11

Les leçons positives de l’expérience bolchevik en matière de parlementarisme, ainsi que l’exemple négatif des partis d’Europe occidentale, ont été discutées en profondeur et codifiées dans un ensemble de thèses adoptées lors du deuxième congrès de l’Internationale communiste en 1920. En résumé, voici quelques-uns des points clés inclus dans ces thèses:

  • Les parlements ou les congrès bourgeois ne peuvent en aucun cas servir d’arène de lutte pour la réforme ou pour l’amélioration du sort des travailleurs et travailleuses.
  • Les socialistes révolutionnaires répudient le parlementarisme, en tant que forme d’État, pour exercer la dictature de classe de la classe ouvrière. Ils rejettent la possibilité de gagner le parlement à leur cause. Il n’est possible de parler d’utilisation de l’organisation étatique capitaliste que dans le but de la détruire.
  • La méthode fondamentale de lutte de la classe ouvrière contre le régime capitaliste est la méthode de l’action de masse; les tactiques parlementaires, bien qu’importantes, sont supplémentaires et y sont subordonnées.
  • L’objectif du travail au sein des élections ou des congrès capitalistes est la propagande pour atteindre les travailleurs et d’autres secteurs de la population qui n’ont pas encore été atteints.
  • Les campagnes électorales ne doivent pas avoir pour objectif premier d’obtenir des votes, mais doivent être des mobilisations révolutionnaires impliquant non seulement les dirigeants et les candidats du parti, mais aussi l’ensemble des membres du parti.
  • Le refus de principe de participer aux élections est une doctrine naïve et puérile.
  • La question de la forme de l’intervention dans les élections, y compris les boycottages, est une question tactique, à élaborer en fonction des circonstances concrètes.

Ces thèses ont été discutées et adoptées en raison de la forte tendance – dans nombre de nouveaux partis communistes militants, mais inexpérimentés, adhérant à la IIIe Internationale – à rejeter toute forme de parlementarisme et toute participation à un type quelconque d’organisation légale comme les syndicats.

Je voudrais conclure en évoquant l’attitude de Lénine à l’égard des campagnes électorales en Europe occidentale et aux États-Unis. Il a déclaré qu’il savait que les gens disaient que cette forme de parlementarisme était bien en Russie, mais que dans d’autres pays, les choses étaient différentes. C’était une conclusion erronée, a dit Lénine. Les communistes de tous les pays devraient:

changer sur toute la ligne, dans tous les domaines de la vie, le vieux travail socialiste, trade-unioniste, syndicaliste et parlementaire, en un travail nouveau, communiste. Des traits opportunistes et purement bourgeois, des traits d’affairisme et de fourberie capitaliste se sont aussi manifestés surabondamment dans nos élections. Les communistes d’Europe occidentale et d’Amérique doivent apprendre à créer un parlementarisme nouveau, inaccoutumé, non opportuniste, non arriviste: il faut que le Parti communiste formule ses mots d’ordre; que les vrais prolétaires, aidés des éléments pauvres, inorganisés et entièrement écrasés, répandent et distribuent des tracts, visitent le domicile des ouvriers, les chaumières des prolétaires ruraux et des paysans des hameaux perdus (heureusement que dans le reste de l’Europe il y a beaucoup moins de hameaux perdus qu’en Russie; en Angleterre ils sont très peu nombreux); qu’ils pénètrent dans les cabarets tout ce qu’il y a de plus peuple, s’insinuent dans les associations, sociétés, rassemblements fortuits les plus populaires; qu’ils parlent au peuple, mais pas un langage d’érudit (et pas trop parlementaire); qu’ils ne courent pas le moins du monde après un «siège» au parlement, mais éveillent partout la pensée, entraînent la masse, prennent au mot la bourgeoisie, utilisent l’appareil qu’elle a créé, les élections qu’elle a fixées, les appels qu’elle adresse au peuple entier; qu’ils fassent connaître le bolchevisme au peuple comme jamais (en régime bourgeois) on n’a pu le faire en dehors des périodes électorales (exception faite bien entendu pour les grandes grèves où le même appareil de propagande populaire fonctionnait chez nous avec plus d’intensité encore). Chose difficile, extrêmement difficile à réaliser en Europe occidentale et en Amérique; mais on peut et l’on doit s’acquitter de cette tâche; car, d’une façon générale, on ne saurait, sans fournir un effort, atteindre les objectifs du communisme. Et il s’agit de travailler à l’accomplissement de tâches pratiques de plus en plus variées, de plus en plus liées à toutes les branches de la vie sociale et permettant de conquérir une branche, un domaine après l’autre, sur la bourgeoisie.12


1 Cette brochure est basée sur un discours prononcé lors d’une conférence du Socialist Activists and Education tenue à Oberlin, Ohio, du 9 au 16 août 1970. Doug Jenness, un dirigeant de longue date du Socialist Workers Party, a été son directeur de campagne national adjoint en 1968 et son directeur de campagne national en 1976 et 1988. Il est l’éditeur de An Action Program to Confront the Coming Economic Crisis et l’auteur de Farmers Face the Crisis of the 1990s, tous deux publiés par Pathfinder.
2 Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat
3 Friedrich Engels, Introduction, dans Karl Marx, Les luttes de classes en France
4 Friedrich Engels, Introduction, dans Karl Marx, Les luttes de classes en France
5 Lénine, La campagne électorale et le programme électoral, dans Oeuvres complètes tome 17. Éditions du Progrès, Moscou, 1977, p.282
6 Lénine, La campagne électorale et le programme électoral, dans Oeuvres complètes tome 17. Éditions du Progrès, Moscou, 1977, p.285
7 Léon Trotsky, Staline
8 A. E. Badaev, Les Bolcheviks au Parlement tsariste, Bureau d’éditions, Paris, 1932, (Fac simile 1971), p.109
9 A. E. Badaev, Les Bolcheviks au Parlement tsariste, Bureau d’éditions, Paris, 1932, (Fac simile 1971), p.83-84
10 N.K. Kroupskaïa, Reminiscences of Lenin, International Publishers, New York, 1960, p.256
11 Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)
12 Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)