Construire un rapport de force pour remettre la lutte et la solidarité à l’agenda

En juin, les élections départementales et régionales françaises ont été marquées par une abstention historique : 68% des électeurs ont boudé les urnes. Dans la catégorie des 18-24 ans, cette abstention grimpe même à 87% ! C’est bien entendu une illustration de la crise de légitimité qui frappe le monde politique français. Et un moment riche en leçons dans la perspective des élections présidentielles de 2022.

Les sondages ont systématiquement été interprétés comme les signes annonciateurs de l’inévitable duel Macron/Le Pen, cette dernière arrivant première au premier tour pour être battue au second. Les résultats des élections régionales viennent temporiser cette analyse. En tête dans 6 des 13 régions métropolitaines au premier tour de ces mêmes élections il y a six ans, le Rassemblement national ne l’a plus été que dans une cette fois-ci, passant de 28% à 19% à l’échelle nationale. Pourtant, ce sont ses thèmes favoris qui ont dominé la campagne: la sécurité et l’immigration.

Le contexte de ces derniers mois en France a été celui du débat sur le séparatisme très franchement teinté d’islamophobie et de la campagne contre l’islamo-gauchisme qui a atteint des proportions ridicules. La droite et l’extrême droite ont monopolisé le temps de parole dans les médias. On se souvient du débat nauséabond entre Marine Le Pen et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin (qui n’a pas hésité à dire que Marine Le Pen faiblissait sur la question de l’Islam), mais les médias sont quotidiennement abreuvés de propos de ce type. Le chroniqueur d’extrême droite Eric Zemmour peut ainsi déverser toute sa haine plusieurs fois par semaine sur la chaîne TV CNEWS et participer à la normalisation du discours raciste, sexiste et LGBTQI+phobe. Celui-ci laisse d’ailleurs planer le doute quant à une éventuelle candidature pour les présidentielles (il est actuellement crédité de 5,5% des intentions de vote).

Cet entretien d’un climat aussi ouvertement dégueulasse n’est pas dû au hasard ou au racisme du Français moyen. Macron n’a jamais fait mystère de sa stratégie pour être réélu: profiter du discrédit total du monde politique pour grimper au second tour aux côtés de Marine Le Pen et ainsi être élu au nom du front républicain contre l’extrême droite. C’est un jeu dangereux à la suite d’un quinquennat marqué par la répression brutale et sanglante des mouvements sociaux et l’accroissement des inégalités. Et la grande leçon qui s’impose à la suite de ces élections régionales et départementales, c’est que rien n’est écrit à l’avance dans une telle instabilité. Le second tour Macron-Le Pen n’est pas inéluctable.

Quel rôle peut jouer la France Insoumise ?

Entre 2009 et 2020, le patrimoine des milliardaires français a augmenté de… 439% ! La France est ainsi le deuxième pays où cet essor a été le plus important, juste après la Chine et loin devant d’autres Etats comme les Etats-Unis (170%) ou le Royaume-Uni (168%). Si le SMIC (salaire minimum) avait augmenté aussi vite, il serait à 4.805 euros net aujourd’hui.

Sans surprise, 9 Français sur 10 sont favorables à l’augmentation du SMIC. 8 sur 10 sont favorables au rétablissement de l’impôt sur la fortune supprimé par Macron, à une taxe sur les profiteurs de crise, à un grand plan d’investissement dans les services publics (en particulier la santé), à la gratuité des premières quantités d’eau, à la reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle. 7 Français sur 10 sont favorables à la retraite à 60 ans. 6 Français sur 10 sont favorables à la semaine de 4 jours. Ces mesures sont défendues par l’Avenir en commun, le programme de la France Insoumise.

Aujourd’hui, Mélenchon est à 12% dans les sondages, il devance largement le PS, Europe-Ecologie Les Verts et le PCF qui a décidé de présenter une candidature de son côté cette fois-ci. En 2012, Jean-Luc Mélenchon est passé de 3% à un an du scrutin, à 11% dans les urnes; en 2017, de 11% à un an de l’échéance, à près de 20% et 600 000 voix du second tour. Ces percées ont été obtenues sur base d’une dynamique de campagne qui est parvenue à transformer de nombreux électeurs en militants. Ce n’est pas impossible ici non plus, même si le bashing médiatique intense anti-Mélenchon atteint des sommets, que Mélenchon lui-même a perdu du crédit parmi une partie de son électorat, notamment à cause de certaines mauvaises prises de position et que la France Insoumise est beaucoup plus considérée comme un groupe parlementaire que comme un véritable parti de lutte démocratique, après avoir pourtant mené un travail dynamique de stimulation de la lutte syndicale et sociale en début de mandat de Macron.

Le programme de la France Insoumise comporte plusieurs limites, notamment la volonté de rester dans le cadre d’un système capitaliste réformé grâce à la 6e République. Il représente toutefois un bon socle sur base duquel discuter de ce qui est nécessaire pour les travailleurs et leurs familles. Mais pour contrer l’abstention et mobiliser autour d’un projet de changement social, la France Insoumise devra absolument se lier aux mouvements sociaux, et s’y impliquer activement en tant qu’organisation. Selon nous, les élections de 2022 et les luttes qui à n’en pas douter jalonneront la prochaine période devraient être considérées comme un tremplin vers la constitution d’un parti large des travailleurs et des mobilisations sociales qui pourra s’impliquer de manière continue dans l’organisation de la lutte contre la classe capitaliste. Ce sera crucial pour tenter d’inverser le rapport de force, de restaurer la confiance dans la force collective de la majorité sociale et de donner la perspective pour un véritable changement sociétal, solidaire et inclusif, et qui réponde réellement aux besoins.

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