USA : Trump? Plus jamais! Il nous faut un parti de la classe ouvrière

Aux États-Unis, les travailleuses et travailleurs sont confrontés à une crise de grande ampleur. Des décennies d’attaques néolibérales contre les syndicats et les conquêtes sociales ont engendré le plus haut niveau d’inégalité en un siècle ainsi qu’une précarité massive. Les coupes budgétaires drastiques opérées dans les hôpitaux publics ces dernières années, auxquelles s’ajoute le fait que des millions de personnes sont privées d’assurance maladie, ont laissé le pays dans un dangereux état d’impréparation face à cette pandémie, tout particulièrement pour les pauvres.

Dans l’immédiat, il n’existe aucun plan national pour faire face à la pandémie. Le nombre de nouveaux cas de contamination atteint des records et les hôpitaux de nombreuses régions du Midwest se dirigeant vers l’effondrement total. Le fait que les Républicain·es et les Démocrates n’aient pas accepté de prolonger l’allocation exceptionnelle de chômage de 600 dollars signifie que des millions de personnes vivent sur leur carte de crédit et ne peuvent rester chez elles qu’en raison du moratoire fédéral sur les expulsions. Sans assistance supplémentaire, des centaines de milliers de petites entreprises vont faire faillite.

Entre-temps, l’épidémie de brutalité policière a déclenché une rébellion antiraciste de masse qui transcende la couleur de peau. A cela s’ajoute le plus grand défi auquel nous sommes confrontés : celui du désastre climatique, illustré aux Etats-Unis par la saison des feux de forêt dévastateurs dans les États de l’Ouest.

Toutes ces catastrophes sont des sous-produits du capitalisme en déclin de cette période. Donald Trump est également un sous-produit du capitalisme en déclin et, pendant ses quatre années de mandat, il s’est efforcé d’aggraver presque tous les problèmes auxquels les travailleuses et travailleurs sont confronté·es. Mais il n’a certainement pas créé ces problèmes. Si des dizaines de millions de personnes ici et dans le monde entier se réjouissent, à juste titre, de la fin de son règne, il nous faut aller plus loin que son éviction pour résoudre ces problèmes. Pour cela, il faut analysé la manière dont le système politique pro-entreprises à deux partis – et en particulier le Parti démocratique – a travaillé sans relâche afin de maintenir la domination de l’élite milliardaire.

Les Démocrates, le parti du capitalisme néolibéral

Les Démocrates, l’un des deux principaux partis capitalistes aux États-Unis depuis le XIXe siècle, ont derrière eux une histoire longue et complexe. Le parti de l’après-Seconde Guerre mondiale reposait sur une alliance entre les ségrégationnistes du Sud (les «Dixiecrat») et une coalition de travailleurs, d’immigrés blancs et de noirs du Nord. Dans le sillage du mouvement des droits civiques, les blancs conservateurs du Sud ont commencé à se rapprocher des Républicaines.

Cela a été suivi par le changement d’orientation de la classe dirigeante vers ce que l’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme, à la fin des années ’70. Les Démocrates ont adopté le programme néolibéral de déréglementation, de réduction du rôle des autorités, de promotion du libre-échange et de recul des syndicats (tout en acceptant des dizaines de millions de dollars de contributions des syndicats à leurs campagnes électorales). Cela représentait l’abandon de la prétention de représenter les intérêts des travailleuses et des travailleurs, une prétention qui remonte au New Deal. Au lieu de cela, le parti a prétendu se soucier des discriminations racistes et sexistes afin de se distinguer des Républicains qui, de leur côté, ont de plus en plus utilisé des sujets tels que les armes à feu, l’avortement et la discrimination positive pour mobiliser leur base.

Au cours des huit années de mandat de Bill Clinton, de 1992 à 2000, les Démocrates se sont appuyé·es sur ce que les régimes réactionnaires de Ronald Reagan et George Bush « père » avaient accompli au cours des douze années précédentes. Ils ont entrepris de « mettre fin à l’assistance sociale telle que nous la connaissons », en vidant de leur substance les programmes de lutte contre la pauvreté qui avaient été adoptés sous pression de la lutte de masse dans les années ’60 et ’70. Ils ont adopté la Crime Bill de 1994, une législation qui a accéléré l’incarcération de masse visant la population noire. Ils ont adopté le plus grand accord commercial néo-libéral, l’ALENA (Accord de Libre Échange Nord Atlantique), qui a entraîné la perte de centaines de milliers d’emplois industriels. A la demande de Wall Street, ils ont même abrogé la loi Glass Steagall des années 1930 qui avait imposé une réglementation de base aux banques. Cela a contribué à alimenter le casino financier qui a déclenché la crise économique de 2008-2009.

Après l’arrivée au pouvoir de George W. Bush en 2000 au cours d’une élection volée, les Démocrates ont capitulé, une question après l’autre. Après le 11 septembre 2001, ils ont voté pour le Patriot Act qui a massivement augmenté les pouvoirs de surveillance du gouvernement. La plupart des Démocrates ont soutenu avec enthousiasme la désastreuse invasion de l’Irak deux ans plus tard. Un grand nombre d’entre eux ont également soutenu les réductions d’impôts pour les riches et la réduction de l’impôt sur les sociétés de Bush, ce qui a contribué à accroître encore les inégalités.

Les Démocrates sont revenus à la Maison Blanche en 2008 avec la victoire d’Obama, alors que l’économie était au milieu de sa crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. L’élection du premier président noir avait suscité un immense espoir, mais la rhétorique d’Obama ne contenait aucun engagement à changer de cap par rapport au néolibéralisme de Bill Clinton. Une fois au pouvoir, la solution de son administration à l’effondrement économique a été de renflouer les banques à hauteur de milliers de milliards de dollars tout en restant sourds aux millions de personnes qui perdaient leur maison.

Entre 2008 et 2010, les Démocrates contrôlaient les deux chambres du Congrès. Pendant cette période, ils ont prolongé les réductions d’impôts de Bush et ont renié leurs engagements pour faciliter l’organisation des syndicats. Ils ont rejoint les Républicains dans une campagne acharnée pour privatiser et détruire l’enseignement public. Pour couronner le tout, la réponse d’Obama à l’immigration à travers la frontière sud a été d’expulser plus de personnes que tout autre président précédent.

Les dirigeants des syndicats et d’autres organisations progressistes ont refusé de résister à ces attaques en raison de leur totale soumission à l’establishment démocrate. L’aile populiste du Parti républicain a saisi ce vide pour exploiter le mécontentement économique, ce qui a conduit à la naissance du Tea Party en 2009, qui à son tour a préparé le terrain pour Donald Trump. De même, sous une présidence Biden, la menace de l’extrême droite pourrait bien s’accroître, les Démocrates supervisant une crise massive sans indiquer aucune issue.

Voilà le bilan désastreux du Parti démocrate au cours des quarante dernières années. Ils défendent des politiques rejetées par leur base au niveau local et national, comme le fait de donner à la police et à l’armée toujours plus de moyens. En même temps, ils refusent de soutenir des politiques comme l’assurance maladie pour tous et toutes et la taxation des riches, mesures soutenues par des majorités importantes de toute la population, tout simplement parce que cela s’oppose aux grandes entreprises qui sont les bailleurs de fonds des Démocrates.

Au cours des dix dernières années, d’énormes luttes ont contribué à reconstruire la gauche aux États-Unis, du mouvement Occupy à la révolte des enseignant·es de 2018 en passant par le mouvement Black Lives Matter. En 2016 et de nouveau en 2020, les campagnes présidentielles de Bernie Sanders ont démontré le potentiel dont dispose une alternative de gauche de masse construite autour d’un programme de lutte pro-travailleurs·euses. Sanders était le défenseur de l’assurance maladie pour tous, d’un New Deal vert, de la fin des incarcérations de masse, d’un salaire minimum fédéral de 15 dollars et d’un enseignement gratuit.

Mais malgré la radicalisation massive de ces dernières années, en particulier parmi la jeunesse, le changement que les gens veulent réellement n’était pas au programme lors des élections de novembre. De façon incroyable, nous avons eu Joe Biden, le pire représentant du néolibéralisme démocrate à l’exception peut-être d’Hillary Clinton. Joe Biden, qui a été au Sénat ou à la Maison Blanche (comme vice-président) pendant 44 années consécutives, a été l’architecte du projet de loi sur la criminalité de 1994 et un ardent partisan de l’ALENA et de la guerre en Irak. Cette situation s’explique par le fait que le Parti démocrate est fermement détenu par les grandes entreprises américaines. Et tant que Sanders, AOC, les syndicats et les forces progressistes accepteront le cadre des Démocrates, ce genre de résultat se produira encore. Il est aujourd’hui bien tragique de voir Sanders briguer un poste dans le cabinet de Biden.

Faut-il s’attendre à une différence ?

A quoi ressembleront les Démocrates au pouvoir cette fois-ci ? Ils ont promis de «dépenser de l’argent». Cela peut sembler être un mouvement vers la gauche par rapport à leur soutien passé aux coupes budgétaires dans les services sociaux. Cependant, ce n’est pas du tout radical dans le contexte de la crise économique mondiale actuelle. Toutes les principales institutions financières capitalistes du monde, y compris le FMI, la Banque mondiale et la Réserve fédérale américaine, préconisent des mesures de relance budgétaire massives en plus de ce qui a déjà été dépensé (bien plus que les années 2008-09). Elles craignent à juste titre que l’économie ne soit au bord d’un profond marasme si elles ne continuent pas à injecter de l’argent.

Mais il y a une grande différence entre «dépenser de l’argent» pour une extension temporaire des allocations de chômage et de l’aide aux petites entreprises – ce qui est tout à fait nécessaire – et s’engager réellement dans des programmes à plus long terme. Biden et Harris ont clairement indiqué qu’ils s’opposeraient activement à l’assurance maladie pour tous et toutes malgré sa grande popularité. Au cours de la campagne, ils ont renouvelé leur opposition à l’interdiction de la fracturation hydraulique et, tout en affirmant qu’il faudrait s’éloigner des combustibles fossiles, ils se sont catégoriquement opposés à un Green New Deal, qui créerait pourtant des millions d’emplois décents. Ils ont même déclaré qu’ils seraient favorables à un financement accru de la police!

Dans les jours qui ont suivi l’élection, la députée Abigail Spanberger s’est exclamée avec insistance que la raison pour laquelle le parti a perdu des sièges à la Chambre est qu’il s’est associé à la politique progressiste. La conclusion de Spanberger à l’intention du parti est la suivante : «Ne dites plus jamais socialisme

Les Démocrates chercheront à la première occasion à mettre en œuvre des coupes d’austérité sauvages pour faire payer à la classe ouvrière le coût de la crise. Ils résisteront à toute proposition sérieuse de taxation des riches et des grandes entreprises et ils chercheront à maintenir autant que possible le programme néolibéral. Mais ils seront confrontés à d’énormes problèmes parce que la masse de la population rejettera l’austérité et la poursuite des politiques des dernières décennies.

Construire un nouveau parti

Si les Démocrates ne sont pas le véhicule qui nous permettra d’arracher le changement dont nous avons besoin, comment gagner l’assurance maladie pour tous, le Green New Deal, et placer la police sous un véritable contrôle démocratique? L’histoire de ce pays montre que les gains réels pour les travailleuses et travailleurs ne sont obtenus que par des mouvements de masse et la lutte sociale. Citons par exemple la campagne de syndicalisation de masse et la vague de grèves des années 30 ou encore le mouvement des droits civiques des années 50 et 60.

Face à une classe de milliardaires qui a amassé près d’un trillion de dollars supplémentaires au cours de cette pandémie, il est clair que nous devons de toute urgence reconstruire un mouvement ouvrier combatif. Les enseignant·es, les travailleurs·euses de l’hôtellerie et de l’automobile ont montré la voie en 2018-19.

Mais pour prendre en charge les intérêts bien ancrés de la classe des milliardaires, nous avons également besoin d’un parti politique qui représente nos intérêts. Les deux campagnes présidentielles de Bernie Sanders ont montré non seulement le niveau de soutien potentiel pour une alternative politique de gauche, mais aussi concrètement comment des centaines de millions de dollars pourraient être récoltés auprès des gens ordinaires sans accepter un centime de l’argent des entreprises. Depuis des décennies, on nous dit qu’il est impossible de mener des campagnes sérieuses sans l’argent des entreprises. Si les campagnes de Sanders n’ont rien fait d’autre que de détruire ce mythe, elles ont fait une chose très précieuse.

À quoi devrait ressembler un nouveau parti de gauche basé sur les intérêts des travailleuses et des travailleurs ? Avant tout, ce devrait être un parti de lutte, et non pas simplement une machine électorale. Comme Socialist Alternative l’a démontré en organisant des campagnes victorieuses à Seattle qui ont permis d’élire Kshama Sawant au conseil de ville à trois reprises, la clé est de construire des mouvements dans la rue et d’imposer ces mouvements dans les couloirs du pouvoir. C’est ainsi que nous avons gagné pour la première fois les 15 dollars de l’heure de salaire minimum dans une grande ville et que nous avons gagné la Taxe Amazon, qui permettra de récolter des centaines de millions de dollars auprès des grandes entreprises pour construire des logements abordables et répondre à d’autres besoins essentiels à Seattle.

Un parti national de travailleuses et travailleurs devrait représenter toutes les luttes de la classe ouvrière, de plus en plus multiraciale et multigenre, y compris la lutte pour mettre fin aux politiques d’expulsion massive et pour les droits de citoyenneté des travailleuses et travailleurs immigré·es ; pour défendre le droit à l’avortement et les droits des personnes LGBTQIA+ contre les attaques de la droite réactionnaire enhardie ; pour mettre fin à toutes les politiques de «gerrymandering» (découpage électorale des quartiers pour noyer le vote progressiste) et de suppression des électrices et électeurs.

Nous avons besoin d’un parti où nos représentant·es élu·es sont responsables devant les membres et où ils et elles sont tenu·es de voter pour les revendications figurant dans le programme du parti. La responsabilité signifie également que les représentant·es publics·ques du parti ne gagnent pas plus que le salaire moyen des travailleuses et travailleurs, à l’instar de Kshama Sawant.

Dans un tel parti, les marxistes se battraient pour une plate-forme anticapitaliste claire qui préconise de faire entrer dans le giron de l’État des secteurs clés de l’économie, notamment les banques, les soins de santé, les grandes entreprises ainsi que les secteurs de l’énergie, de la logistique et des transports. C’est la seule façon de commencer à orienter les ressources de la société vers l’élimination des inégalités massives et du racisme structurel, ainsi que vers une transition rapide des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables.

Une question qui est souvent posée est de savoir d’où viendront les forces de ce nouveau parti. Notre réponse est qu’il existe un énorme potentiel de soutien de la part de ceux qui ont soutenu les campagnes de Sanders, de syndicalistes progressistes et de jeunes gens actifs dans la lutte contre le racisme, le sexisme et les catastrophes climatiques. Mais il est absolument vrai qu’il faudra d’importantes organisations importants pour lancer ce parti.

La gauche américaine compte des personnalités de premier plan comme Sanders, AOC et la nouvelle élue Cori Bush, membre du Congrès du Missouri. Nous avons besoin qu’ils entendent leurs partisan·es qui ont tiré la conclusion que le Parti démocrate ne peut pas être réformé. Nous applaudissons des personnalités comme Cornel West, Nina Turner (présidente de Our Revolution) et Roseann De Moro (ancienne présidente de National Nurses United), qui vont déjà dans cette direction. Nous avons besoin que les démocrates-socialistes d’Amérique (DSA), qui ont atteint les 70 000 membres ces dernières années et se sont formellement engagé·es à soutenir la formation d’un parti ouvrier, fassent réellement de cet effort une priorité. Une mesure immédiate pourrait consister à commencer à présenter des candidat·es socialistes pour les postes locaux sur une base indépendante du Parti démocrate, avec une plate-forme commune et un objectif de construction du mouvement.

Plus jamais de Trump

Nous devons être très clairs sur le fait que, si nous ne commençons pas à prendre des mesures plus sérieuses pour construire une nouvelle force politique basée sur la classe ouvrière multiraciale et multigenre, nous serons confronté·es à de sérieux dangers dans les années à venir. Donald Trump et la droite populiste ont construit une base politique massive, qui comprend une aile d’extrême droite croissante.

Si la situation de 2008-10 se répète, avec des travailleuses et travailleurs et des sections de la classe moyenne qui souffrent du fait que les banques et les entreprises sont dirigées par une administration démocrate, l’extrême droite aura la possibilité de se développer davantage.

Aux États-Unis, il aurait été possible de créer un parti des travailleuses et travailleurs dans les années 1930, 1970 et 1990. Pour diverses raisons, ces possibilités ont été dilapidées. Aujourd’hui, il est plus clair que jamais pour des millions de personnes, en particulier les jeunes, que le capitalisme est un système en faillite. Le temps est venu de construire un puissant mouvement, organisé sur les lieux de travail, dans les quartiers et les universités et reflété dans les urnes, qui peut remettre en cause de manière décisive le règne des milliardaires. Ce mouvement ne doit s’arrêter à rien pour mettre fin à la domination destructrice et parasitaire du capital en Amérique et s’unir aux travailleuses et travailleurs du monde entier pour construire un avenir socialiste pacifique, prospère et égalitaire.

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