Bélarus : Loukachenko utilise des « tikhari » et des « cosmonautes » contre la classe ouvrière

Après des semaines d’affrontements entre les manifestants et le régime de Loukachenko, l’impasse actuelle ne peut être débloquée au profit des citoyens ordinaires que si la classe ouvrière revient à une action indépendante par le biais de la grève.

Au cours de la fin de semaine, les manifestant·es se sont à nouveau réuni·es à Minsk et dans d’autres villes pour exiger que Loukachenko y aille, après la marche des femmes de samedi. Avant les manifestations, la rhétorique de Loukachenko s’est à nouveau intensifiée et, si la police s’est retenue pendant plusieurs semaines, les arrestations se multiplient maintenant. Plus de 440 personnes ont été arrêtées au cours de la fin de semaine, et des véhicules de la police et de l’armée ont été mobilisés dans tout le pays. Au cours de la semaine dernière, des bandes de « tikhari », des voyous en civil et masqués du KGB et de la police, ont parcouru les rues, attaquant à coups de bâton tout groupe se rassemblant pour protester.

De nouvelles méthodes de lutte font leur apparition. Dans de nombreuses cours, des formations sont organisées pour assurer l’autodéfense des manifestations. Maintenant, on voit souvent des groupes de manifestant·es avec des jeunes à l’avant qui se tiennent par les bras. À la manifestation du samedi 19 septembre, les femmes se sont défendues en faisant une chaîne devant les centres commerciaux, tandis que la police anti-émeute tentait désespérément de faire sortir les personnes arrêtées.

Les « tikhari » et les « cosmonautes » – la police anti-émeute en tenue de protection – ne sont forts que dans leur anonymat. Les manifestant·es tentent maintenant de déchirer les masques de la police lorsque celle-ci les attaque. Un média a publié une base de données des policiers anti-émeutes avec des noms et des adresses, ce qu’il avait menacé de faire si les violences policières ne cessaient pas.

Le plus grand tournant dans la lutte a été lorsque, les un·es après les autres, les travailleuses et travailleurs de tout le pays se sont mis en grève, certains pendant une heure, d’autres un jour, pour exiger que Loukachenko s’en aille. Le régime a été contraint de faire marche arrière, de cesser les violences policières et la torture dans les prisons.

La classe ouvrière a démontré qu’elle avait le pouvoir d’arrêter le pays. Des comités de grève ont été annoncés dans certaines entreprises, mais pour l’instant, ce mouvement n’a pas atteint sa conclusion logique – le retrait de Loukachenko et de sa clique du pouvoir et la mise en place d’un nouveau gouvernement défendant les intérêts de la classe ouvrière.

Il y a eu des cas de démissions massives des syndicats soutenus par l’État, mais les structures des comités de grève sont très nébuleuses, présentant des revendications à peine distinguables de celles de l’opposition générale. Cela a permis à la direction de l’opposition, le « comité de coordination » non élu, d’utiliser la classe ouvrière pour faire avancer ses revendications sans lui permettre de développer un rôle indépendant.

Les syndicats indépendants qui existent sont influencés par la bureaucratie syndicale internationale. Ils affirment que les syndicats devraient participer à des projets de « partenariat social » et entamer des négociations avec Loukachenko. Même lors des conférences qui ont eu lieu au cours de ce formidable mouvement, les membres des syndicats indépendants discutent de leurs tâches en tant que préparation de l’organisation future, plutôt que de poser des exigences claires pour la mobilisation d’aujourd’hui.

Lorsque les travailleuses et travailleurs ont repris le travail, ils ont été confrontés à une répression massive sur les lieux de travail. Comme l’a fait remarquer l’un d’entre eux : « Les gens sont obligés de travailler sous la menace. Les personnes les plus actives ont été licenciées. Ils menacent même de violence physique les familles de celles et ceux qui ont parlé en faveur de la grève, ils nous ont fait confiance de la part de la direction et des syndicats… ils n’ont plus aucune morale. Mais ils ne peuvent pas s’en tirer comme ça. Il n’est pas nécessaire que toute l’usine arrête le travail pour qu’une grève soit efficace ».

Dans la raffinerie de sucre de Zhlobin, la direction a licencié trois travailleurs, qui se trouvaient être responsables du démarrage des transformateurs, de sorte que toute l’usine ne pouvait pas travailler. Lorsqu’ils ont été remplacés, les équipements ont soudainement commencé à se casser. Dix d’entre eux ont été licenciés de l’usine automobile de Minsk et le convoyeur s’est arrêté. Ensuite, l’atomiseur du système de pulvérisation s’est cassé et les voitures ont dû être peintes à la main. Aujourd’hui, il faut une semaine pour produire autant de voitures que celles fabriquées en un jour, il y a quelques semaines. Plus on met la pression sur les travailleuses et travailleurs, plus les convoyeurs tombent en panne ou les sous-stations électriques prennent feu. Dans les mines de l’ouest du Bélarus, les ouvriers et ouvrières travaillent sous terre, mais d’une manière ou d’une autre, les plans de production ne sont pas respectés et les contrats ne sont pas exécutés. Un mineur, Yuri, est devenu un héros national lorsqu’il est allé sous terre et s’est menotté à l’équipement. Aujourd’hui, d’autres lui emboîtent le pas.

C’est le paradoxe de la situation actuelle. Les masses sont prêtes en grand nombre à prendre de grands risques, risquant d’être arrêtées, battues, torturées et de perdre leur emploi pour protester contre le régime autoritaire de Loukachenko. Beaucoup affirment que la spontanéité et l’auto-organisation sont des caractéristiques positives du mouvement, ce qu’elles sont. En effet, les réseaux sociaux sont remplis de blocs d’appartements individuels qui organisent leur participation aux prochaines actions. Mais cela laisse le mouvement sans stratégie de victoire, ni plan pour ce qui suivra le renversement de Loukachenko.

Le « conseil de coordination » initié par Svetlana Tikhanovskaya, la candidate qui s’est présentée et a gagné contre Loukachenko, soutenu par des hommes d’affaires autoproclamés, des consultants en médias et d’anciens ministres du gouvernement, affirme être « le seul organe représentatif de la société bélarusse… établi dans le but de surmonter la crise politique et d’assurer un accord dans la société, ainsi que de protéger la souveraineté et l’indépendance du Bélarus ». Il n’est cependant pas élu et ses dirigeants ont été arrêtés ou se sont exilés. Si on le leur demandait, de nombreuses personnes manifestantes soutiendraient Tikhanovskaya en tant que présidente, mais elles ne se tournent ni vers elle, ni vers le Conseil de coordination dans son ensemble, pour assurer la direction du mouvement.

Son principal travail consiste maintenant à faire pression sur les intérêts occidentaux pour obtenir leur soutien. Les trois États baltes limitrophes du Bélarus ont déclaré des sanctions contre Loukachenko et ses partisans. Il s’agissait en partie de faire pression sur l’Union Européenne (UE) pour qu’elle prenne des mesures plus fermes. Le plan de l’UE était d’exclure Loukachenko lui-même des sanctions, dans l’espoir de dialoguer avec lui et par crainte de s’aliéner la Russie encore plus. Bien que dans un vote non contraignant, le Parlement européen ait demandé des sanctions, Chypre a bloqué la décision jusqu’à ce que l’UE accepte de sanctionner également les fonctionnaires turcs.

Loukachenko a cherché à obtenir un soutien plus ferme de la part de la Russie. Lors d’une réunion avec Vladimir Poutine à Sotchi, la Russie a accepté de renflouer le Bélarus avec 1,5 milliard de dollars, ce qui n’est pas suffisant pour couvrir la dette de 8 milliards de dollars du pays, et de mener des exercices militaires conjoints au Bélarus. D’autres parties de l’accord sont gardées secrètes, mais il est probable que la Russie participe au programme de privatisation. Après des années de prévarication, de manquements éthiques, Loukachenko semble maintenant accepter un « accord de l’Union » plus solide entre les deux États, ce qui donne effectivement à la Russie un degré élevé de contrôle.

La Russie veut désespérément garder le Bélarus comme une nation amie pour servir de tampon entre elle et l’UE et l’OTAN. En même temps, si les protestations au Bélarus continuent, elles peuvent inspirer l’opposition croissante au sein même de la Russie. La Russie veut cependant éviter, si possible, une répression brutale de la part de Loukachenko, car cela conduirait à un isolement encore plus grand des deux pays.

Les projets sont une chose, mais ce qui se passe réellement en est une autre. Le niveau d’agression utilisé par Loukachenko contre l’opposition s’accroît. L’opposition a souligné que les manifestations ne sont ni « pro-UE » ni « anti-Russie ». Le peuple bélarusse a toujours été proche des Russes, un fossé dans les relations n’est apparu que lorsque la Russie est intervenue en Ukraine. Loukachenko y a vu une menace pour la souveraineté bélarusse. D’une manière significative, tout au long de ces manifestations, les drapeaux de l’UE ou de la Russie n’apparaissent que rarement.

Mais aujourd’hui, de nombreux Bélarusses pensent que la Russie soutient l’impopulaire dictateur. Tikhanovskaya a ouvertement averti que si elle était au pouvoir, l’accord entre Poutine et Loukachenko serait ignoré. Bien qu’elle soit accidentellement à la tête de l’opposition, elle reflète plus fidèlement l’humeur des masses que les personnalités ouvertement pro-capitalistes, soutenues par l’UE. Alors que ces pro-capitalistes plaident pour des négociations avec Loukachenko, voire pour des élections avec sa participation, Tikhanovskaya affirme que le but des manifestations est de se débarrasser complètement de Loukachenko et de sa clique.

En cas d’escalade majeure de l’agression de Loukachenko soutenue par la Russie, un climat favorable à l’UE pourrait rapidement se développer dans le pays. Le nationalisme d’extrême droite n’a pas de base solide au Bélarus, mais dans cette situation, en utilisant les escadrons d’autodéfense comme base, il pourrait se développer.

Une alternative de gauche forte, intervenant avec des revendications appropriées et une stratégie pour gagner, est nécessaire pour combler le vide politique massif qui existe actuellement. Le fait que tant de personnes aient démontré qu’elles n’ont plus peur a encouragé de nombreuses personnes, qui pendant des années ont souffert en silence de la répression et de la discrimination, à rejoindre le mouvement de masse. Les victimes de la violence domestique ont inondé les groupes de soutien des femmes, des groupes bien organisés de militant·es LGBT ont participé aux manifestations. Mais les organisations qui existent se retrouvent débordées.

La soi-disant gauche n’essaie même pas d’intervenir. Celles et ceux qui entourent les groupes néo-staliniens soutiennent que Loukachenko a conservé une grande partie de la propriété de l’État et que le pays a presque prospéré sous une forme de capitalisme d’État. En laissant de côté le fait que les salaires moyens au Bélarus sont environ la moitié de ceux de l’Ukraine voisine ou un quart de ceux de la Pologne, les travailleuses et travailleurs ont souffert du fait que Loukachenko a mené un programme de privatisation de masse en utilisant des « golden shares » pour maintenir le contrôle de l’État, a introduit des réformes brutales des retraites et une taxe sur les sans-emplois, et a mis les travailleuses et les travailleurs sous des contrats annuels précaires. Maintenant, suite à son accord avec Poutine, la privatisation sera plus brutale avec la prise de contrôle par le capital russe.

La gauche non-stalinienne qui prétend avoir des partisans dans le parti « Monde Juste » et le « Parti Vert » soutient qu’il est trop dangereux d’intervenir dans ces mouvements. Les deux groupes ont commencé à se tourner vers la Russie pour résoudre la situation.

Mais il y a de bonnes personnes militantes qui cherchent une voie à suivre. Il est nécessaire d’organiser les manifestations pour donner un profil socialiste clair.

L’autodéfense doit être coordonnée sur une base internationaliste, en défendant le droit à l’autodétermination du Bélarus, tout en s’opposant aux tentatives de diviser les gens sur des bases nationalistes. Des liens doivent être établis avec des collectifs de travail et des groupes universitaires. L’impasse actuelle ne peut être débloquée au profit des gens ordinaires que si la classe ouvrière revient à une action indépendante par le biais de la grève.

Les appels au départ de Loukachenko et à la libération de tous les prisonniers et prisonnières politiques doivent être liés à des demandes visant à mettre fin à la privatisation, au système des contrats et aux réformes des retraites, et à rétablir une éducation et des soins de santé gratuits et de qualité. La classe ouvrière doit se placer à la tête de cette lutte, en établissant une coordination nationale de grève démocratique et responsable. Cela permettrait de former un parti ouvrier de masse avec un programme socialiste, de présenter des candidat·es aux prochaines élections ainsi que de convoquer une assemblée constituante au sein de laquelle les représentant·es élu·es de tous les travailleurs et travailleuses pourraient décider de la manière dont le Bélarus devrait être gouverné démocratiquement dans l’intérêt de la classe ouvrière : un Bélarus démocratique, indépendant et socialiste faisant partie d’une fédération plus large d’États socialistes démocratiques.

Rob Jones, Sotsialisticheskaya Alternativa (ISA en Russie)

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