Nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine : vers une économie mondiale bipolaire ?

Le conflit entre les deux plus grandes puissances impérialistes s’intensifie à une vitesse vertigineuse. En juillet, les États-Unis ont ordonné la fermeture du consulat chinois à Houston, qui a été suivie immédiatement par la fermeture du consulat américain à Chengdu.

Le gouvernement américain a déclaré, de manière très hypocrite, que le consulat de Houston était une «plaque tournante de l’espionnage», comme si cela aurait été le premier cas de ce type dans l’histoire du monde. À Chengdu, une foule de plusieurs milliers de personnes, gonflée à bloc par la propagande gouvernementale, s’est rassemblée pour assister à l’expulsion du personnel consulaire américain. Les deux gouvernements ont annoncé des mesures visant à mettre sur liste noire les entreprises du pays adverse et à expulser leurs journalistes, avec la menace de représailles plus graves en perspective.

Dans un discours développant les grandes lignes de l’agenda de guerre froide de Washington, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a déclaré que le monde était confronté à un choix «entre la liberté et la tyrannie» et, dans une attaque à peine voilée contre l’Allemagne d’Angela Merkel, il a appelé les prétendues démocraties du monde à ne pas «plier le genou» devant le Parti communiste chinois (PCC). En Chine, le ton a changé de façon encore plus marquée, les réponses relativement prudentes de l’année dernière ayant fait place à une diplomatie de «guerrier-loup» (du nom d’un populaire film de guerre chinois).

La Chine a décrit Pompeo comme un «ennemi de l’humanité», un point de vue avec lequel de nombreux Américains seraient probablement d’accord. Le ministre des affaires étrangères Wang Yi s’est plaint à son homologue russe que les États-Unis avaient «perdu leur esprit, leur morale et leur crédibilité».

Dans un article paru dans le premier numéro du magasine Socialist World (magasine de Socialist Alternative aux USA) il y a un an, nous soutenions que la guerre commerciale de Trump avec la Chine n’était pas un «conflit ponctuel» et que nous étions en réalité au début d’une «lutte prolongée et de plus en plus âpre avec des effets mondiaux potentiellement graves sur le plan économique, politique voire même militaire».

Depuis lors, le conflit s’est considérablement aggravé et le Covid-19 a une fois de plus joué le rôle de grand accélérateur. Comme le montrent les récentes secousses, même les marchés boursiers, gorgés de quantités sans précédent de crédits garantis par l’État, ont commencé à prendre conscience du fait que la guerre froide est désormais une réalité.

Le Covid-19 accélère le conflit

La pandémie a provoqué une rupture totale dans les relations déjà tendues entre les États-Unis et la Chine. Le régime chinois craint, à juste titre, que les États-Unis n’exploitent la pandémie pour mobiliser l’opinion mondiale contre la Chine.

Parfois, les attaques verbales du gouvernement américain ont envenimé la situation, avec l’utilisation répétée du terme «virus de Wuhan» et même du terme «Kung Flu» (flu signifiant grippe en anglais), ouvertement raciste. Les demandes de compensation économique de la part de la Chine pour la pandémie – une forme de «réparation de guerre»– ont trouvé un large écho, par exemple chez des gouvernements débiteurs en Afrique qui attendent désespérément que Pékin leur offre une remise concernant leur dette. La Chine est le plus grand créancier de l’Afrique, représentant un cinquième de la dette publique du continent.

«Le Covid-19 a une fois de plus joué le rôle de grand accélérateur. Comme le montrent les récentes secousses, même les marchés boursiers, gorgés de quantités sans précédent de crédits garantis par l’État, ont commencé à prendre conscience du fait que la guerre froide est désormais une réalité.»

Le régime répressif de Xi Jinping porte une énorme responsabilité dans la propagation du virus dans sa phase initiale. Les infections auraient pu être limitées de 95 % à Wuhan et dans la région environnante, selon une étude du Dr Sheng Jie Lai de l’université de Southampton, si Pékin avait agi trois semaines plus tôt pour imposer les mesures qui ont finalement été annoncées le 23 janvier. Le régime de Xi a tergiversé tandis que sa machine de censure impitoyable arrêtait et faisait taire les dénonciateurs médicaux.

Ces erreurs criminelles ont cependant été accompagnées par l’ignorance sidérante de l’administration de Trump, le président ayant tweeté à pas moins de quinze reprises sa pleine confiance dans la réponse du régime chinois à la pandémie. Le 24 janvier, par exemple, Trump a tweeté : «En particulier, au nom du peuple américain, je tiens à remercier le président Xi !»

La décision ultérieure de Trump de retirer les États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé, en les accusant d’être une «marionnette de la Chine», était une forme effrontée de guerre par procuration. L’OMS, une branche des Nations Unies, est une agence bureaucratique et principalement politique, plutôt que médicale. Néanmoins, en l’absence d’une véritable agence mondiale de la santé sous contrôle et gestion démocratiques, la campagne de Trump pour saboter l’OMS peut créer de graves perturbations dans la lutte contre le virus dans les pays pauvres qui, sous le joug de l’impérialisme, manquent même de l’infrastructure sanitaire la plus basique.

La lutte géopolitique entre l’impérialisme américain et chinois est une lutte sur plusieurs fronts pour l’hégémonie mondiale. La caractéristique principale de ce conflit est une guerre économique plutôt que militaire. Cela implique le recours croissant à des politiques économiques capitalistes et nationalistes d’État, en particulier pour la Chine, et l’arsenalisation du commerce, de la finance et de la technologie, en particulier pour les États-Unis.

Les affrontements militaires, en particulier sous la forme de guerres par procuration impliquant des tiers, constituent un danger accru dans cette situation. La première bataille mortelle en près de 60 ans entre les deuxième et troisième plus grandes armées du monde, la Chine et l’Inde, est un exemple de ces conflits par procuration. Les États-Unis ont poussé le gouvernement de Modi à fortifier sa frontière nord, offrant à l’Inde un soutien militaire accru et soutenant sa candidature au Conseil de sécurité des Nations unies en tant que membre permanent. Les exportations militaires américaines vers l’Inde sont passées de zéro en 2008 à plus de 20 milliards de dollars en 2020.

Dans la mer de Chine méridionale, les États-Unis et la Chine ont considérablement intensifié leurs manœuvres navales alors que la lutte s’intensifie entre eux et six pays plus petits, avec des revendications opposée concernant certaines îles dans cette voie d’eau stratégique. En juillet, les États-Unis ont considérablement augmenté la tension avec une nouvelle politique déclarant «illégales» toutes les revendications territoriales de la Chine. Les États-Unis avaient auparavant feint la «neutralité» à l’égard de toutes les revendications rivales. Le revirement soudain du gouvernement des Philippines en juin, pour suspendre l’annulation d’un traité militaire clé avec les États-Unis, l’accord sur les forces en visite (VFA), en raison de «développements politiques et autres dans la région», représente une victoire importante pour les États-Unis et un nouveau revers pour la diplomatie régionale de la Chine.

Le conflit actuel n’est pas une répétition de la précédente guerre froide, de 1945 à 1989, qui s’est déroulée entre deux systèmes socio-économiques différents. La Chine d’aujourd’hui, tout comme les États-Unis, est une économie capitaliste. L’ancienne dictature maoïste-stalinienne a muté en un État policier ultra-répressif, nationaliste et raciste (reposant sur la suprématie des Han). La Chine joue un rôle beaucoup plus important dans l’économie mondiale que l’URSS stalinienne ne l’a jamais fait. À son apogée, le commerce extérieur de l’URSS représentait quatre pour cent de son PIB et était principalement réalisé en dehors du monde capitaliste avec des pays «socialistes».

En comparaison, le commerce extérieur de la Chine représente 36 % de son PIB. L’empreinte financière mondiale de la Chine est tout aussi importante, voire plus. Elle possède le troisième marché mondial des obligations et des titres et le deuxième plus grand stock d’investissements directs étrangers (1,8 trillion de dollars à la fin de 2017). Cela rend le conflit actuel plus complexe et potentiellement beaucoup plus dévastateur en termes économiques.

Selon Wang Jisi, président de l’Institut des études internationales et stratégiques de l’Université de Pékin, «les relations entre la Chine et les États-Unis sont peut-être encore pires aujourd’hui que les relations entre l’Union soviétique et les États-Unis parce que ces dernières étaient au moins froides… Ces deux superpuissances étaient séparées l’une de l’autre sur le plan politique, économique et social, et étaient en fait incapables d’influencer les affaires intérieures de l’autre».

Deux superpuissances en crise

En plus de l’instabilité actuelle, les gouvernements des deux superpuissances sont en crise profonde. Par conséquent, comme nous l’avions prédit, la nouvelle guerre froide et la crise mondiale risquent davantage d’affaiblir et de déstabiliser les deux régimes que de produire un vainqueur incontestable. L’atout, qui est de plus en plus déconcertant, pourrait se diriger vers l’une des pires défaites électorales de tout président sortant. La mauvaise gestion calamiteuse de la pandémie du Covid-19 par son gouvernement a également porté un coup à la position et à l’autorité mondiales de l’impérialisme américain. Les commentateurs capitalistes déplorent un «vide» au niveau du leadership mondial, ce qui distingue nettement la situation actuelle de la crise de 2008-2009.

Cela a bien sûr été un facteur dans les calculs politiques du régime de Xi Jinping : profiter du désordre aux États-Unis pour émousser son programme anti-Chine. Mais en s’appuyant fortement sur le nationalisme, le militarisme et les menaces de coercition économique, la politique étrangère de Pékin a été largement contre-productive, au point qu’elle a même permis à l’impérialisme américain de surmonter son «problème Trump» et de rapprocher d’autres pays de son côté.

C’est le cas des déploiements militaires démonstratifs de Xi, des incursions dans l’espace aérien taïwanais aux revendications territoriales sur la frontière indienne et la mer de Chine méridionale. À Hong Kong, Xi a eu recours à l’équivalent juridique d’une frappe de missile, privant le territoire de son autonomie grâce à une loi de sécurité nationale draconienne et de grande portée. «Leur objectif est de gouverner Hong Kong par la peur à partir de maintenant», a commenté Joshua Rosenzweig d’Amnesty International.

De nombreux autres conflits ont éclaté ces derniers mois, entraînant Pékin dans une collision avec le Japon, l’Australie, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Indonésie et le Vietnam. Bien entendu, le gouvernement américain est impliqué dans tous ces conflits. Que la réponse de la Chine ait été si maladroite, comme si elle avait été délibérément conçue pour provoquer, et n’ait donc servi qu’à miner ses intérêts internationaux, semble incompréhensible si nous ne comprenons pas ce qui se passe à l’intérieur du pays.

La lutte de pouvoir en Chine

Pour le régime de Xi, qui est aux prises avec une crise sans doute encore plus grave que celle à laquelle est confrontée la classe dirigeante américaine, la lutte pour garder le contrôle de la société chinoise est toujours prioritaire.

Le premier semestre 2020 a vu le revenu par habitant de la Chine chuter de 1,3 %. Dans les zones urbaines, la baisse est encore plus marquée, à savoir 2 %. Rien de tel ne s’est produit en Chine depuis 40 ans. Selon des estimations non officielles, le taux de chômage réel est de 20 %, dans une société où moins de 10 % de la population active bénéficie d’une assurance chômage.

L’agence de recrutement Zhaopin a indiqué qu’un col blanc sur trois a été licencié à la suite de la pandémie et que 38 % des travailleurs de moins de 30 ans ont été contraints de subir des réductions de salaire. Il faut donc prendre avec une bonne pincée de sel les rapports faisant état d’une «reprise en pleine forme» en Chine. La politique étrangère de Pékin sert bien sûr les intérêts mondiaux croissants de la Chine, mais il y a ici une contradiction croissante.

La pression exercée sur le régime de Xi pour qu’il renforce sa position intérieure est prioritaire. Confronté à de sérieux défis intérieurs, Xi a relevé la barre avec une série de mesures de politique étrangère militaristes et nationalistes dures qui sont principalement destinées à la politique interne. L’objectif pour Xi est de renforcer son image de leader «fort» et «intransigeant».

L’analyste chinois Jayadeva Ranade, un ancien fonctionnaire du secrétariat du cabinet indien, a défendu ce point de vue : Je ne doute pas que ce durcissement de la ligne [de politique étrangère] s’explique par la perception, au niveau national, que les deux objectifs du siècle, le rêve chinois, comme ils l’appellent : le rattrapage, voire le dépassement des États-Unis d’ici 2049, échappent à l’emprise des dirigeants. Les protestations continues à Hong Kong pendant un peu plus d’un an ont été un facteur, la manière dont Taiwan a critiqué la Chine en a été un second. Je pense donc qu’au sein du peuple chinois, la perception selon laquelle les dirigeants ne sont plus aussi efficaces, qu’ils ne disposent pas d’une bonne maîtrise de la situation, est l’un des véritables facteurs clés qui ont poussé Xi Jinping à adopter une politique beaucoup plus musclée.

La reprise de la lutte pour le pouvoir au sein du régime est en partie alimentée par l’appréhension croissante de certaines parties de l’élite chinoise qui pensent que la doctrine du “guerrier-loup” de Xi est imprudente et qu’elle renforce en fait les efforts des États-Unis pour isoler la Chine. Les fraction anti-Xi préféreraient que l’on mette davantage l’accent sur la «réparation de l’économie» et que l’on réduise le profil militaire de la Chine.

En avril, le ministère chinois de la sécurité d’État a présenté un rapport secret expliquant que le sentiment anti-chinois au niveau international était à son plus haut niveau depuis 1989, après le massacre de la place Tiananmen. Ce rapport a été divulgué par un initié de Pékin à Reuters, signe certain de discorde entre les factions. Le rapport avertissait notamment que la Chine devrait se préparer à des confrontations armées avec les États-Unis dans le pire des cas.

En avril toujours, Xi a créé un autre comité de haut niveau, cette fois pour superviser la «stabilité politique». Il est clair qu’il existe un sentiment de crise existentielle au sommet, Xi lui-même pesant ses options dans la lutte pour le pouvoir qui se déroule actuellement. La mission de ce nouveau comité, dirigé par l’un des bras droits de Xi, Guo Shengkun, membre du Politburo, est d’identifier les menaces et de protéger «la sécurité du système politique».

Le coup d’État à Hong Kong

Il y a un conflit entre la politique de plus en plus dure de Xi et une stratégie plus pragmatique visant à atténuer les répercussions de la guerre froide avec les Etats-Unis. Ce coup d’État a fait monter les enjeux du conflit entre les États-Unis et la Chine et a ouvert une boîte de Pandore potentielle de ramifications politiques et économiques. L’une des conséquences est la destruction possible de la position de Hong Kong en tant que centre financier mondial, surtout si le découplage financier suit le découplage de la chaîne d’approvisionnement qui est déjà en cours.

Cela pourrait entraîner le désengagement des banques et sociétés américaines et autres banques occidentales de Hong Kong, remplacées par des institutions financières de Chine continentale, avec des marchés financiers et boursiers de Hong Kong complètement «assimilés à la Chine continentale». Dans ce cas, l’élite dirigeante chinoise perdrait ce qui a été un canal crucial pour accéder aux capitaux étrangers.

Un processus où les économies et les marchés financiers sont séparés par la force créerait une situation extrêmement perturbatrice et chaotique. Il pose le risque d’une crise systémique plus large. C’est pourquoi, malgré les appels de la droite au Congrès, l’administration américaine a renoncé à lancer une attaque contre le rattachement au dollar de Hong Kong, qui lie la monnaie de la ville au dollar américain depuis 1983. Théoriquement, les États-Unis ont le pouvoir de restreindre l’accès de Hong Kong aux dollars, en rendant l’ancrage au dollar impossible. Mais ce faisant, ils pourraient déclencher une crise financière et monétaire mondiale.

De plus en plus, Washington et Pékin s’efforcent d’assembler de nouveaux blocs diplomatiques et économiques pour geler l’autre : un «D10» (de dix États capitalistes «démocratiques» – Corée du Sud, Australie et Inde plus les pays du G7) a été proposé par l’administration Trump. Le Premier ministre chinois Li Keqiang a déclaré qu’il pourrait demander à rejoindre le CPTPP (L’Accord global et progressif de partenariat transpacifique), qui est le résidu du TPP (l’Accord trans-Pacifique) conçu par les Etats-Unis et abandonné par Trump dès son premier jour de mandat. La principale stratégie politique étrangère de la Chine pour contourner la campagne d’endiguement menée par les États-Unis reste l’initiative «Belt and Road» (BRI, les Nouvelles routes de la soie), à laquelle 130 gouvernements ont adhéré. Mais ce projet gigantesque est également en péril.

Toutes ces manœuvres diplomatiques renforcent la pression apparemment inarrêtable, exercée par les deux gouvernements, pour se dissocier l’un de l’autre. Cela marque la montée de la «géo-économie» qui remplace la mondialisation néolibérale comme principale tendance au sein de l’économie mondiale. Au cours de l’année 2020, les positions se sont durcies. Pour des secteurs clés de la classe dirigeante américaine, le détachement de la Chine a évolué vers un «détachement rigide», avec un changement réciproque du côté chinois. Autre nouveauté cette année : le nombre croissant de gouvernements en Europe et dans la région Asie-Pacifique qui adoptent l’éthique du détachement. «Un monde bipolaire commence à prendre forme», note James Kynge dans le Financial Times, ajoutant que «l’Occident érige rapidement une grande muraille d’opposition» aux ambitions mondiales de la Chine.

Huawei

Un exemple clair est celui de Huawei, le géant technologique chinois dont les technologies 5G de pointe sont devenues la cible d’une campagne de mise à l’arrêt sans précédent menée par les États-Unis. Alors que cette campagne semblait être en difficulté l’année dernière, minée par la capacité de Trump à aliéner les régimes même les plus farouchement pro-américains, elle a acquis une nouvelle dynamique dans l’ombre du Covid-19 et de la poussée plus urgente du capitalisme occidental pour un front commun contre le capitalisme chinois. «La marée a tourné contre Huawei sur les marchés internationaux 5G», a noté le South China Morning Post, citant le revirement 5G du gouvernement britannique en juillet comme un coup décisif pour la Chine et Huawei.

Le gouvernement français a suivi le mouvement peu après, annulant également une décision initiale d’achat à Huawei. En plus de Huawei, le ministère américain du commerce a mis sur liste noire plus de 70 entreprises technologiques chinoises.

La décision de la Grande-Bretagne d’exclure Huawei pourrait coûter 2,5 milliards de dollars et retarder de deux ans le déploiement de la 5G dans le pays. Mais les politiciens de droite et populistes sont de plus en plus immunisés contre les arguments relatifs au coût et à la compétitivité, la rhétorique anti-Chine semblant populaire parmi les électeurs dans le contexte de la pandémie. Lors d’un sondage réalisé en juillet en Grande-Bretagne, 83 % des personnes interrogées ont déclaré se méfier de la Chine. Aux États-Unis, un sondage de la firme Pew en juillet a montré que 73 % des personnes interrogées ont une «opinion défavorable» de la Chine, soit une hausse de 26 pour cent depuis 2018.

Il semble maintenant assez certain que les équipements 5G de Huawei seront interdits sur la plupart des marchés européens et nord-américains, ainsi qu’au Japon, en Australie et probablement en Inde. Même en Asie du Sud-Est, autrefois considérée comme une garantie pour Huawei, la position de l’entreprise est menacée. Singapour et le Vietnam ont déjà exclu Huawei au profit de ses rivaux européens. Le découplage entre les États-Unis et la Chine, et le processus plus large de la dé-mondialisation (un glissement vers le nationalisme économique), sont lourds de problèmes et de coûts énormes comme le montre le coup d’éclat de Huawei en Grande-Bretagne. Mais malgré cela, la tendance est claire.

Les interventions de l’État

Le recours croissant à des mesures d’intervention par l’Etat, indiquant une tendance au capitalisme étatique, par les principaux gouvernements capitalistes depuis le début de la crise de Covid-19 est une autre caractéristique de ce même processus. Les politiques et interventions capitalistes d’État ne sont pas possibles sans État. Par définition, il s’agit donc d’une politique nationale, qui est liée et entravée par les limites de l’État-nation. De telles politiques impliquent inévitablement un détournement du marché capitaliste mondial. Ce repli sur soi viole l’une des forces motrices du développement économique capitaliste : l’augmentation de la productivité basée sur la division mondiale du travail.

C’est une contradiction indéniable dans laquelle les besoins politiques de la classe capitaliste à une période donnée peuvent entrer en conflit avec les besoins économiques de leur système pour plus de profits. Trotsky a expliqué cette contradiction pendant la Grande Dépression des années 1930, également une période de repli vers les politiques de capitalisme d’État : «… le capitalisme d’Etat aspire à arracher l’économie à la division internationale du travail, à adapter les forces productives au lit de Procuste de l’Etat national, à réduire artificiellement l’économie dans certaines branches et à créer artificiellement d’autres branches à l’aide d’immenses faux frais.» [Trotsky, La nature de classe de l’État soviétique, 1933]

Dans les années 1930, ce processus a acquis sa plus claire expression dans les régimes fascistes, en particulier dans l’Allemagne d’Hitler. Si la dépression économique actuelle peut même dépasser la profondeur de son prédécesseur des années 1930, le passage à des politiques de capitalisme d’État n’a pas encore atteint une ampleur comparable. Mais nous sommes au début d’un changement de direction au niveau international, qui se manifeste le plus clairement dans les politiques économiques des deux grandes puissances impérialistes. Il reste à voir jusqu’où ce processus ira, mais ses effets sont déjà significatifs et indéniables.

Dans ses écrits sur le nationalisme économique dans les années 1930, Trotsky a également expliqué que la montée des politiques nationalistes et capitalistes d’État préparerait inévitablement un nouveau et violent «saut» de l’impérialisme, une perspective qui a été confirmée par la Seconde Guerre mondiale. Le conflit impérialiste actuel et l’équilibre mondial des forces sont différents aujourd’hui et la phase actuelle de la démondialisation capitaliste peut durer plus longtemps.

En Chine, avec la dictature de Xi Jinping qui a subi des pressions internes et externes, un «revirement» économique a été annoncé. Xi a relancé le slogan de Mao, Zili Gengsheng, ou «autonomie», en soulignant la nécessité d’accélérer le développement par la Chine des technologies de nouvelle génération, notamment les puces électroniques qui alimentent son industrie technologique, et aussi d’accélérer la création d’un système de monnaie numérique (le yuan) comme l’un des moyens de contourner le contrôle de facto des États-Unis sur le système financier mondial.

Le rôle du dollar

Le rôle du dollar américain dans le système financier mondial s’est renforcé, paradoxalement, depuis la crise mondiale de 2008, malgré ses origines à Wall Street. Cela donne à l’impérialisme américain une arme puissante, qu’il a utilisée de plus en plus fréquemment pour punir ses rivaux géopolitiques par des sanctions financières. La Chine a maintenant rejoint la Russie, l’Iran et la Corée du Nord comme cible des sanctions américaines, bien que dans le cas de la Chine, l’administration Trump ait fait des allers / retours sur la mise en pratique de ces sanctions.

Depuis plus de dix ans, Pékin poursuit un programme d’«internationalisation du yuan» comme stratégie pour briser le monopole américain, mais cela n’a donné jusqu’à présent que de maigres résultats. L’année dernière, la part du yuan dans les transactions monétaires internationales n’était que de 4,3 %, contre 88 % pour le dollar américain, selon la Banque des règlements internationaux. Plus de 61 % de toutes les réserves bancaires étrangères sont libellées en dollars américains.

Le rôle limité du yuan est dû au régime chinois de contrôle des capitaux et des changes, dont il ne peut se passer sans risquer une fuite massive de capitaux et un krach bancaire. Le système financier mondial est animé par les «esprits animaux» de la spéculation parasitaire. La demande de dollars, qui sont librement échangeables, a augmenté à mesure que l’économie est devenue plus parasitaire. Les efforts de la Chine pour inciter davantage de pays et d’institutions financières à augmenter leurs avoirs en yuans (qui ne peuvent être échangés librement) sont donc tombés sur un sol stérile.

La position dominante du dollar, comme d’autres piliers de l’économie capitaliste mondiale actuelle, pourrait être renversée par les effets de la nouvelle crise. Les programmes de sauvetage sans précédent financés par la dette du gouvernement américain pour sauver le capitalisme (plus de 6 000 milliards de dollars depuis le début de l’année) pourraient finalement faire de la monnaie américaine le point d’ancrage du système financier mondial. Le recours croissant de l’impérialisme américain aux sanctions financières comme mesure de police géopolitique ne peut qu’accélérer ce processus.

Le programme de découplage mené par les États-Unis ne laisse au régime de Xi d’autre choix que d’essayer d’accélérer la croissance de son marché intérieur. Mais les tentatives pour développer la consommation intérieure de la Chine ont historiquement échoué, en raison de la destruction par le PCC du système de protection sociale rudimentaire de la période de l’économie planifiée. L’absence d’un filet de sécurité sociale oblige les Chinois à maintenir des niveaux d’épargne exceptionnellement élevés afin de prévoir des budgets pour les «urgences» comme une maladie grave ou le fait d’avoir des enfants.

Au cours de la dernière décennie, le niveau d’endettement des ménages chinois a également explosé, se rapprochant des niveaux des pays capitalistes avancés. Les ménages chinois ont ajouté 4,6 billions de dollars à leur dette au cours des cinq années allant de 2015 à 2019, alors que la dette des ménages américains a augmenté de 5,1 billions de dollars entre 2003 et 2008. La pandémie se conjugue désormais avec le surendettement pour peser lourdement sur la consommation chinoise.

La réorientation de la politique économique de la Chine ne signifie pas un retour à l’autarcie, pas plus que cela ne se posera dans d’autres pays. Mais la machine à exporter de la Chine sera confrontée à des obstacles croissants, en particulier sur les marchés occidentaux. La concurrence pour les marchés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud va s’intensifier.

L’économie nationale devient l’axe décisif du régime de Xi, parallèlement à une stratégie internationale visant à intégrer plus étroitement la Russie, l’Asie du Sud-Est, certaines parties de l’Afrique et l’Europe de l’Est, dans un bloc dirigé par la Chine, comme contrepoids à la stratégie de haute pression d’un autre bloc dirigé par les États-Unis. Pour Washington comme pour Pékin, la nouvelle vague de constitution de blocs est pleine de complications et de crises naissantes.

C’est ce que révèlent les problèmes du programme chinois du BRI (le programme Belt and Road) : un endettement croissant (16 % de tous les projets sont considérés comme en défaut de paiement), des gains économiques plus maigres que prévu, tandis que Pékin risque également d’être aspiré davantage dans les bourbiers géopolitiques qui imposent de nouvelles tensions à son économie. Les récents affrontements entre la Chine et l’Inde sont à bien des égards le corollaire des ambitions du BRI au Pakistan, avec des projets clés à proximité de la frontière contestée.

Les élections américaines de novembre pourraient offrir un répit et même une tentative d’apaisement du conflit entre les États-Unis et la Chine. Mais ce n’est pas le scénario le plus probable, que ce soit Trump ou Biden qui l’emporte. Bien que la politique de guerre froide de l’impérialisme américain ait été lancée sous la surveillance de Trump, celui-ci n’a pas été la figure centrale de ce processus, et ses propres choix politiques l’ont parfois rendu plutôt accessoire par rapport à la ligne stratégique principale de la classe dirigeante américaine.

C’est ce que montre sa décision de gracier le géant chinois de la technologie ZTE en mai 2019 en tant que «faveur» à Xi. Et de nouveau par sa décision en juin 2020, de reporter la mise en œuvre des sanctions contre les responsables du PCC dans le Xinjiang en échange de l’assurance donnée par la Chine de stimuler les importations de produits agricoles américains dans le cadre d’un accord destiné à accroître les chances de réélection de Trump.

Pékin pense que Trump peut être poussé à conclure des accords, à bon prix, alors qu’une administration Biden semble être encore plus belliciste et «idéologique», et peut-être plus habile à mettre en œuvre son programme anti-chinois et à reconstruire les alliances endommagées avec les gouvernements traditionnels pro-américains. Cela explique la préférence du régime du PCC pour une victoire de Trump. Nous savons que c’est le cas non seulement grâce aux révélations de John Bolton, mais aussi grâce à certaines sources importantes du PCC.

Une victoire de Biden, qui est l’issue la plus probable, ne conduira probablement pas à une cessation du conflit. Une nouvelle escalade est plus probable. Une autre possibilité serait qu’une présidence Biden offre une «réinitialisation» des relations entre les États-Unis et la Chine afin d’ouvrir des négociations sur un large éventail de questions litigieuses. Certaines concessions pourraient être offertes par les États-Unis, telles que la levée des droits de douane de Trump, qui sont controversés même au sein de la classe capitaliste américaine.

Mais toute concession serait faite en échange d’un ensemble d’exigences américaines probablement encore plus strictes en matière de politique économique, de technologie, de règles d’investissement, mais aussi sur des questions géopolitiques sensibles, notamment le BRI, Hong Kong et la mer de Chine méridionale. Dans le cas de la Chine, céder aux pressions américaines dans la plupart de ces domaines serait presque impensable sous Xi Jinping, en raison de la perte d’autorité personnelle que cela impliquerait. Par conséquent, même si un processus de détente chancelant pouvait se développer, ses chances de mettre fin au conflit actuel sont faibles.

Le régime chinois n’a rien à voir avec le communisme, le socialisme ou la cause du travailleur. C’est la dictature d’une oligarchie capitaliste. Il est incapable de faire appel à la solidarité mondiale pour mobiliser l’opinion en son nom et s’appuie au contraire sur un nationalisme de droite empoisonné et sur une puissance militaire croissante. Les États-Unis et leurs alliés parmi les pays capitalistes avancés peuvent partiellement cacher leurs politiques impérialistes rapace derrière un masque «démocratique», bien que celui-ci glisse de plus en plus à mesure que la crise capitaliste déclenche une vague après l’autre de répression étatique dans les «démocraties». Les socialistes s’opposent aux impérialismes américain et chinois, qui mettent en danger l’avenir de la planète. Nous sommes pour la construction d’une solidarité entre les travailleurs et les opprimés, à l’Est et à l’Ouest, pour débarrasser le monde du capitalisme et de l’impérialisme.

Vincent Kolo, chinaworker.info (ISA en Chine)

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