James Patrick Cannon – Le parti révolutionnaire

Ce texte a été tiré de la brochure Le Parti révolutionnaire, parue aux Éditions d’Avant-Garde en 1974. Il s’agit d’une version traduite et corrigée du texte de James P. Cannon The Revolutionnary Party & Its Role in the Struggle for Socialism, provenant du livre Fifty Years of World Revolution 1917-1967, paru chez Pathfinder en 1971. Le texte qui suit aborde la nécessité historique de créer une direction révolutionnaire capable de mener jusqu’au bout la lutte des travailleurs et des travailleuses pour la conquête du pouvoir. Il s’agit d’une contribution importante à la défense de la stratégie léniniste de la construction du parti révolutionnaire.


La conception de Lénine du parti d’avant-garde en tant qu’organisateur et directeur de la révolution prolétarienne s’est avérée être la plus grande contribution à l’arsenal du marxisme depuis la mort d’Engels en 1895. Cette célèbre théorie de l’organisation n’était pas, comme certains le prétendent, un simple produit des conditions spécifiques qui prévalaient dans la Russie de l’époque, et limitée à ces conditions. Elle est profondément enracinée dans deux des réalités les plus significatives du vingtième siècle: l’actualité de la lutte des travailleurs pour la conquête du pouvoir, et la nécessité de créer une direction capable de mener cette lutte jusqu’au bout.

Reconnaissant que notre époque se caractérise par des guerres impérialistes, des révolutions prolétariennes et des soulèvements coloniaux, Lénine s’est mis délibérément au début du siècle, à construire un parti capable de transformer à l’avantage du socialisme, des événements aussi cataclysmiques. Le triomphe des Bolcheviques lors des soulèvements de 1917 et la durabilité de l’Union soviétique qu’ils ont établie témoignent de la clairvoyance de Lénine et des mérites de ses méthodes d’organisation. Son parti demeure le modèle insurpassé de ce que peut être et de ce que peut réaliser une direction démocratique et centralisée des travailleurs, fidèle aux principes marxistes et les appliquant avec courage et habilité.

Limité à un seul pays, l’accomplissement historique des Bolcheviks n’a pas réglé de façon concluante les débats qui devaient suivre, sur la nature de la direction révolutionnaire. Cette controverse s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Cinquante ans après, il ne manque toujours pas de sceptiques à l’intérieur des rangs socialistes pour mettre en doute ou nier la nécessité ou la désirabilité du parti de type léniniste. Et même lorsque la théorie de Lénine est clairement comprise, le problème du parti d’avant-garde demeure tout aussi urgent puisqu’il reste à être réglé dans la lutte de tous les jours contre l’ordre ancien.

Une appréciation correcte du parti d’avant-garde et de son rôle indispensable dépend de la compréhension de l’importance cruciale des facteurs subjectifs dans la révolution prolétarienne. À long terme, et en dernière instance, les conditions économiques jouent le rôle décisif dans la formation du développement de la société. Cette vérité du matérialisme historique ne nie pas le fait que les processus psychologiques et politiques se déroulant au sein des masses ouvrières affectent plus directement et plus immédiatement le cours, le rythme et le dénouement de la révolution nationale et mondiale. Dès que les conditions matérielles objectives, pré-requises à l’activité révolutionnaire des travailleurs, ont atteint un certain degré de maturité, leur volonté et leur conscience, exprimées au moyen de l’intervention de l’avant-garde organisée, peut devenir la composante clé qui déterminera le dénouement de la lutte des classes.

La théorie léniniste du parti d’avant-garde repose sur deux facteurs: l’hétérogénéité de la classe ouvrière et le caractère exceptionnellement conscient du mouvement pour le socialisme. La transformation révolutionnaire du prolétariat et des peuples opprimés est une affaire complexe, prolongée et contradictoire. Dans la société de classe, sous le capitalisme, les travailleurs sont stratifiés et divisés de plusieurs façons: ils vivent sous des conditions très dissimilaires et en sont à des niveaux très disparates de développement économique et politique. Leur culture est inadéquate, leur perspective bornée. Conséquemment ils n’ arrivent pas et ne peuvent arriver, d’un coup, massivement et au même degré, à une claire compréhension de leur véritable position dans la société et du cours politique qu’ils doivent suivre afin d’en finir avec les maux dont ils souffrent et de trouver leur chemin vers un meilleur système. Ils peuvent encore moins apprendre facilement et rapidement comment agir efficacement pour protéger et promouvoir leurs intérêts de classe.

L’irrégularité de la capacité d’autodétermination de la classe ouvrière dans son ensemble est la raison d’être primordiale d’un parti d’avant-garde. Il doit être constitué des porte-paroles de la classe qui saisissent bien ce que requiert l’action révolutionnaire et qui procèdent à son application plus rapidement que la masse du prolétariat, à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale. C’est la principale raison pour laquelle l’avant-garde commence toujours par être minoritaire au sein de la classe, par être un “groupuscule”. Les premières formations d’ouvriers socialistes avancés et leurs associés intellectuels qui propagent leurs idées, doivent initialement s’organiser autour d’un corps défini de doctrine scientifique, de tradition de classe et d’expérience, et travailler à élaborer un programme politique juste afin de pouvoir finalement organiser et diriger les gros bataillons des forces révolutionnaires.

Le parti d’avant-garde doit viser en tout temps à atteindre, mobiliser, et gagner les masses les plus larges. Pourtant; depuis les Bolcheviks de Lénine, un tel parti n’a jamais pu débuter ni avec l’appui de la majorité de la classe ni comme son dirigeant reconnu. Il fait généralement ses débuts comme un groupe de propagandistes intéressés dans l’élaboration et la diffusion d’idées. Il entraîne, éduque, et durcit des cadres autour du programme et de la perspective qu’ils amènent aux masses, afin qu’elle les considèrent, les adoptent, agissent et les vérifient.

La grosseur et l’influence de leur organisation ne laissent jamais les révolutionnaires sérieux indifférents. Toutefois, les indices quantitatifs ne peuvent à eux seuls être considérés comme les facteurs décisifs déterminant la vraie nature d’un groupe révolutionnaire. Les traits qualitatifs tels que le programme et les relations que ce groupe entretient avec la classe dont il formule, représente et défend les intérêts, constituent des caractéristiques plus fondamentales.

«Les intérêts de la classe ne peuvent être formulés autrement que sous la forme d’un programme; le programme ne peut être défendu autrement que par la création du parti,» écrivait Trotsky dans What Next? La classe prise en elle-même n’est qu’un matériel brut pour l’exploitation. Le prolétariat n’acquiert un rôle indépendant qu’au moment où, d’une classe sociale en soi, elle devient une classe politique pour soi. Ceci ne peut se réaliser que par l’intermédiaire du parti. Le parti est cet organe historique au moyen duquel la classe accède à la conscience de classe.

Le marxisme nous enseigne que la révolution contre le capitalisme et la reconstruction socialiste du vieux monde ne peuvent être accomplies qu’au moyen de l’action consciente et collective des travailleurs eux-mêmes. Le parti d’avant-garde est l’expression la plus avancée et l’instrument irremplaçable de cette conscience de classe à tous les stades du processus révolutionnaire mondial. Dans la période pré-révolutionnaire, l’avant-garde réunit et soude ensemble les cadres qui marchent à l’avant de l’armée principale, mais qui cherchent à tout moment à maintenir des rapports adéquats avec elle. L’avant-garde émerge, s’accroît en nombre et en influence, avec le développement de la lutte de masse pour la suprématie, lutte qu’elle s’efforce de mener à des conclusions victorieuses. Après le renversement des vieilles puissances dominantes, 1’avant-garde mène le peuple dans la défense et la construction d’une nouvelle société.

Une l’organisation politique capable d’accomplir des tâches aussi colossales ne peut naître par hasard ou spontanément; elle doit être construite continuellement, consciemment et de façon conséquente. Il est non seulement insensé, mais également fatal d’adopter une attitude languissante envers la construction du parti et les problèmes qu’elle présente. Les expériences amères de nombre d’opportunités révolutionnaires avortées, manquées ou ruinées depuis un demi-siècle par des directions incompétentes ou traîtresses, ont incontestablement démontré que la nonchalance à l’égard de cette question vitale mène inéluctablement vers la désorientation et la défaite.

Les superbes capacités de Lénine en tant que dirigeant révolutionnaire ont été le mieux démontrées par son insistance sur la nécessité de faire preuve du plus haut degré de conscience dans tous les aspects de la construction du parti. Depuis, les questions majeures de théorie et de politique, jusqu’aux moindres petits détails du travail quotidien. D’autres partis et d’autres sortes de partis se contentent de trotter et de trébucher ici et là, traitant les problèmes de façon empirique et improvisée au fur et à mesure qu’ils surviennent. Lénine a introduit système et planification non seulement dans l’économie que son parti devait plus tard diriger, mais également dans la construction et l’activité du parti révolutionnaire sur le chemin vers le pouvoir. Il laissait le moins possible au hasard et à l’improvisation. À partir d’une évaluation formulée de l’étape donnée de la lutte, il indiqua les principales tâches qui s’imposaient et chercha à découvrir et à mettre sur pied les meilleurs moyens de les mener à bien en accord avec les buts à long terme du socialisme mondial.

Le parti d’avant-garde, guidé par les méthodes du socialisme scientifique et totalement dévoué au bien des masses laborieuses et de toutes les victimes de l’oppression, doit toujours s’opposer en principe aux gardiens et aux institutions de la société de classe. Ces traits peuvent l’immuniser contre les infections, et lui former une armure contre les pressions des influences de classe étrangères. Mais le parti léniniste doit être, avant tout, un parti de combat visant à l’organisation des masses en vue d’arriver à l’action efficace amenant la prise du pouvoir.

Ce but principal détermine le caractère du parti et ses tâches prioritaires. Il ne peut pas être un cercle de discussions et de débats interminables et inutiles. Le but de ses délibérations, discussions et débats internes est d’arriver à des décisions pour 1’action et pour le travail systématique. Il ne peut non plus être un asile pour les soins et les guérisons d’âmes en perdition, ni un modèle de la future société socialiste. C’est un groupe ne combattants révolutionnaires, prêts, désireux et capables de rencontrer et de vaincre tout ennemi du peuple et d’aider les masses à frayer un chemin pour le nouveau monde.

Une bonne partie de la nouvelle gauche, imbue d’esprit anarchiste ou existentialiste, dénigre ou rejette la direction professionnelle au sein d’un mouvement révolutionnaire. De même pour certains ex-radicaux et certains ouvriers désillusionnés, qui en sont venus à identifier le dévouement conscient à un travail de leadership à plein temps avec la domination et les privilèges bureaucratiques. Ils ne comprennent pas les rapports entre les masses, la classe révolutionnaire, le parti et sa direction. Tout comme la classe révolutionnaire mène la nation de l’avant, le parti d’avant-garde mène la classe. Toutefois, le rôle du leadership ne s’arrête pas la. Le parti lui-même a besoin d’une direction. Il est impossible pour un parti révolutionnaire de fournir un leadership adéquat s’il ne possède pas des dirigeants adéquats. La direction remplit les mêmes fonctions au sein du parti d’avant-garde que le parti au sein de la classe ouvrière.

Ses cadres demeurent l’épine dorsale du parti aussi bien dans les périodes de reflux que d’expansion. La vitalité d’un tel parti est certifiée par sa capacité d’accroître, d’étendre ses cadres et de reproduire des dirigeants qualifiés d’une génération à l’autre.

Le parti d’avant-garde ne peut être simplement proclamé par décret sectaire; il ne peut non plus être créé du jour au lendemain. Sa direction et ses membres sont filtrés et sélectionnés par diverses épreuves et diverses expériences dans le mouvement de masse, par les controverses internes et les conflits aigus qui se développent autour de problèmes critiques de politique soulevés à chaque tournant de la lutte de classe. Il est impossible de passer à côté, et encore moins de sauter par-dessus le stade préliminaire au cours duquel les cadres clés du parti s’organisent et se réorganisent en préparation et en relation avec la tâche plus globale d’organiser et de gagner de larges sections des masses.

Les cadres bolcheviks, lors de la Première Guerre mondiale et de la première révolution prolétarienne, ont démontré de façon spectaculaire le rôle que pouvait jouer un tel parti dans le façonnement de l’histoire. Ces cadres ont dégénéré, ou ont été détruits et remplacés par l’appareil totalitaire de la bureaucratie soviétique modelé sous Staline. Les terribles défaites des forces socialistes, dans plusieurs pays, depuis l’Allemagne de 1918 jusqu’à l’Espagne de 1936-39, résultats de l’opportunisme, des défauts et des faiblesses des directions ouvrières, ont confirmé de façon négative l’importance de tels cadres.

Contrairement à d’autres étudiants de sa remarquable carrière, je crois que la plus grande contribution de Trotsky au mouvement révolutionnaire mondial dans la lutte contre le Stalinisme et le centrisme fut sa défense et son enrichissement des principes léninistes du parti. Cette contribution culmina dans la décision de créer les nouveaux partis de la Quatrième Internationale selon les normes léninistes. De 1903 à 1917, Trotsky s’opposa en théorie et en pratique aux méthodes léninistes de construction du parti révolutionnaire. C’est tout à l’honneur de son objectivité exemplaire et de sa capacité de mûrir qu’il soit venu de son plein gré aux conceptions de Lénine en 1917 lorsqu’il les a vues vérifiées et confirmées par le développement de la révolution à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie.

À partir de ce moment, et jusqu’à la fin de ses jours, Trotsky n’a plus jamais flanché dans son adhésion à ces méthodes de construction du parti. Après avoir corrigé ses erreurs dans ce domaine, il est devenu, après la mort de Lénine en 1924, celui qui a le plus contribué à 1’interprétation et au développement des traditions bolcheviques du parti d’avant-garde en politique nationale et internationale.

La plupart des gens croient que le génie de Trotsky s’est le mieux manifesté dans son travail comme théoricien de la révolution permanente, comme dirigeant du soulèvement d’Octobre ou comme créature et dirigeant de l’Armée rouge. Je crois qu’il a exercé ses capacités de dirigeant marxiste révolutionnaire de la façon la plus imminente, non pas pendant la montée, mais pendant le recul des révolutions russe et mondiale. Lorsque, en tant que dirigeant de l’ opposition de gauche, il a entrepris de sauver les perspectives et le programme du parti bolchevik contre la réaction stalinienne. Lorsqu’il a fondé la Quatrième Internationale une fois que le Komintern eut démontré sa banqueroute de façon décisive en 1933. Le but de la nouvelle Internationale était de créer et de coordonner de nouveaux partis révolutionnaires de masse de la classe ouvrière mondiale.

Trotsky a résumé ses opinions sur l’importance capitale du parti d’avant-garde dans le Programme de Transition qu’il rédigea pour son congrès de fondation en 1938. Il y affirmait que «la crise de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire»; la principale tâche stratégique de notre époque consiste à «surmonter la contradiction entre la maturité des conditions révolutionnaires objectives et l’immaturité du prolétariat et de son avant-garde (la confusion et la déception de la vieille génération, l’inexpérience de la jeune)».

Il soulignait que le parti d’avant-garde était le seul moyen capable de résoudre le brûlant problème politique de la phase impérialiste du capitalisme mondial. Plus spécifiquement il affirmait catégoriquement: «… la crise de la direction prolétarienne, devenue la crise de la culture de l’humanité, ne peut être résolue que par la Quatrième Internationale», le parti mondial de la révolution socialiste.

Depuis que ces lignes ont été écrites, peut-on affirmer que les expériences majeures de la lutte pour le socialisme ont, soit confirmé, soit infirmé les généralisations politiques de Trotsky? La crise de l’humanité, la crise du leadership du prolétariat a-t-elle été surmontée?

En fait, elle s’est approfondie et accentuée avec l’avènement des armes nucléaires et la faillite des partis établis à renverser l’impérialisme capitaliste et à promouvoir le progrès du socialisme.

À partir de la remontée révolutionnaire en Europe occidentale, initiée par le renversement de Mussolini et le début de la chute du fascisme en 1943, jusqu’à l’expulsion des communistes des cabinets de coalition en France et en Italie en 1947, les partis sociaux-démocrates et staliniens ont répété leurs anciennes trahisons et redémontrés leur impuissance en refusant, lors d’une situation intensément révolutionnaire, de suivre une politique révolutionnaire visant à la conquête du pouvoir. Ces fautes et faiblesses ont permis au capitalisme de se restabiliser dans le deuxième secteur le plus important de ce système.

À partir de 1945, dans les pays coloniaux, les directions communistes, menottées ou mal dirigées par la diplomatie du Kremlin, ont été responsables de plusieurs reculs et de plusieurs désastres. Ceux-ci vont de compromis entre les communistes indochinois et les impérialistes français en 1945, jusqu’à l’asservissement politique aux représentants de la bourgeoisie «progressiste», tels Nehru aux Indes, Kassem en Irak, Goulart au Brésil et Soukarno en Indonésie.

Les terribles revers subis par la révolution coloniale résultent d’une fausse direction et ont atteint leur point culminant lors de la boucherie indonésienne de 1965. Ils apportent de puissantes preuves de la nécessité d’une nouvelle et meilleure direction, aussi bien pour le «tiers monde» qu’ailleurs.

La conquête du pouvoir par les partis communistes de Yougoslavie, de Chine, de Corée du Nord et du Vietnam du Nord a amené plus d’un radical et plus d’un ex-trotskiste à supposer et à affirmer que les enseignements de Lénine sur le parti, ainsi que leur réaffirmation par Trotsky, sont dépassés. Ces développements prouvent, argumentent-ils, que c’est une perte de temps, une tâche inutile, que de tenter de construire des partis révolutionnaires indépendants de type léniniste comme le conseillait Trotsky, puisque les exploiteurs peuvent être renversés par d’autres types de partis, particulièrement s’ils sont appuyés par de puissants États ouvriers comme l’Union soviétique et la Chine.

Quelle solidité ces arguments ont-ils? Premièrement, notons que Trotsky lui-même a prévu et admettait une telle possibilité. Dans le Programme de Transition il écrivait: « … l’on ne peut catégoriquement nier à l’avance la possibilité théorique de ce que sous l’influence d’une combinaison tout à fait exceptionnelle de circonstances (guerre, défaite, krach financier, offensive révolutionnaire des masses), des partis petits-bourgeois, y compris les staliniens, puissent aller plus loin qu’ils ne le veulent eux même dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie.»

Dans les années d’après-guerre, dans les pays plus arriérés, ces circonstances exceptionnelles ont été l’abattement et l’écroulement des bourgeoisies coloniales les plus corrompues, les faiblesses des vieilles puissances impérialistes d’Europe et du Japon, et le puissant soulèvement des masses paysannes et prolétariennes autochtones. Certaines directions communistes ont été placées devant l’alternative d’être écrasées par la réaction, dépassées par les forces révolutionnaires ou de prendre la direction des luttes de libération nationale et anticapitalistes. Après certaines hésitations et vacillations, et contre l’avis du Kremlin, les dirigeants communistes de Yougoslavie, de Chine et du Vietnam ont pris cette dernière voie et ont mené le prolétariat et la paysannerie au pouvoir.

Dans la résolution Dialectique actuelle de la Révolution mondiale, adoptée à son congrès de réunification en 1963, la Quatrième Internationale a pris en considération cette variante du développement politique: «La faiblesse de l’ennemi dans les pays arriérés a ouvert la possibilité de prendre le pouvoir avec un instrument émoussé.»

Toutefois, cette constatation de fait ne règle pas toute la question; elle n’en touche même pas les aspects les plus importants. Les déformations des régimes émanant des mouvements révolutionnaires dirigés par les partis stalinisés, et l’opportunisme et le sectarisme présentés par leurs directions depuis qu’elles ont pris le pouvoir, notamment en Europe de l’Est, en Yougoslavie et en Chine, démontrent que la nécessité d’organiser des partis authentiquement marxistes ne disparaît pas avec le renversement de la domination capitaliste. La construction de telles formations politiques peut devenir tout aussi urgente à cause de la dégénérescence bureaucratique et de la déformation des états post-capitalistes dans un environnement arriéré ou l’impérialisme continue à prédominer.

Ceci a été reconnu pour la première fois dans le cas de l’Union soviétique, par Trotsky en 1933. Cette conclusion politique demeure valable pour tous les états ouvriers gouvernés par des partis incapables de maintenir ou de susciter un régime interne démocratique ou de poursuivre une politique internationale révolutionnaire.

L’expérience des soulèvements hongrois et polonais de 1956, la restriction du processus de déstalinisation en Union soviétique, démontrent la nécessité d’un parti marxiste-léniniste indépendant qui dirigera la révolution antibureaucratique jusqu’au bout.

Le point clé du document de réunification, c’est que «La construction de nouveaux partis révolutionnaires de masse demeure la tâche stratégique centrale» dans les 3 secteurs de la lutte internationale pour le socialisme: les états ouvriers, les régions coloniales et surtout les pays capitalistes avancés.

Si les exemples de la Yougoslavie et la Chine sont cités afin de démontrer que n’importe quel parti peut suffire à la tâche, l’exemple de Cuba est souvent mis de l’avant pour prouver qu’aucun parti n’est vraiment nécessaire dans la lutte pour le pouvoir, ou que n’importe quelle formation politique improvisée suffira; premièrement, ceci implique une idée fausse de l’histoire politique de la révolution cubaine. Le mouvement du 26 juillet possédait un petit noyau très dense de dirigeants, soumis à la discipline militaire par les impératifs de la lutte armée. Ils ont eu à construire une direction plus large dans le feu de la lutte contre Batista. Une fois que les combattants de la liberté cubaine sont devenus maîtres du pays, ils se sont rendus compte que non seulement ils ne pouvaient se dispenser d’un parti d’avant-garde, mais encore, qu’ils en avaient désespérément besoin. Ils ont donc procédé à la construction d’un parti selon des lignes marxistes, et, 9 ans après leur victoire, sont encore engagés dans cette tâche.

N’est-ce pas vrai que leurs difficultés avant et après la prise du pouvoir auraient pu être réduites s’ils avaient pu entrer dans la révolution avec un parti et des cadres plus puissants? Mais la faillite des staliniens cubains a bloqué la voie à cette possibilité plus favorable. De plus, l’on doit reconnaître que, depuis l’expérience cubaine, les impérialistes et leurs satellites autochtones sous la direction de Washington sont beaucoup plus alertes et prompts à utiliser des mesures répressives pour écraser des rébellions dans l’œuf.

Les conditions de la lutte pour le pouvoir dans les pays hautement industrialisés sont considérablement différentes de celles des pays colonisés, où les classes dirigeantes autochtones sont faibles, isolées et discréditées, et où la dynamique des tâches non résolues de la révolution démocratique renforce les revendications des salariés. Il serait idiot et fatal de soutenir que les ouvriers des forteresses impérialistes seront capables de se débarrasser du capitalisme sous la direction des organisations sociales-démocrates ou staliniennes bureaucratisées, corrompues et ossifiées, ou sous la direction d’une de leur quelconque ombre centriste. Dans ce cas-ci, la nécessité de construire des partis marxistes révolutionnaires est absolument inconditionnelle.

Les difficultés rencontrées par l’avant-garde trotskiste pendant les trois dernières décades démontrent qu’il n’existe aucune recette simple ou facile pour résoudre les multiples problèmes posés par cette nécessité. La présence d’organisations travaillistes, sociales-démocrates ou communistes puissantes et riches, et exerçant un contrôle bureaucratique sur le mouvement ouvrier, mais qui continuent néanmoins à jouir d’une certaine loyauté de la part des travailleurs, constitue un obstacle majeur à la construction de directions alternatives dans la plupart de ces pays.

Dans de telles conditions il est souvent conseillé au groupe initial de marxistes révolutionnaires d’entrer et de travailler pour des périodes étendues dans de tels partis de masse.

On ne devrait toutefois jamais oublier que l’objectif principal d’une telle entrée tactique demeure la création, la consolidation et l’expansion des cadres initiaux et le développement de liens avec les éléments les plus avancés. Ce n’est pas une fin en soi. Le but immédiat est de transformer un groupe de propagande en force capable d’influencer, d’organiser et de diriger de larges masses dans l’action. Le but ultime est de créer, par ce cheminement, un nouveau parti de masse de la classe ouvrière.

L’expérience a démontré qu’on rencontre plusieurs pièges dans l’application de la tactique entriste. Une immersion prolongée dans le travail réformiste et une sur-adaptation a un environnement centriste peut résulter dans une corrosion de la trempe des cadres révolutionnaires et dans l’assombrissement et même la perte de leurs perspectives. Une immersion totale dans un tel milieu comporte plusieurs dangers et risques. Conséquemment, il est essentiel que le travail entriste soit complété par un secteur de travail public ouvert, au travers duquel tout le programme et toutes les politiques de la Quatrième Internationale puissent être accessibles en tout temps aux ouvriers avancés.

Il est également possible (nous avons vu de tels cas!) de mener l’entrisme d’une manière impatiente et inflexible. Alors lorsqu’il n’aboutit pas rapidement à des résultats adéquats, le groupe peut revenir prématurément à une forme organisationnelle indépendante. Une telle orientation sectaire, si elle est maintenue, peut sous la couverture d’une rhétorique ultra-gauche et excitée, mener à l’isolement et à l’impuissance. Elle peut aider les bureaucrates réformistes et communistes en leur laissant la domination incontestée et en rétrécissant les voies de contact et de communications entre les marxistes révolutionnaires et les meilleurs militants au sein des partis traditionnels.

Au moyen d’activités indépendantes et entristes, selon les exigences de la situation, les Trotskistes américains se sont occupés de construire un parti révolutionnaire aux États-Unis depuis qu’ils ont rejetés la perspective de réformer le Parti communiste en 1933. Le Socialist Workers Party se considère comme l’héritier légitime des meilleures traditions du mouvement socialiste de Debs, du Socialist Labor Party de Leon, des IWW de St-John et Haywood et du Parti communiste dans ses premières années. Il a profité et bénéficié des bonnes et des mauvaises expériences de ces premières tentatives de créer le parti dont ont besoin les ouvriers américains pour diriger leur révolution.

L’histoire du communisme américain depuis sa naissance en 1919, a été l’histoire de la lutte pour créer le type de parti nécessaire. Tous les autres problèmes ont été reliés à cette question centrale.

Tout il ce qui a été fait depuis 1917 pour l’ avancement du socialisme dans cette citadelle du capitalisme mondial et de la contre-révolution a été gouverné par cette nécessité de construire le parti d’avant-garde. Et d’après moi, tout ce qui sera accompli dans l’avenir tournera autour de cette nécessité. La clé pour la victoire du socialisme aux États-Unis sera la fusion de la puissance américaine, avant tout de la puissance potentielle de sa classe ouvrière, avec les idées russes, avant et par-dessus tout, avec les principes organisationnels du bolchevisme de Lénine.

Le parti léniniste s’est prouvé indispensable en Russie, où la bourgeoisie attardée était une force sociale et politique faible. Il sera un million de fois plus nécessaire en Amérique, foyer de la plus puissante, de la plus riche et de la plus impitoyable des classes exploiteuses. La conception bolchevique du parti et de sa direction a son origine et a été appliquée pour la première fois dans le plus faible et le plus arriéré des pays capitalistes. Je me risque à prédire qu’elle deviendra naturalisée et trouvera son application la plus complète dans la lutte pour le socialisme au sein même du plus développé des pays capitalistes.

Ici, les révolutionnaires font face à la puissance culturelle, économique, politique et militaire la mieux organisée et le plus concentrée de l’histoire. Ces puissantes forces de la réaction ne peuvent être et ne seront pas renversées sans un mouvement des masses populaires, blanches et noires, sous une direction marxiste expérimentée, centralisée, disciplinée et principielle.

Il est impossible de tomber sur une révolution réussie aux États-Unis par hasard. Elle devra être organisée et dirigée par des gens et un parti disposant de toute la théorie, de toutes les connaissances, de toutes les leçons et ressources accumulées par la classe ouvrière mondiale.Son savoir-faire et son organisation, en politique et en action, doivent égaler et surpasser ceux de ses ennemis.

Ceux qui prétendent qu’un parti léniniste n’est pas pertinent ou nécessaire dans les pays capitalistes avancés se trompent a 100% – au contraire, un tel parti est une condition et un instrument absolument essentiel pour promouvoir et faire triompher la révolution socialiste aux États-Unis, le paragon du capitalisme mondial. Le renversement inauguré par les Bolcheviks sous Lénine et Trotsky en 1917 constituait le premier pas de géant de la révolution et de la rénovation socialiste mondiale. De même, la théorie léniniste du parti, confirmée pour la première fois par cet événement, sera définitivement vérifiée par le renversement de l’impérialisme dans sa forteresse centrale et par 1’établissement d’un régime socialiste complètement démocratique sur le sol américain.

Rien de moins que le sort de l’humanité dépend de la solution la plus rapide de la crise prolongée de la direction prolétarienne. Ceci devra se réaliser sous la bannière et par le programme des partis de la Quatrième Internationale. L’existence même de notre espèce dépend de la réalisation rapide de cette obligation suprême. Jamais une aussi grande tâche n’a eu a être portée par les révolutionnaires de l’école marxiste – et les monopolistes et les militaristes du monde ne leur laisseront pas grand temps pour l’accomplir.

En ce 50e anniversaire de l’impérissable révolution d’octobre, qui a modelé et changé toutes nos vies, notre devise est: «travailler avec plus d’énergie vers ce but et l’atteindre, pour le bien de l’humanité.»

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