Les postiers polonais s’organisent au milieu de la crise du Covid-19

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Alors que l’épidémie de coronavirus fait rage en Pologne et que les services de santé sont en train de s’effondrer, le gouvernement polonais du PiS (Droit et Justice) veut maintenir à tout prix l’élection présidentielle du 10 mai. Face au refus des gouvernements locaux de coopérer à l’organisation des élections, le gouvernement PiS prévoit maintenant d’utiliser l’armée territoriale et les travailleurs postaux pour les tenir quand même.

Face à cette situation, les postiers polonais ont mis en place un comité de grève de la base afin d’obtenir le soutien nécessaire à une grève des postiers. Ils réclament :

  • 1000 zł (220 euros) d’augmentation de salaire pour tout le personnel d’exploitation.
  • L’annulation des élections présidentielles
  • La fermeture de tous les bureaux de poste et des centres de distribution et d’expédition pendant la durée de l’épidémie, avec une rémunération de 100 %.

Nous avons parlé à l’initiateur du Comité de Grève Par En-Bas, un travailleur postal qui est membre d’Alternatywa Socjalistyczna.

Quelle est la situation actuelle des postiers ? Quels sont les problèmes et les dangers auxquels vous êtes confrontés ?

Le conseil d’administration de la poste polonaise annonce en grande pompe dans les médias qu’il se soucie de la sécurité des employés, les heures d’ouverture et de fermeture des bureaux de poste ont été raccourcies à juste titre et leur accès a été restreint en limitant le nombre de personnes pouvant se trouver dans le bureau de poste en même temps, mais avec cette solution, des milliers de bureaux de poste ont mis leurs employés en congé forcé, violant ainsi les droits des employés. De même pour les mesures de protection telles que les masques, les liquides désinfectants, les gels pour les mains et les gants de protection – leur nombre est encore insuffisant, car des centaines de bureaux de poste signalent qu’ils n’en sont pas du tout équipés ou qu’ils en ont si peu qu’ils suffisent pour plusieurs jours tout au plus.

À ce jour, plusieurs postiers ont été infectés par le coronavirus et plus d’une centaine d’entre eux sont en quarantaine. Les travailleurs postaux craignent pour leur propre santé, ainsi que pour celle de leurs familles et de leurs clients, et leur peur s’est encore accrue après que le gouvernement a annoncé son intention de tenir l’élection présidentielle par vote postal.

Dans quelle mesure est-il possible de mener l’élection présidentielle par vote postal, comme le PiS insiste pour le faire ?

Il n’était pas possible de tenir des élections par correspondance en respectant à la lettre le code électoral, car cela aurait nécessité des forces que la Poste polonaise n’a tout simplement pas; c’est pourquoi le parti PiS a modifié le code électoral de manière à faciliter cette tâche. En cours de route, le parti PiS a forcé le précédent président de la Poste polonaise à démissionner, car il a remis en question la logique de l’organisation d’élections par vote postal. Cependant, malgré le changement des règles, l’élection par vote postal restera une tâche difficile à accomplir et tout se passera à la limite des capacités humaines et organisationnelles de l’entreprise. Il faudra travailler jusque tard dans la nuit. Étant donné que des milliers de bureaux de poste falsifient leurs registres de temps de travail en n’enregistrant pas les heures supplémentaires, de nombreux postiers effectueront ce travail gratuitement. Ils sont également menacés par la loi dite « anti-crise » grace à laquelle la poste polonaise pourra allonger la journée de travail à 12 heures pour chaque employé et réduire le temps de repos quotidien de 11 à 8 heures. En outre, le nouveau mode de vote par correspondance crée des conditions propices à la fraude électorale puisque les documents électoraux seront jetés dans les boîtes aux lettres de leurs destinataires. De nombreux ménages n’ont pas de boîte aux lettres du tout, et les boîtes aux lettres de nombreux immeubles sont en mauvais état ou tellement endommagées que tout le monde y a accès.

Que font les syndicats dans cette situation ? Défendent-ils la santé et la sécurité des travailleurs postaux ?

Tous les syndicats sont à la traîne de l’état d’esprit des postiers. Lorsque les travailleurs ont demandé la fermeture de tous les bureaux de poste, les bureaucrates syndicaux ont seulement exigé que certains services soient restreints. Sans attendre que la bureaucratie syndicale se bouge, une pétition a été envoyée au ministère compétent à mon initiative, dans laquelle les travailleurs postaux, en raison de la propagation de l’épidémie de coronavirus, demandaient la fermeture de tous les bureaux de poste et centres de tri pour une période de deux semaines, avec le droit de conserver 100 % de leurs salaires. Plus de 2 000 employés ont signé la pétition dans les trois jours. La réponse a été négative, car selon le ministère, la poste polonaise est trop importante pour la continuité opérationnelle de l’État et ne peut être fermée, et il a été ajouté que la direction de la poste polonaise est exemplaire dans son souci de la sécurité des employés. Mais bien que la Poste polonaise soit considérée comme nécessaire au fonctionnement de l’Etat, le gouvernement ne veut pas renoncer a la commercialisation de cette société.

Après que les syndicats se soient enfin remis du choc du coronavirus en Pologne, ils ont commencé à exiger une sécurité accrue pour les travailleurs de la poste, mais ils n’ont pris aucune mesure décisive à cette fin, rien n’a été fait, si ce n’est l’envoi de lettres au conseil d’administration. En revanche, la revendication d’une prime supplémentaire pour les employés travaillant dans le contexte de l’épidémie, qui avait été formulée par les employés dès le début, n’a été présentée qu’au bout d’environ deux semaines. En ce qui concerne les élections présidentielles par correspondance, seul le syndicat pro-gouvernemental Solidarność est favorable à leur tenue. Selon la bureaucratie de ce syndicat, malgré le l’absence initiale des mesures de sécurité nécessaires, la direction de la poste polonaise a réussi à maîtriser complètement le problème, et puisque le danger est passé, les élections par vote postal peuvent se tenir. Le deuxième syndicat, de la confédération OPZZ, est modérément critique à l’égard des élections postales et appelle au dialogue et au report des élections. Mon syndicat n’a pas encore exprimé officiellement son opinion à ce sujet, mais le sentiment général est l’opposition aux élections par correspondance.

Quel est l’état d’esprit des travailleurs postaux ? Quel est le degré de soutien à une grève ?

Les travailleurs sont en colère, ils ne veulent pas risquer leur santé ou leur vie. La revendication la plus populaire parmi le personnel est donc de fermer tous les bureaux de poste, mais aucun syndicat n’osera présenter une telle demande. La tourmente des élections postales a encore exacerbé l’ambiance à tel point que les gens osent de plus en plus parler de grève. À mon initiative, le Comité de Grève des Travailleurs Par En-Bas a été créé, qui a rassemblé jusqu’à présent environ 200 employés de 25 bureaux de poste et d’autres départements de l’entreprise. La perspective dominante du groupe est la volonté de créer un nouveau syndicat. La deuxième perspective, moins populaire mais possible, est d’adhérer au syndicat WZZPP (Syndicat libre des travailleurs des postes).

Comment voyez-vous la voie à suivre ?

En ce qui concerne le Comité de Grève Par En-Bas, mon objectif est de travailler au renforcement du WZZPP et d’utiliser la pression du Comité de grève pour faire évoluer le WZZPP vers une position encore plus à gauche et plus combative. Actuellement, le Comité de Grève Par En-Bas et le WZZPP parlent d’unification. Le renforcement du WZZPP et son évolution vers la gauche bénéficieront à tous les travailleurs postaux et constitueront un pas vers l’organisation d’une grève. Cette orientation se justifie également par le fait que le WZZPP est actuellement le seul syndicat qui pourrait s’opposer aux syndicats représentatifs bureaucratiques et conciliateurs. Cependant, si les postiers membres du Comité de Grève Par En-Bas insistent pour former un nouveau syndicat, il sera de mon devoir et de ma tâche de les aider à atteindre cet objectif.

Le gouvernement insiste sur la tenue d’élections par voie postale; le nouveau président de la poste polonaise devra donc briser la résistance des syndicats et des travailleurs eux-mêmes. L’épidémie de coronavirus se renforce et devient de plus en plus dangereuse, l’humeur des travailleurs de la poste se radicalise, et donc la résistance des travailleurs va également augmenter. Les deux ou trois prochaines semaines seront décisives.

Interview de l’initiateur du nouveau Comité de Grève des Postiers Par En-Bas
membre d’Alternatywa Socjalistyczna (ISA en Pologne)