L’Iran entre guerre et soulèvement

Ce mois de janvier, les États-Unis et l’Iran apparaissaient résolument engagés sur la voie d’une guerre totale faisant suite à des années de tensions croissantes. Cette possibilité semble repoussée pour l’instant. En Iran, les tensions internes au pays constituent un élément clé derrière ce revirement. Une lettre ouverte des étudiant·es de l’université Amirkabir (polytechnique) de Téhéran, qui manifestent d’ailleurs depuis des mois contre la politique du gouvernement iranien, illustre que le régime ne peut pas considérer le soutien de la population comme acquis et qu’une sérieuse politisation a pris place au cours de ces dernières années. Ils expliquent : « Les événements des deux derniers mois démontrent l’incompétence du régime en Iran, un régime dont la seule réponse à la crise est d’utiliser la force. Il est de notre devoir de diriger tous nos efforts tant contre un gouvernement oppresseur qu’envers un pouvoir impérialiste. »

L’Iran face à la colère sociale

La république islamique d’Iran a été frappée d’une série d’embargos quasiment dès sa fondation en 1979. Les premières sanctions imposées par les USA datent de 1984 et de nombreuses autres ont suivi, y compris de la part de l’Union européenne, tout particulièrement quand l’Iran a annoncé la reprise de ses recherches sur le nucléaire en 2005. En 2016, à la suite de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, une bonne partie des sanctions ont été levées. Les exportations de pétrole avaient directement doublé et les investisseurs étrangers (Renault, Peugeot, Total, etc) ont profité de l’aubaine.

Le régime espérait redorer son image vis-à-vis d’une population où couvait le mécontentement. En 2009, un soulèvement de masse avait dénoncé la fraude électorale de l’élection présidentielle et, depuis lors, les conditions de vie n’avaient fait que se dégrader. Entre la levée des sanctions et 2017, la croissance économique du pays fut de 11,5 % mais, en retirant les ventes de pétroles, cette croissance n’était que de 3,3 % et la rente pétrolière est accaparée par l’élite iranienne. Selon les données officielles, 30% des jeunes sont sans emploi. Tout comme une couche grandissante de leurs aîné·es, ils rejettent le régime autoritaire et corrompu des mollahs.

Quand le président Hassan Rohnani a présenté un budget d’austérité en décembre 2017, la colère latente des masses a explosé : un large mouvement de manifestations et de grèves contre la vie chère a balayé le pays. Chose inédite jusque-là, les slogans n’attaquaient plus seulement le gouvernement, mais aussi le « Guide suprême » l’ayatollah Ali Khamenei (dont le poste est plus élevé que celui de président de la république islamique). La réaction du régime fut une sanglante répression.

En 2018, Trump a annoncé avec fracas le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien et la restauration des sanctions étasuniennes. En Iran, la situation économique s’est soudainement détériorée. En 2019, l’économie a chuté de 8,5 à 9,5 % selon les estimations. Lorsque le régime a annoncé une augmentation du prix du carburant en novembre 2019, une nouvelle explosion eut lieu, alors que de vastes mobilisations sociales avaient lieu dans les pays voisins que sont l’Irak et le Liban.

Ce soulèvement était marqué par de nombreuses grèves dans les usines, parmi les enseignant·es ou encore parmi les chauffeurs routiers et a impliqué des jeunes ainsi que des travailleurs et travailleuses de différentes communautés (perses, arabes, kurdes, etc). À nouveau, les slogans ne ciblaient plus seulement la présidence et le gouvernement, mais aussi le « Guide suprême ». Les manifestants dénonçaient également d’autre part le coût du soutien de l’Iran à diverses milices et forces politiques chiites en Irak, en Syrie et ailleurs dans la région.

Le déclin de l’impérialisme US

Il est vrai que l’Iran a pris plus de poids dans la région, en profitant notamment de l’affaiblissement de l’impérialisme américain. Aujourd’hui, l’Iran exerce une influence majeure, sinon dominante, dans un grand nombre de pays voisins, tels que l’Irak, le Liban, la Syrie, le Yémen et la bande de Gaza palestinienne. C’est l’influence croissante de l’Iran qui a poussé l’administration Trump à une offensive mal calculée en se retirant en mai 2018 de l’accord nucléaire iranien ainsi qu’en imposant des sanctions, en dépit de l’opposition de ses alliés européens.

Quand, en septembre dernier, les raffineries Aramco ont été bombardées en Arabie Saoudite (ce qui a mis hors service plus de 5% de la production mondiale de pétrole), les USA et l’Arabie Saoudite ont montré du doigt le mouvement Houthi au Yemen et, derrière lui, l’Iran qui le finance. Cette dynamique a finalement conduit à l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani à Bagdad par une attaque américaine le 3 janvier dernier. Peu après, Trump a menacé de détruire « rapidement et durement » 52 sites en Iran, dont des sites culturels et de frapper les Iraniens « plus fort qu’ils ne l’ont jamais été ».

Ces dernières années, dans la région, les conflits se caractérisaient par un aspect de « guerre par procuration » dans lesquels les puissances impérialistes ne rentraient pas directement en conflit les unes avec les autres. Trump n’a peut-être pas initié de guerre officielle avec l’Iran mais en ordonnant l’assassinat de Soleilmani, il ouvre la voie à des conflits plus conséquents à l’avenir.

Les autorités iraniennes espéraient mettre à profit le risque d’une guerre avec les États-Unis pour ressouder la population autour d’elle. Cette dynamique a rapidement été enrayée par les mensonges du régime au sujet du crash du vol 752 Ukraine International Airlines, abattu par erreur par les Gardiens de la révolution ; ce qui a entraîné la mort de 176 passagers·ères et membres d’équipage, majoritairement iranien·nes ou d’origine iranienne. Une nouvelle vague de manifestations a alors eu lieu, à partir de 4 universités de la capitale. Le lendemain, une veillée en mémoire des victimes du crash s’est transformée en manifestation anti-gouvernementale. Le régime iranien est bien conscient qu’avec une guerre, son règne ne sera pas seulement menacé de l’extérieur du pays.

Quelle issue ?

Aujourd’hui, 73% de la population iranienne habite en ville et la classe ouvrière iranienne bénéficie d’un impressionnant héritage de luttes. En 1979, elle fut l’artisan du renversement de la monarchie iranienne. Pendant un temps, il était possible que les travailleurs et travailleuses prennent le pouvoir. Ils et elles contrôlaient les usines et les entreprises au moyen de comités de base démocratiques et désarmaient les forces contre-révolutionnaires. Hélas, ce mouvement ne disposait pas d’une stratégie audacieuse pour prendre le pouvoir. Face aux hésitations et en l’absence d’initiatives décisives de la part des travailleurs et travailleuses, l’ayatollah Khomeini, revenu d’exil, a tiré profit de son profil d’exilé politique pour mobiliser les masses et endiguer le processus révolutionnaire en cours. Dans les faits, il a volé la révolution aux travailleurs et travailleuses. Même s’il a dû accorder d’importantes concessions sociales (gratuité des médicaments et des transports, annulation des factures d’eau et électricité, etc), l’Islam politique de droite imposé par Khomeini a par la suite fait assassiner ou emprisonner des milliers de syndicalistes et de dirigeant·es de gauche pour consolider sa position.

La classe ouvrière iranienne reste objectivement la clé de toute révolution réussie en Iran aujourd’hui. La tâche immédiate du mouvement est de s’élargir et de s’organiser au niveau local, régional et national autour d’un programme pour renverser le régime capitaliste religieux des Mollahs et prendre le contrôle de l’économie. Au cours des luttes de ces dernières années, des structures syndicales et des comités étudiants se sont développés. La dictature est consciente du danger et n’a pas hésité à couper internet lors des mobilisations de novembre pour empêcher l’organisation du mouvement. A terme, la seule issue pour les masses en Iran sera de convoquer une assemblée constituante révolutionnaire pour un Iran démocratique et socialiste qui garantirait les libertés individuelles et l’égalité des droits de toutes les minorités opprimées.

Un appel à la solidarité internationale lancé par les jeunes et les travailleurs et travailleuses en Iran est une tâche fondamentale pour en finir avec la misère capitaliste et les menaces de guerre. A destination des peuples en lutte dans la région qui connaissent une même haine de l’impérialisme et de la corruption des élites bien entendu, mais aussi envers les jeunes et les travailleurs et travailleuses aux États-Unis. Ce que craignent le plus les gouvernements au Moyen-Orient et ailleurs, c’est que la résistance se renforce et se développe par-delà les frontières.

Partout dans le monde, nous devons nous atteler aux premiers pas de la construction d’un large mouvement anti-guerre international, tout particulièrement aux USA. Là-bas, la campagne de Bernie Sanders bénéfice d’un écho et d’un soutien grandissant. Son opposition aux aventures militaires américaines a notamment suscité un grand enthousiasme parmi ses partisans et au-delà.

• Non à l’intervention impérialiste au Moyen-Orient, pour le retrait des troupes américaines, françaises, britanniques, russes et de tous les autres pays étrangers de la région et pour la non-intervention des gouvernements nationaux dans les affaires des voisins ;
• Soutien total aux mouvements de protestation en Irak, en Iran, au Liban et ailleurs dans leurs luttes contre la pauvreté, la corruption et la division communautaire ;
• Pour la construction d’un mouvement anti-guerre de masse aux USA et internationalement ;
• Pour l’unité des travailleurs et travailleuses et des jeunes de toute la région afin de faire tomber les gouvernements pro-capitalistes, qui reposent sur la division et le conflit ethniques et les encouragent, et leur remplacement par des gouvernements des travailleurs et travailleuses véritablement démocratiques avec un programme socialiste pour mettre fin à la pauvreté, à la corruption et au régime autoritaire – pour une Fédération socialiste démocratique du Moyen-Orient.

Julien, Parti Socialiste de Lutte (CIO Belgique)

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