Kshama Sawant réélue à Seattle malgré les millions dépensés par Amazon et le Big Business

Kshama Sawant réélue malgré la somme de 4 millions de dollars engagée par les fonds électoraux d’entreprise (PAC) pour acheter le conseil de ville

L’argent que Jeff Bezos a mis sur la table pour acheter le conseil de ville de Seattle s’est retourné contre lui. Durant ces élections, qui avaient lieu dans 7 districts de la ville, les grandes entreprises ont financièrement appuyé les candidats soutenus par Amazon à des niveaux inédits. Mais les électeurs ont rejeté cette tentative d’ancrer plus à droite dans 5 de ces 7 districts. Dans le district le plus observé, à la campagne la plus chère et le plus polarisé de Seattle depuis des décennies, Kshama Sawant, de Socialist Alternative, semble avoir remporté une victoire serrée.

Le soir du deuxième tour, le 5 novembre, Kshama Sawant était de 8 points derrière son concurrent, à 46% contre 54% pour Egan Orion. Mes médias dominants et les grandes entreprises étaient triomphalistes. Mais 60% des bulletins de vote arrivés plus tard se sont dirigés vers Kshama. Vendredi soir, cette dernière avait dépassé Orion de 3,6 % avec une avance de 1.515 voix, et ce chiffre devrait encore augmenter dans les jours à venir.

Conférence de presse de Kshama:

Le système de vote par correspondance de l’État de Washington permet aux électeurs d’envoyer leur bulletin de vote par la poste jusqu’à trois semaines avant le jour du scrutin. Les premiers électeurs ont tendance à être plus âgés et plus riches, les électeurs plus tardifs étant plus jeunes, plus issus de la classe des travailleurs et locataires de leur logement; en bref, cette dernière catégorie est plus susceptible de voter pour une socialiste anticapitaliste. Cette année, l’augmentation du nombre de bulletins de vote pour Sawant par rapport aux premiers résultats a été plus importante que jamais. Cela reflète la plus grande participation au vote dans ce district, qui a atteint les 58%. Même nos détracteurs dans les médias locaux ont été forcés de féliciter à la campagne de Socialist Alternative pour pousser les électeurs à se rendre aux urnes.

Ce taux de participation élevé reflète également la vague d’indignation qui a balayé Seattle les trois dernières semaines de la campagne électorale à la suite de la « bombe d’un million de dollars » lancée sur Seattle par Amazon le 14 octobre. Cela a porté la contribution totale d’Amazon à la Chambre de commerce de Seattle à 1,5 million de dollars. Les dépenses totales des fonds électoraux que représentent les Comités d’action politique (PAC) des entreprises ont été portées à plus de 4,1 millions de dollars. Cela équivaut à près de cinq fois le précédent record !

Une vague d’indignation a balayé Seattle au cours des trois dernières semaines de l’élection à la suite de la « bombe d’un million de dollars » qu’Amazon a lancée sur Seattle le 14 octobre. La contribution totale d’Amazon au PAC à la Chambre de commerce de Seattle s’est ainsi élevée à 1,5 million de dollars et les dépenses totales d’Amazon s’élèvent à 4,1 millions de dollars.

Des personnalités politiques nationales se sont prononcées contre Amazon, ce qui a donné lieu à une grande attention nationale. Le comité éditorial du Wall Street Journal s’est ainsi plaint que « Bernie Sanders a tweeté cette semaine que les dépenses d’Amazon à Seattle étaient « un exemple parfait de la cupidité incontrôlable des entreprises à laquelle nous allons mettre fin ». Elizabeth Warren a dénoncé Amazon pour avoir « essayé de faire pencher les élections du conseil de ville de Seattle en sa faveur », ajoutant que « j’ai un plan éjecter le monde de l’argent hors de la politique « .

Danny Westneat, du Seattle Times, avait averti que les 1,5 million de dollars du milliardaire et propriétaire d’Amazon Jeff Bezos pour vaincre Sawant et d’autres candidats progressistes s’étaient peut-être retournés contre lui: « La campagne électorale se déroulait comme un référendum sur la performance du conseil de ville. » Un sondage Elway/Crosscut révélait que 67 % des électeurs étaient susceptibles de soutenir « quelqu’un qui veut changer » l’orientation du Conseil. Westneat a continué : « Maintenant [l’élection] pourrait bien devenir un référendum sur Amazon et le pouvoir des entreprises » (23/10/19).

Les dépenses massives d’Amazon lui ont aliéné de nombreux électeurs, mais cette somme a également permis d’acheter un torrent de publicités, d’envois postaux et de personnes payées pour faire du porte-à-porte. Tout cela a influencé des électeurs en faveur de l’opposant de Sawant soutenu par Amazon. Nos membres et nos bénévoles ont été confrontés à maintes reprises aux arguments de cette offensive financée par les ultra-riches.

Si les dépenses des entreprises étaient sans précédent, l’implacable propagande médiatique fut elle aussi inédite. Le Seattle Times a été à l’avant-garde d’une campagne de longue haleine qui visait à rendre Kshama Sawant et d’autres « idéologues de gauche » responsables de l’échec de du conseil de ville concernant la lutte contre le sans-abrisme à Seattle et la crise du logement, les principales préoccupations des électeurs. Le journal a appuyé les candidats soutenus par les entreprises dans les sept courses au conseil en les présentant comme s’ils étaient les candidats du « changement ».

En réalité, la crise du logement de Seattle s’inscrit dans le cadre de l’échec mondial du capitalisme, qui traite le logement comme une marchandise destinée à enrichir les spéculateurs milliardaires plutôt que comme un droit humain fondamental. Les travailleurs et travailleuses ont raison d’être en colère contre l’inaction des autorités de la ville, de l’État pour du fédéral face à cette crise. Mais la faute en incombe à l’establishment politique complice du pouvoir des entreprises. De son côté, Kshama Sawant mène campagne pour un contrôle universel des loyers et une taxation des grandes entreprises afin de permettre de construire des logements sociaux de qualité en masse.

L’adversaire choisi par les dirigeant·es d’Amazon pour faire face à Kshama était Egan Orion, un candidat entièrement aux mains des grandes entreprises qui s’est présenté comme un « progressiste » pour gagner des voix. Orion placardé toute la ville d’affiches qui affirmaient qu’il refuserait l’argent des PAC pro-entreprise, ce qui était faux. Il les a même ouvertement remerciés quand il a obtenu leur soutien. Son équipe de campagne a envoyé des courriels mensongers sur Kshama à chaque foyer. Ces mensonges ont été le fil rouge des 20 courriels de masse envoyés par Egan Orion ou par ses partisans tout au long de la campagne.

Les partisans d’Orion ont arraché plus de 1 000 affiches de la campagne de Kshama Sawant dans tout le district et, au cours des deux dernières semaines, ils en ont vandalisé plus de 200. Cette tentative d’intimidation de l’électorat a dégoutté de nombreux résident·es du District 3 et n’a pas empêché la campagne de Sawant d’organiser un mouvement de masse.

Pour surmonter les mensonges et les attaques contre notre campagne, il était essentiel de sensibiliser le public à cette tentative d’acheter l’élection par le biais de milliers de conversations aux portes et aux coins des rues.

La plupart des jeunes et des travailleuses et travailleurs sont parvenus à percer ce rideau de calomnies. Mais les premiers résultats indiquent une participation historique dans les quartiers les plus riches de Seattle. Cela reflète également l’évolution rapide de la composition sociale du District 3 et de Seattle dans son ensemble. De nombreux travailleurs, travailleuses et des personnes de couleur ont dû déménager en raison de l’augmentation vertigineuse des loyers depuis notre dernière campagne électorale.

Généralement, l’électorat républicains ne participe pas aux élections locales et les candidat·es ouvertement républicains ne se donnent même pas la peine de se présenter à Seattle, mais cela a changé cette année. Le parti républicain a soutenu la liste des candidat·es soutenus par Amazon et la Chambre de commerce, malgré le fait que ces candidat·es se disent tous démocrates !

Seattle connaît sa propre variante locale de la vague populiste de droite qui a propulsé Trump au pouvoir. L’anxiété de la classe moyenne face à l’insécurité économique croissante et à la dégradation sociale est exploitée par les grandes entreprises et les riches, qui mènent une lutte féroce contre la croissance des idées et des mouvements socialistes qui veulent imposer des limites à leurs richesses et à leur pouvoir. Des groupes comme « Speak Out Seattle » et « Safe Seattle » sont apparus au cours de la dernière année comme l’expression d’une minorité conservatrice férocement opposée aux camps de sans-abri, à la criminalité, à la drogue et aux « idéologues de gauche » tels que Kshama Sawant.

Comme nous l’expliquions dans un article paru en mai dernier « ces groupes ont été indirectement soutenus et financés par Amazon et les grandes entreprises en tant que bélier populiste pour repousser le mouvement progressiste en matière de logement et vaincre la « taxe Amazon » (qui visait à imposer les grandes entreprises pour payer la construction de logements pour sans-abri, NdT) l’an dernier. (…) En 2017, Jeff Bezos a dépensé 350 000 $ pour un PAC pour l’élection de la maire Durkan. Six mois plus tard, en juin 2018, sous la pression énorme des grandes entreprises, elle et la majorité du conseil de ville ont abrogé la taxe Amazon (en savoir plus à ce sujet). Cette capitulation, surtout de l’aile la plus libérale du conseil, démoralise la gauche et enhardi les grandes entreprises et les forces de droite se mobilisent derrière elles. »

La gauche en débat

Au lendemain de la défaite de la taxe Amazon, une alliance de fait entre les grandes entreprises, une section de dirigeant·es syndicaux et la plupart des politicien·nes locaux du Parti démocrate se sont unis pour tenter de vaincre Sawant et bloquer l’élection de Shaun Scott, le candidat des Democratic Socialists of America dans le District 4.

La large coalition construite autour de la campagne pour la taxe Amazon, dans laquelle Kshama Sawant et Socialist Alternative ont joué un rôle central, a d’abord obtenu l’adoption à l’unanimité de la taxe sur les 3% des entreprises les plus importantes de Seattle pour financer le logement abordable et les services aux sans-abri. Cependant, face à la pression intense des grandes entreprises et à une campagne bien financée, cette coalition a été brisée et le conseil de ville a abrogé la taxe par un vote de 7 à 2 un mois plus tard seulement.

Pour la gauche libérale et favorable aux entreprises, cette défaite provenait de l’approche « diviseuse » de Kshama Sawant et de Socialist Alternative. En dépit du soutien d’un certain nombre de syndicats, un groupe de dirigeant·es syndicaux conservateurs métallurgistes et d’autres corps de métier de la construction ont dénoncé avec colère cette campagne comme une « taxe sur les emplois », en craignant que la colère d’Amazon ne ralentisse le boom du bâtiment à Seattle.

Lors du premier tour de ces élections, le 6 août dernier, alors que le mouvement ouvrier était ouvertement divisé, Kshama Sawant a récolté 37% des voix sans le soutien de ses collègues membres du conseil de Ville ou d’autres politicien·nes important·es du Parti démocrate. Dans le Seattle Times, Danny Westneat a écrit : « Aucun titulaire, de mémoire récente, n’a survécu à une primaire avec un si bas niveau  » (8/7/19).

Si Kshama Sawant et Socialist Alternative avaient adopté l’approche de la plupart des dirigeant·es libéraux et syndicaux pour essayer d’éviter toute confrontation directe avec Amazon, il est probable que la stratégie d’intimidation de Jeff Bezos et sa tentative d’acheter le conseil de ville aurait été bien plus efficace.

Organiser en une riposte cohérente la méfiance généralisée de la classe laborieuse à l’égard du pouvoir des entreprises n’avait rien d’automatique. En fait, la plupart des élections aux États-Unis ne comprennent aucun défi audacieux pour la classe ouvrière tant est importante la domination des entreprises sur le Parti démocrate. Même à Seattle, où les organisations locales du Parti démocrate ont évolué vers la gauche sous l’influence de Bernie Sanders et d’autres opposant·es de gauche, cela ne s’est pas traduit par l’arrivée de nombreux candidat·es combatifs déterminés à lutter en faveur de la classe ouvrière.

Socialist Alternative a fait reposer sa stratégie sur sa confiance que, pour peu que l’on offre une perspective de lutte, la classe ouvrière et les jeunes de Seattle seraient capables de vaincre Amazon et les grandes entreprises. Un élément crucial de cette stratégie était le potentiel que la base mette pression sur les dirigeant·es progressistes et syndicaux afin de les forcer à se prononcer avec nous contre l’establishment capitaliste de Seattle.

Les membres de Socialist Alternative ont fourni l’épine dorsale marxiste de cette stratégie. Leur énergie, leur abnégation et leurs compétences politiques ont permis de mener à bien la campagne électorale populaire la plus puissante de l’histoire de Seattle. Plus de 1 000 bénévoles nous ont aidés à frapper à plus de 225 000 portes et à faire 200 000 appels téléphoniques. Un nombre record de 7 500 travailleurs et travailleuses ont réalisé des sacrifices financiers pour contribuer à notre campagne.

La lutte pour l’unité contre Amazon

Lors du premier tour du 6 août, les candidats soutenus par Amazon et les grandes entreprises se sont présentés aux élections générales dans les sept courses en affrontant des candidat·es plus progressistes. Avec la menace imminente d’une prise de contrôle totale de l’hôtel de ville par la Chambre de commerce, notre appel à l’unité maximale contre les grandes entreprises a rapidement gagné du terrain parmi les activistes de la base, ce qui a exercé une pression sur de plus grands acteurs politiques.

D’autres soutiens en faveur de Kshama Sawant et de Shaun Scott ont commencé à se manifester de la part de figures et groupes progressistes qui étaient restés sur la touche pendant le premier tour. Les scandaleuses tentatives de dirigeant·es syndicaux conservateurs pour qu’Egan Orion obtienne le soutien du Conseil du travail ont été vaincues lorsque plus de 300 syndicalistes ont signé une lettre ouverte de protestation. Au cours de ces dernières semaines, 22 syndicats ont soutenu Kshama Sawant, soit une majorité des sections locales qui ont donné des consignes de vote dans le District 3. Un meeting conjoint faisant la promotion d’un New Deal vert pour Seattle a été organisé avec Sawant, Morales et Scott. Ce fut une importante manifestation unitaire qui manquait lors du premier tour.

Des groupes locaux du Parti démocrate ont, eux aussi, soutenu Shaun Scott et Kshama Sawant, ce qui représente une cuisante défaite pour l’establishment démocrate qui a si longtemps dominé la politique de Seattle. Cette victoire, le fruit d’un effort énergique de la base, a été liée à l’adoption de résolutions condamnant les dépenses des PAC par l’entremise de quatre organisations du Parti démocrate.

Tout cela a posé les bases qui ont fait de notre campagne la force motrice centrale d’une riposte de gauche unifiée lorsqu’Amazon a largué sa bombe à 1 million de dollars le 14 octobre. Aux côtés des groupes du Parti démocrate, nous avons organisé une conférence de presse deux jours plus tard devant le siège d’Amazon, suivie d’un rassemblement convoqué par les travailleurs et travailleuses d’Amazon une semaine plus tard.

Cela a rompu les digues. Une vague de couverture médiatique nationale a suivi. Fait significatif, même Lorena Gonzalez et Teresa Mosqueda – les membres du conseil libéral qui avaient publiquement appelé à la défaite de Sawant au premier tour – se sont senties obligées de parler au rassemblement contre Amazon et d’annoncer leur soutien en faveur de Sawant et Scott. Une vague d’autres dirigeant·es progressistes du Parti démocrate a suivi.

Il est clair que la tentative ouverte de Jeff Bezos d’acheter le conseil de ville de Seattle aura des répercussions à plus long terme. Nous y avons fait face avec une stratégie de front unique bien préparée visant à mobiliser toute la colère des travailleurs et travailleuses en une seule force unificatrice, ce qui a poussé même quelques dirigeant·es syndicaux réticents à s’allier aux marxistes pour combattre les grandes entreprises. Cette unité rapportera d’encore plus grands bénéfices à la classe ouvrière de Seattle dans les mois et années à venir. Le rôle de Socialist Alternative – avec son analyse claire, sa stratégie et ses membres politiquement sûrs d’eux – était absolument vital pour amener toutes ces forces à agir de concert.

Alors que la vague de campagnes électorales socialistes à travers le pays continue de s’étendre, notre expérience à Seattle devrait constituer un avertissement au sujet du caractère impitoyable des grandes entreprises. Mais il y a également de riches leçons à tirer sur la manière dont nous avons riposté, dont nous avons posé les bases d’autres victoires pour notre classe, et peut-être même sur la manière dont nous sommes parvenus à remporter une victoire sur l’homme le plus riche du monde.

Ty Moore, Socialist Alternative

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