Journée sans TSO du 8 avril: comment les infirmières se sont organisées

Le 8 avril dernier, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec a tenu une journée de mobilisation nationale contre le temps supplémentaire obligatoire. Alternative socialiste a discuté avec plusieurs infirmières et travailleuses du milieu de la santé pour savoir comment s’est organisée cette journée d’action.

Le 8 avril, des activités de mobilisation contre le « TSO » (temps supplémentaire obligatoire) se sont tenues dans toutes les régions où la FIQ représente les travailleuses de la catégorie 1. Plusieurs travailleuses représentées par la FIQ ont fait le choix de se tenir debout contre la pression des gestionnaires leur demandant de rester en TSO.

Une action risquée, mais nécessaire

Tenir une telle journée a exposé l’organisation syndicale à des sanctions prévues en vertu du Code du travail et de la Loi 160. Les employeurs du réseau de la santé et des services sociaux auraient pu prétendre à un mouvement concerté de ralentissement du travail. Bref, à une grève illégale.

Or, la journée d’action a été un succès. Cette mobilisation est la preuve qu’un retour vers une pratique syndicale combative, axée sur la mobilisation, est la seule voie possible pour que les travailleurs et les travailleuses obtiennent des conditions de travail acceptable. Il est nécessaire que les militantes et militants syndicaux, toutes organisations confondues, ainsi que la gauche radicale, s’attardent sur la stratégie adoptée par les militantes de la FIQ.

L’austérité engendre la pénurie

Les coupures dans les services publics, découlant de l’application du catéchisme néolibéral tant par les péquistes que les libéraux, conjugué au recourt par les employeurs à des méthodes de gestion héritées d’un autre siècle (la méthode LEAN), ont engendré et entretiennent la pénurie de main-d’œuvre actuelle. Dans ce climat de famine professionnelle, les employeurs du réseau instrumentalisent odieusement le code de déontologie des infirmières qui leur interdit d’abandonner un patient ayant besoin de soins. Ils les menacent de sanctions disciplinaires ou de plainte déontologique si elles n’acceptent pas de demeurer au travail pour effectuer un TSO. Souvent, les travailleuses sont contraintes de rester au travail « le gun sur la tempe ». Pour les employeurs, il s’agit de moyen commode pour pallier à la pénurie qu’ils ont eux-mêmes engendré par leur politique de sabotage des services publics. En plus, le TSO est utilisé pour corriger les erreurs ou le manque de planification des gestionnaires. En ce sens, on parle de TSO de « gestion », qui déborde du cadre des situations urgentes et exceptionnelles.

Malgré l’engagement de la Ministre de la Santé Danielle McCann d’enrayer le TSO, aucune mesure concrète n’a été implantée. Cette situation a eu pour effet de faire croître le mécontentement des travailleuses au point de transformer les établissements du réseau de la santé et des services sociaux en poudrière sociale. Sans trop se tromper, on peut affirmer que présentement, les travailleuses de la catégorie 1 représentent le secteur le plus combatif de la classe ouvrière.

Infirmières combatives

Par exemple, les sit-in sont courants depuis les dernières années. Ces moyens de pression spontanés obligent les employeurs à prévoir la main-d’œuvre suffisante pour donner des services aux usagés de manière sécuritaire lors du prochain quart de travail. Les syndicats affiliés à la FIQ tiennent aussi fréquemment des actions de mobilisation perlées. Ç’a été le cas lors de la « prise d’otage » du 14 février, lorsque les travailleuses ont contraint les gestionnaires à rester en « TSO », enfermés dans leurs bureaux le soir de la Saint-Valentin. C’est sous l’escorte de la police que ceux-ci ont finalement pu quitter l’établissement après avoir goûté à leur propre médecine.

Journée d’action du 8 avril : une volonté de la base

C’est dans ce contexte que les déléguées des différents syndicats affiliés à la FIQ se sont prononcées lors du congrès de mars dernier sur un plan d’action combatif pour le printemps 2019. Depuis l’automne 2018, face à la pression du plancher, la structure de la FIQ a été confrontée à la nécessité de développer un plan d’action pour canaliser le mécontentement de la base. Rester confinée à des sorties médiatiques et des stratégies de lobbyisme n’est plus envisageable. La structure syndicale a compris qu’il fallait emboîter le pas de la mobilisation pour garder la confiance de la base. Le plan initial, échafaudé par l’appareil syndical et présenté à la délégation au congrès de mars, a pourtant été rejeté en bloc. La délégation, spontanément, a proposé un plan plus radical visant à tenir une journée sans TSO le 8 avril et la tenue d’une série de manifestations au mois de mai. L’ambiance au congrès a été électrisante. Que la délégation rejette un plan d’action construit par l’appareil d’une grande organisation syndicale et adopte une proposition flirtant avec l’illégalité est un gain en soit. C’est la preuve que ce type de revirement par la base peut se produire dans n’importe quelle organisation syndicale, d’autant plus que ce revirement n’était nullement coordonné selon les militantes rencontrées.

Ordonnance ambiguë

Quelques jours avant le 8 avril, le Tribunal administratif du travail (TAT) convoque la FIQ et les représentants des employeurs du réseau pour une séance de conciliation. Cette conciliation étant un échec, le TAT rend une ordonnance qui est pour le moins ambiguë. Les médias et les employeurs retiennent de cette ordonnance que le TAT ordonne à la FIQ d’aviser ses membres qu’elles doivent faire du TSO si les gestionnaires l’ordonnent. La FIQ, quant à elle, retient que le TAT limite le TSO aux situations « urgentes et exceptionnelles », et qu’en ce sens, le TSO de « gestion » n’est pas visé par l’ordonnance. La FIQ interprète donc la décision du TAT comme une victoire.

La mobilisation du 8 avril

Le 8 avril, les mobilisations se tiennent comme prévu. Les déléguées syndicales sont présentes dans les établissements et font des tournées des différents départements pour surveiller les demandes de TSO. Si des membres sont menacées d’un TSO, elles peuvent contacter leur équipe syndicale qui viendra les appuyer et pousser l’employeur à trouver des solutions alternatives. Plusieurs actions de visibilités se tiennent autour des établissements comme de l’affichage, le déploiement de bannières, des rassemblements, la diffusion de slogan, etc.

Il est important de noter que les employeurs sont parvenus à limiter l’occurrence du TSO. Informés à l’avance de la mobilisation de la FIQ, ils ont réorganisé le travail et prévu suffisamment de travailleuses à l’horaire pour répondre aux besoins sans recourir systématiquement au TSO. Ce 8 avril est la démonstration que des stratégies de gestion efficaces peuvent être immédiatement déployées pour redonner de l’oxygène aux travailleuses du réseau de la santé et des services sociaux.

La mobilisation fait réagir

La mobilisation a forcé les politiciens et les politiciennes à se positionner. La ministre McCann s’est déclarée solidaire des travailleuses en lutte. Elle a évoqué à nouveau qu’enrayer le TSO est la priorité numéro #1 du ministère. La mobilisation a aussi reçu l’appui général de la population qui comprend le sens de la lutte des travailleuses. Cependant, dès le lendemain, le recours au TSO a ressurgi et des sit-in se sont tenus à Drummondville et Roberval. Or, les paroles de la ministre ne seront pas suffisantes. Les travailleuses demandent des actions. Sol Zanetti, député de Québec solidaire, a rapidement présenté une motion de soutien aux infirmières. Cette motion a adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale, même par les députés péquistes, libéraux et caquistes qui sont les architectes du sabotage organisé des services publics.

Inspiration pour les luttes futures

La journée du 8 avril est la preuve que si les organisations syndicales veulent faire des gains, elles peuvent et doivent sortir du cadre rigide du régime de relation de travail imposé par l’État-patron. Le réseau de la santé et des services sociaux est tellement pourri que les conditions matérielles pour un retour au syndicalisme de combat sont réunies. Cependant, cette pression militante doit être entretenue aussi longtemps que possible pour forcer l’État et les employeurs à passer de la parole aux actes.

Réseauter les militantes et militants syndicaux

Un réseautage des éléments combatifs à la base des syndicats est nécessaire pour lancer les organisations syndicales dans la lutte. Si à leur dernier congrès les militantes de la FIQ ont adopté spontanément un plan d’action combatif, c’est la preuve que ce type de revirement peut se produire dans toutes les structures syndicales. Et à plus forte raison si ce revirement est coordonné et consciemment préparé en amont par les militants et les militantes combatives. Cette journée d’action est un avant-goût des mobilisations qui seront nécessaires pour résister à l’offensive patronale dans le cadre des négociations du secteur public en 2020.

Rompre avec l’austérité, rompre avec le capitalisme

Dans le contexte actuel, les travailleurs et les travailleuses développent, de manière accélérée, leur conscience de classe économique. Confrontées à une gestion déshumanisée, les infirmières seraient probablement prêtes à mener des actions encore plus combatives dans un futur rapproché.

Cependant, il est impératif de profiter de l’émergence d’une conscience de classe économique pour développer une conscience de classe politique. Ce n’est pas seulement contre les gestionnaires et la ministre McCann que les travailleuses de la catégorie 1 se mobilisent. C’est aussi contre un système économique capitaliste qui érige le recours au TSO en mode de gestion et qui présente la pénurie de ressources et de main-d’œuvre comme des exemples de saine administration. Les intérêts de classes opposant l’élite à la majorité de la population se révèlent de plus en plus clairement.

Le système capitaliste est incompatible avec le maintien de services publics accessibles et de qualité. C’est en développant par la base la culture de la solidarité de classe que nous serons en mesure de mener la lutte pour une société bâtie dans l’intérêt de la majorité, et ce, dans le respect des identités professionnelles des différents secteurs de la classe ouvrière.

Martin T.

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