PERSPECTIVES 2019 : IV. La montée des luttes contre le sexisme

De 2008 à 2015, les infractions sexuelles déclarées ont augmenté d‘environ 9% au Québec pour s’établir à 5 806 cas en 2015. Le nombre officiel d’agressions sexuelles commises dans un contexte conjugal est en hausse constante depuis 2005, en particulier dans le Nord-du-Québec.

En 2014, des cas d’agressions sexuelles dans des universités poussent des organisations étudiantes et certaines institutions post-secondaires à mettre sur pied des campagnes de sensibilisation sur le consentement sexuel.

En automne 2014, huit femmes de partout au Canada accusent un ex-animateur de radio de la CBC, Jian Ghomeshi, d’agressions sexuelles. Deux journalistes canadiennes lancent le hashtag #BeenRapedNeverReported en soutien aux victimes présumées. Le regroupement des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) le traduit par #AgressionNonDénoncée. Des milliers de femmes racontent leur agression par le biais des hashtags.

En octobre 2015, une crise éclate à Val d’Or suite à la diffusion d’un reportage sur le harcèlement et les agressions sexuelles dont plusieurs femmes et hommes autochtones sont victime de la part de policiers de la SQ. L’enquête du SPVM ne débouche sur aucune accusation criminelle, mais fait état de « pratiques policières discriminatoires » et « de l’existence d’un racisme systémique au sein des forces de l’ordre à l’égard des Autochtones ». Les CALACS lancent le #OnVousCroit, grâce auquel nombre de personnes relayant le mot-clic indiquent clairement qu’elles croient aux récits, aux témoignages, au vécu des victimes. Selon le Service de police de la Ville de Montréal, les plaintes pour agression sexuelle augmentent de 17% entre 2014 et 2015.

En octobre 2016, plus de 500 personnes, dont la porte-parole de QS Manon Massé, se rassemblent devant une résidence de l’Université Laval où un étudiant a agressé sexuellement plusieurs femmes. La ministre libérale de la Condition féminine, Lise Thériault, se déclare alors féministe, ce qu’elle niait être au moment de sa nomination. Lors du rassemblement, Alice Paquette prend la parole pour dénoncer le député libéral Gerry Sklavounos qu’elle accuse de l’avoir agressée. La nouvelle fait grand bruit dans l’espace public. Le député est exclu du caucus du PLQ, mais siège comme indépendant jusqu’à la fin de son mandat.

En janvier 2017, plus de 5 000 personnes, dont une majorité de femmes, se rassemblent à Montréal pour manifester contre l’élection de Trump aux États-Unis et en solidarité avec la Marche des femmes de Washington.

#MeToo

L’année 2017 est celle de #MeToo. Le #MeToo a été créé il y a 10 ans par Tarana Burke, une militante afro-féministe. Il refait surface lorsque des actrices d’Hollywood dénoncent les agressions sexuelles et les harcèlements dont elles ont été victimes de la part du magnat du cinéma Harvey Weinstein et d’autres. Une vague de dénonciations se répand comme une traînée de poudre dans le monde. Pratiquement toutes les institutions capitalistes — qu’il s’agisse des médias, des grandes entreprises, des parlements ou encore des organisations caritatives — sont atteintes. Cet afflux, en grande partie par le biais des réseaux sociaux, est une indication à la fois du caractère persistant et omniprésent du harcèlement et des agressions sexuelles, mais aussi d’une élévation dans la conscience politique de nouvelles couches de jeunes pour qui la lutte s’impose.

En octobre, le phénomène #MeToo frappe l’élite québécoise de l’industrie du spectacle. Douze plaintes d’inconduites sexuelles sont déposées contre Éric Salvail, l’un des animateurs de télévision les plus en vogue. Il annule subitement son émission quotidienne, laissant en plan une équipe d‘une centaine de personnes. Ces dernières intentent un recours collectif de 736 000$ en salaire impayé.

Quelques jours plus tard, une plainte d’agression sexuelle vise le président du Groupe Juste pour Rire, Gilbert Rozon. Ce dernier, pressenti comme futur maire de Montréal, démissionne de ses fonctions ainsi que de son poste de commissaire aux célébrations du 375e anniversaire de Montréal. Le Groupe Juste pour Rire, qui emploie une centaine de personnes, est vendu au groupe américain ICM Partners ainsi qu’à un producteur de Toronto. Au total, une trentaine de plaintes visent Rozon, dont un recours collectif regroupant « toutes les personnes agressées ou harcelées sexuellement par Rozon ». Un groupe d’humoristes fondent un nouveau festival d’humour en réaction au scandale.

Au début novembre, le gouvernement Couillard annonce que les entreprises québécoises devront se doter d’une politique pour contrer le harcèlement sexuel au travail d’ici un an. En 2017, le nombre d’agressions sexuelles dénoncées à la police québécoise augmente de 21% pour atteindre 5261 cas.

En janvier 2018, la Marche des femmes rassemble environ 1 000 personnes à Montréal, dont plusieurs délégations syndicales. L’aile libérale du mouvement féministe tente de poursuivre la lutte contre les agressions sexuelles avec le lancement d‘une déclaration en ligne, #EtMaintenant. La pétition recueille 33 000 noms et n’a plus aucune suite. L’ouverture générale créée par le phénomène #MeToo demeure largement non organisée au Québec et se limite à des actions spontanées.

Radicalisation et identity politic

L’hégémonie de l’identity politic à la tête du mouvement des femmes freine une approche de classe unitaire. La polarisation politique des dernières années a notamment entraîné deux schismes à la Fédération des femmes du Québec (FFQ), jadis un acteur important du mouvement. La fuite en avant de la FFQ dans l’identity politic concernant le port du voile et l‘agentivité des travailleuses du sexe constitue l’un des éléments qui l’ont empêché de jouer un rôle actif dans les développements de la dernière période.

L’attention portée dans la société au concept d’intersectionnalité – notamment aux CALACS, à QS, dans les milieux étudiants et dans les grandes centrales syndicales – illustre une certaine radicalisation de couches de la population sur la nécessité de lutter contre les discriminations.

Les marxistes reconnaissent qu’une même personne peut subir plusieurs oppressions interreliées, notamment en fonction de la couleur de sa peau, de son sexe, de son orientation sexuelle, de son identité de genre ou de sa religion. Notre tâche est de trouver les moyens pour mettre fin à toutes les oppressions. Cela dit, nous devons nous opposer à l’interprétation libérale de l’intersectionnalité, qui développe des outils pour soulager les symptômes des oppressions particulières sans nécessairement s’attaquer à leurs causes. En mettant trop l’emphase sur les expériences personnelles et sur l’idée qu’il faut changer les comportements individuels, nous n’arriverons pas à éliminer les différentes oppressions (individuelles et collectives) que subissent les travailleurs et les travailleuses. Il faut s’attaquer aux structures du pouvoir capitaliste.

Pour illustrer cette triste réalité, pensons à la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, dont la lutte antiguerre a été largement ignorée par la communauté LGBTQIA+ étasunienne, en particulier par le National LGBTQ Task Force. Cette association a refusé de prendre position contre les guerres par peur de perdre son financement. En revanche, le groupe Lesbians and gays support the miners – qui a vu le jour lors de la grève des mineurs en Grande-Bretagne sous Thatcher – a bien compris que la lutte des gais et lesbiennes est, au fond, la même que celle des mineurs. Une victoire des mineurs en grève serait un coup majeur contre Thatcher, les conservateurs et la classe capitaliste en général. Voilà pourquoi nous devons mettre de l’avant, dans nos luttes, les liens qui nous unissent et comment ces luttes rejoignent les femmes travailleuses ainsi que les autres groupes opprimés.

Par exemple, la lutte pour le salaire minimum à 15$/h est une lutte féministe et antiraciste, puisque beaucoup de femmes et de personnes racisées travaillent au salaire minimum. Il en va de même pour les luttes pour du logement abordable ou des services de santé et d’éducation accessibles, universels et gratuits pour ne nommer que celles-là. Il est essentiel de comprendre que, pour mener une lutte efficace, nous devons éviter de tomber dans les politiques identitaires. Par exemple, le fait que Justin Trudeau participe à la Marche des Fiertés en prenant des selfies est hypocrite envers la lutte des LGBTQIA+ lorsque son gouvernement vend des armes au régime misogyne et homophobe de l’Arabie Saoudite. Les Black Panthers l’avaient bien compris: « nous ne combattons pas le racisme avec du racisme. Nous combattons le racisme avec la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme d’exploitation par un capitalisme noir. Nos combattons le capitalisme avec le socialisme de base ». En tant que marxistes révolutionnaires, nous ne pouvons qu’adhérer à ce principe dans nos différentes luttes.

Contre les violences sexuelles, l’austérité et la guerre

Nos revendications peuvent donc être articulées sur six grands axes: contre les violences sexistes quotidiennes, contre la précarité et pour des soins de santé adaptés et accessibles, contre les discriminations et contre les guerres impérialistes, pour une vraie émancipation des femmes par le socialisme. Le sexisme quotidien, les campagnes de publicité sexistes qui objectifient le corps des femmes et des filles, etc. doivent être dénoncés et combattus.

Les mesures d’austérité mises en place par une succession de gouvernements néolibéraux nuisent tout particulièrement aux femmes. Les coupes et les attaques que subissent régulièrement les Centres de la petite enfance (CPE) sont un exemple parmi tant d’autres. Bien que le droit à l’avortement soit rarement mis en danger au Québec, l’avortement doit rester accessible. Des quotas imposés par les politiques d’austérité ou l’absence de cliniques sécuritaires dans certaines régions éloignées rendent parfois l’avortement inaccessible. La contraception devient coûteuse et parfois difficile à obtenir pour certaines femmes. Nous devons dénoncer l’instrumentalisation du féminisme dans des luttes racistes et islamophobes.

Refusons que les partis politiques puissent se servir du féminisme pour justifier la mise en place de politiques discriminatoires. Les femmes sont instrumentalisées dans les guerres, le viol étant souvent considéré comme une arme. Bien que nos gouvernements dénoncent publiquement ces actes barbares, ils continuent à encourager les guerres en vendant des armes tout en permettant à leurs amis capitalistes d’engranger des profits dans des paradis fiscaux.

En défense d’un féminisme socialiste

Pour contrer cette tendance, nous devons développer les conditions matérielles nécessaires à l’émancipation des femmes. La classe capitaliste n’a aucun intérêt à payer les femmes décemment et à leur offrir les conditions nécessaires à une réelle émancipation. Tout comme nos camarades Irlandais·e·s, Belges et Espagnol·e·s, nous voulons mettre en place une campagne socialiste féministe avec des revendications pour l’émancipation de la classe ouvrière, en mettant une attention particulière aux oppressions spécifiques, notamment sur le genre, la religion, l’orientation sexuelle ou l’origine ethnique.

Il ne fait aucun doute que l’on verra le développement de nouveaux mouvements pour défendre et étendre les droits des femmes. C’est le résultat inévitable des attentes des femmes et de la propagande pour l’égalité d’une partie de la classe capitaliste, qui s’oppose à la réalité sexiste du capitalisme.

Nous sommes en désaccord avec le féminisme capitaliste parce qu’il n’adopte pas une approche de classe dans la lutte pour la libération des femmes. En termes simples, les femmes de la classe ouvrière ont plus en commun avec les hommes de leur classe qu’avec Margaret Thatcher, Theresa May en Angleterre, Hillary Clinton aux États-Unis ou Sheikh Hasina Wazed au Bangladesh. Cela ne signifie évidemment pas que seules les femmes de la classe ouvrière sont opprimées. Les femmes de toutes les couches de la société souffrent d’oppression en raison de leur genre, dont la violence domestique et le harcèlement sexuel.

Les marxistes ne suggèrent aucunement que la lutte contre le sexisme doive être reportée sous le prétexte que ce ne serait qu’après le renversement du capitalisme qu’il faudrait s’en occuper. Au contraire, il est vital que tous les aspects de l’oppression des femmes soient combattus dès maintenant, y compris le harcèlement et les abus sexuels.

Bien sûr, le mouvement ouvrier n’est pas à l’abri des comportements sexistes. Il est vital que les marxistes luttent pour que tous ces cas soient traités, dans le cadre d’une campagne de lutte de la classe laborieuse pour l’égalité des femmes. La classe des travailleurs et des travailleuses a le pouvoir potentiel de mettre fin à ce système capitaliste corrompu et sexiste. Mais, cela ne sera possible que sur base d’une lutte unitaire des femmes et des hommes de la classe travailleuse. On ne peut y parvenir en ignorant ou en minimisant le sexisme. Il faut le combattre consciemment.

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