Chefs des principaux partis fédéraux en 2021

Élections canadiennes en pleine pandémie

Pour les libéraux du premier ministre Justin Trudeau, leur meilleure chance de former un gouvernement majoritaire consiste à réaliser une campagne de cinq semaines culminant avec le jour des élections le 20 septembre. Les libéraux n’ont besoin que de 15 sièges supplémentaires pour obtenir cette majorité. 

Pour les libéraux, les conservateurs allaient continuer d’avoir de faibles intentions de vote et les néo-démocrates n’allaient remonter que lentement de leur marasme des dernières années. Le Bloc Québécois allait se maintenir. Les Verts sont en chute libre. Le soi-disant «parti de la gouvernance naturelle»le Parti libéral du Canada – pourrait bien gagner les élections. Et ce, malgré le fait que la plupart des Canadiens et Canadiennes ne voient pas la nécessité d’une élection au cours d’une 4e vague de la COVID-19 et moins de deux ans après les gains libéraux de 155 sièges sur 338 en novembre 2019.

Trudeau a fait cette annonce le dimanche 15 août, au moment même où deux nouvelles internationales faisaient la une de l’actualité: la reconquête presque achevée de l’Afghanistan par les talibans, et le deuxième tremblement de terre massif en Haïti en à peine une décennie. Il s’agit de deux pays dans lesquels les sociétés canadiennes et les gouvernements canadiens dirigés par les libéraux et les conservateurs ont eu un intérêt impérial particulier. Le Canada s’intéresse à l’exploitation des mines d’or et de cuivre dans le premier pays et a aidé à planifier le coup d’État de 2004 en Haïti.

Dans quelle mesure ces libéraux sont-ils vraiment différents?

Sur quoi portent ces élections? Les libéraux se présentent en faisant valoir qu’ils ont besoin d’un nouveau mandat pour leurs futurs plans post-pandémie. Et ce, en dépit de l’adoption relativement facile de la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), de la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC) et d’autres mesures de lutte contre la pandémie de la COVID-19. Beaucoup de ces programmes – en particulier la SSUC – étaient d’énormes cadeaux aux grandes entreprises. Ils s’appuient également sur le statut du Canada en tant que «pays le plus vacciné au monde» (en réalité, au 15 août, le 8e plus vacciné). Cependant, ils éviteront toute mention de leur réaction trop peu, trop tard au cours des premiers mois de la pandémie de COVID-19, de la lenteur initiale du déploiement des vaccins ou de toute suggestion que la 4e vague actuelle était évitable.

Dans son discours de lancement des élections, M. Trudeau a tenté de pousser une ligne démocrate sur sa prétendue raison de déclencher des élections. Il a déclaré que «les Canadiens méritent d’avoir leur mot à dire, et c’est exactement ce que nous allons leur donner». Un instant plus tard, il a même accusé ses adversaires d’être les vrais cyniques: «Alors aux autres partis, expliquez-moi pourquoi vous ne pensez pas que les Canadiens devraient avoir le choix, pourquoi vous ne pensez pas que c’est un moment crucial.»

Les libéraux espèrent que la pandémie masquera le fait que leur mandat au gouvernement a été marqué non seulement par sa dose quotidienne de scandales (SNC-Lavalin, jet-set avec l’Aga Khan, WE Charity, etc.), mais aussi par des promesses non tenues. Des promesses sur des questions importantes et systémiques comme le non-respect de la protection de l’environnement, des droits des Autochtones, de l’assurance-médicaments et de la réforme électorale.

Ces deux premiers sujets ont une résonance particulière auprès des couches de personnes qui se radicalisent le plus, surtout les jeunes. Au cours des dernières semaines d’un été marqué par des vagues de chaleur et des feux de forêt mortels, Trudeau a déclaré: «Aux étudiants qui élèvent la voix sur la crise climatique: oui, je suis là avec vous, c’est une crise.» L’hypocrisie est étonnante alors que son gouvernement a acheté et est déterminé à achever le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain en Alberta et en Colombie-Britannique. Ce projet aggravera la catastrophe climatique, coûtera au moins 16 milliards $, créera moins de 100 emplois permanents et fonctionnera probablement en perte nette. En même temps, le gouvernement a augmenté les subventions aux combustibles fossiles et ne réduit pas les émissions de CO2.

La découverte de 215 tombes non marquées à l’ancien pensionnat de Kamloops, en mai, a suscité la douleur et l’indignation des Autochtones. À la mi-août, 1 100 autres tombes ont été découvertes sur le terrain d’autres pensionnats du pays. Les Canadiens et Canadiennes non autochtones ont également manifesté une grande colère en solidarité. Mais la transformation de cette colère en changements sociaux réels tarde. M. Trudeau n’a pas tenu sa promesse de mettre fin à tous les avis d’ébullition d’eau dans les réserves et n’a pas respecté les droits fonciers autochtones concernant les projets industriels. Son gouvernement s’est battu contre les enfants autochtones devant les tribunaux et il a échoué à implanter la grande majorité des mesures exigées par Ottawa suite à la Commission de vérité et réconciliation de 2015.

Quoi qu’il en soit, les libéraux avaient déjà commencé à faire de nouvelles promesses dans le cadre de leur vaste campagne préélectorale, notamment en matière de transport en commun, de technologie, d’énergie et de logement. Le remue-ménage final de l’élection – sans parler des luttes populaires pour ces questions dans les mois et les années à venir – contribuera à déterminer lesquelles de ces promesses seront réalisées et lesquelles seront discrètement mises à la poubelle.

Une promesse libérale très importante (et vieille de plusieurs décennies) qui semble être en voie de réalisation est un programme national de garde d’enfants. Il s’agit d’une victoire importante, surtout pour les travailleuses, qui sont particulièrement touchées financièrement par les frais exorbitants de garde d’enfants, qui peuvent atteindre des milliers $ par mois. Cette réforme était nécessaire depuis au moins 1970, date à laquelle la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme l’a recommandée au gouvernement du père de l’actuel premier ministre. (Les gouvernements libéraux et conservateurs n’ayant pratiquement rien fait sur ce front pendant des décennies, un effort cynique du gouvernement de Paul Martin en 2006 a été anéanti sur les rochers de la Commission Gomery sur le scandale des commandites des libéraux).

La pandémie a joué un rôle de premier plan pour forcer la main du gouvernement en déclenchant un important retrait des femmes de la population active. C’est une mauvaise nouvelle pour les entreprises, ce pour quoi les libéraux agissent enfin. Si M. Trudeau et le ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Ahmed Hussen, font grand cas des «garderies à 10$ par jour», il ne s’agit que d’un coût moyen obligatoire. De nombreux parents paieront toujours plus. Il s’agit néanmoins d’un rare pas en avant de la part du gouvernement Trudeau en matière d’égalité des femmes, même si c’est aussi pour rendre service aux entreprises qui veulent engager des femmes à bon marché. Jusqu’à présent, des accords de financement et de mise en œuvre ont été annoncés avec huit provinces et deux territoires, le Québec et la Colombie-Britannique étant les plus importants d’entre eux. (De manière significative, les gouvernements conservateurs de l’Ontario et de l’Alberta n’ont pas encore signé).

Les conservateurs sur un terrain glissant

Les conservateurs d’Erin O’Toole, et l’importante partie des médias de centre droit qui soutiennent le parti tout en dénigrant son chef actuel, font valoir depuis des mois que le gouvernement Trudeau est en train d’endetter les générations futures. Ils présentent une vision de l’économie selon laquelle les choses sont essentiellement revenues à la normale. Ou du moins que les choses devraient être normales maintenant, si ce n’était des restrictions onéreuses contre la COVID-19 et de grosses subventions libérales qui maintiennent un grand nombre de travailleurs et de travailleuses choyées à la maison au lieu de retourner à des emplois stressants, précaires et sous-payés. (Soit dit en passant, ces mêmes voix sont presque muettes au sujet des plus de 110 milliards $ accordés aux entreprises au cours des 18 derniers mois, y compris les grandes entreprises très rentables qui ont licencié des travailleurs et travailleuses dont les emplois étaient censés être protégés par ces subventions. Les entreprises de combustibles fossiles ont reçu à elles seules près de 18 milliards de dollars de largesses fédérales libérales).

Les conservateurs commencent par parler de la dette nationale à un moment où l’endettement personnel est un problème de plus en plus important pour des millions de personnes, surtout les pauvres. Selon un sondage Ipsos réalisé en juillet dernier pour le compte de la société MNP, 30% des Canadiens et Canadiennes sont insolvables. Et ce, alors que de nombreuses personnes dans le haut de l’échelle des richesses ont remboursé leurs dettes au cours de l’année écoulée. Les conservateurs sont également gênés par leurs habituels candidats d’extrême droite qui font les gros titres. Durant cette élection, le siège du parti doit redouter les inévitables discours anti-masques et anti-vaccins.

La chance du NPD de poser des bases de gauche

La direction prise par le NPD et Jagmeet Singh, qui dirige le parti durant des élections fédérales pour la 2e fois, sera révélatrice. Pendant plusieurs décennies, la direction a tiré le parti vers la droite, à la consternation des socialistes dans ses rangs. Cela a culminé avec le désastre des élections de 2015 où Thomas Mulcair et ses manipulateurs ont davantage misé sur son sourire et une campagne «sûre» que sur des politiques mémorables ou audacieuses. L’appui au parti s’est effondré. Il a perdu son statut d’opposition officielle avec seulement 44 sièges, alors que le parti de Trudeau a paru plus radical à gauche.

Le NPD a encore connu des difficultés en 2019. Plusieurs dans le parti ont été parfaitement satisfaits et satisfaites de la chute de leur appui passant de 19,7% en 2015 à 16% en 2019. Le NPD a perdu 19 sièges supplémentaires, pour n’en compter que 25. Un effacement électoral redouté a cependant été évité, et le NPD semble prêt à faire au moins des gains modestes cette fois-ci. Certains partisans espèrent même une «vague orange» de type 2011, dans laquelle un leader populaire déclencherait une vague d’intérêt et de votes pour le parti. La probabilité d’une telle vague pourrait être augmentée par la plateforme inhabituellement audacieuse du NPD, qui a été publiée dans la semaine précédant le déclenchement des élections.

C’est un signe des temps nouveaux, ravagés par la COVID-19. Il semble que les décideurs du NPD puissent percevoir qu’il s’agit de la direction vers laquelle les vents politiques soufflent. La plateforme comprend un impôt sur les fortunes accumulées de plus de 10 millions $, des régimes nationaux d’assurance-médicaments et de soins dentaires, des congés de maladie entièrement payés, la poursuite des programmes d’aide durant la pandémie et la construction de 500 000 logements abordables. Il s’agit d’une plateforme plus ambitieuse et plus à gauche que celle que le NPD a publiée au cours des dernières élections. C’est un autre reflet de l’évolution du paysage politique dominant, où une intervention et des dépenses gouvernementales plus importantes ne sont plus un tabou néolibéral.

Cela pourrait bien injecter une rare excitation populaire dans la campagne électorale du NPD. Bien qu’une 2e vague orange soit peu probable, le NPD cherchera à gagner des sièges et surtout, à maintenir Trudeau sous la barre des 170 sièges. L’un des principaux arguments de la campagne de M. Singh portera probablement sur la façon dont un petit caucus néo-démocrate pourra faire bouger Trudeau vers la gauche (et s’engager davantage) sur des questions comme l’aide financière directe aux millions de personnes laissées sans emploi par la pandémie.

Les autres partis sont tous confrontés à leurs propres problèmes

Le Bloc Québécois accepterait probablement un statu quo, quelque part près de ses 32 sièges actuels sur les 78 que compte le Québec. Les libéraux devancent le Bloc de plusieurs points de pourcentage au Québec et l’indépendance est loin d’être dans l’esprit de la plupart des Québécois et Québécoises à l’heure actuelle. Le Bloc continue de s’éloigner de sa période sociale-démocrate pour se rapprocher de la droite nationaliste, notamment sur des questions telles que les droits des minorités religieuses du Québec. Il pourrait attirer un certain électorat conservateur mécontent. Ils ont également été modérés dans leurs relations avec le gouvernement fédéral récemment.

Le chef Yves-François Blanchet ayant commenté positivement l’accord de Trudeau avec le gouvernement du Québec sur les garderies et fait l’éloge de l’accord entre Ottawa et le Québec qui augmentera le nombre de travailleurs et travailleuses temporaires de l’étranger dans la province jusqu’à 20 %. Des travailleurs et travailleuses que les employeurs trouveront très faciles à exploiter. M. Blanchet a également suscité la colère de certains membres du parti qui l’accusent d’installer de façon antidémocratique ses allié·es comme candidature parlementaire sans processus de nomination.

Le Parti vert, actuellement en proie à une guerre civile interne de plusieurs mois entre la cheffe récemment élue Annamie Paul et des sections de l’exécutif et des membres du parti, a peu de chances de jouer un rôle important. Il pourrait perdre ses deux sièges restants sur l’île de Vancouver. Plusieurs fidèles des Verts ont été initialement attiré·es par un parti qui se présentait comme étant au-dessus des politiques «traditionnelles», mesquines et négatives, et dont le slogan de la campagne 2019 était «Pas à gauche. Pas à droite. Avançons ensemble». Le parti s’est en fait montré beaucoup plus semblable que différent des partis plus établis et n’est actuellement pas du tout «ensemble».

Enfin, le Parti populaire de Maxime Bernier, un parti d’extrême droite, a jusqu’à présent échoué dans sa tentative d’exploiter l’énergie du camp extrême des anti-vaccins, et son soutien se situe dans les faibles chiffres.

Les électeurs de la classe ouvrière ont-ils un vrai choix? Que doivent faire les socialistes?

Les socialistes au Canada ont longtemps eu un choix peu enviable lorsqu’il s’agit d’élections fédérales: intervenir et être déçu ou ne pas intervenir et être déçu. L’énorme percée électorale du NPD en 2011 s’est avérée être largement due aux crises profondes des Libéraux et du Bloc, et à la popularité personnelle du chef de l’époque, Jack Layton, qui est décédé quatre mois après que son parti ait remporté un record de 103 sièges. La bureaucratie du parti, voyant le NPD en tête des sondages au début de l’élection de 2015 et sentant qu’un pas de plus vers la droite lui assurerait une accession au pouvoir, s’est au contraire écrasée pour se retrouver à une lointaine 3e place en 2015, puis à la 4e en 2019.

Cela dit, les 25 sièges actuellement détenus par le NPD ont été utilisés, dans le cadre d’un gouvernement minoritaire, avec plus d’impact que jamais, au moins depuis les trois gouvernements minoritaires de 2004-2011 et probablement même depuis le gouvernement de Trudeau père en 1972-74.

Un gouvernement libéral minoritaire, avec une forte présence du NPD et une faible présence des conservateurs, semble être le meilleur alignement final que la classe ouvrière peut raisonnablement espérer dans cette élection. Singh et le NPD doivent alors saisir toutes les occasions de montrer que les libéraux sont fondamentalement du côté des entreprises et que tout avantage pour la classe ouvrière canadienne, comme le PCRE ou les garderies nationales, n’est qu’une conséquence heureuse du maintien de l’économie des grands capitalistes.

Singh a déjà dit à juste titre dans cette campagne électorale que «Trudeau ne veut pas une majorité pour pouvoir faire plus, il la veut pour pouvoir en faire moins.» Le NPD doit également s’opposer fermement aux cadeaux faits aux grandes entreprises sous prétexte de sauver ou de créer des emplois, ce qu’il n’a pas fait avec le Système communautaire d’échange de quotas d’émission (SCEQE). Enfin, il doit adopter une ligne d’opposition indépendante des conservateurs, en liant autant que possible les vieux partis rouge et bleu dans l’esprit des Canadiens. «Libéral, Conservateur, même vieille histoire» est un cliché bien ancré dans la réalité. Voter pour le NPD, compte tenu de l’amélioration de son programme et de la possibilité que les événements le poussent plus à gauche, est le meilleur choix pour les travailleurs et travailleuses le 20 septembre.

Mais pendant et après l’élection, la classe ouvrière du Canada doit continuer à s’organiser, à construire et à lutter ouvertement contre le gouvernement, peu importe s’il s’agit d’une majorité libérale, d’une minorité libérale ou d’Erin O’Toole à la ligne d’arrivée. Les campagnes électorales elles-mêmes peuvent souvent réserver des surprises. Les grandes coupes budgétaires, les soins de santé inadéquats, les projets d’exploitation des combustibles fossiles et les inégalités majeures seront poussés par l’un ou l’autre des deux principaux partis qui formeront le prochain gouvernement.

Mais nous verrons aussi les travailleurs et les travailleuses de ce pays faire preuve d’une volonté croissante de se battre contre cela. La construction continue de mouvements de lutte est essentielle pour défaire le système capitaliste qui engendre les désastres économiques, sociaux et environnementaux que nous ne pouvons pas nous permettre de laisser se poursuivre.

Mots clés , , , , , .