Quatre-vingts ans depuis l’assassinat de Léon Trotsky

Le 20 août 1940, Lev Davidovich (Léon) Trotsky fut brutalement assassiné par un des sbires de Staline. Trotsky a reçu un coup fatal de pic à glace de la part de Ramon Mercader, un agent envoyé au Mexique par la police secrète de Staline, la GPU, afin d’y assassiner le révolutionnaire en exil, qui, aux côtés de Lénine, avait mené la révolution d’Octobre, puis avait été le fondateur et le dirigeant de l’Armée rouge, et le cofondateur de la Troisième Internationale, l’Internationale communiste.

Cet assassinat n’était pas seulement une manœuvre malveillante de Staline. Il s’agissait de l’aboutissement d’une sanglante campagne terreur systématique dirigée contre toute une génération de dirigeants bolcheviques et contre les jeunes révolutionnaires d’une deuxième génération prêts à défendre les véritables idées du marxisme contre le régime bureaucratique et répressif qui s’était développé sous Staline.

Lorsque le GPU est parvenu à atteindre Trotsky en 1940, il avait déjà assassiné, ou poussé au suicide, de nombreux membres de la famille de Trotsky, des dizaines de ses amis et collaborateurs les plus proches, ainsi que d’innombrables dirigeants et sympathisants de l’Opposition de gauche internationale.

Cependant, malgré le meurtre de toute une génération de bolcheviques-léninistes et les efforts herculéens de la bureaucratie pour enterrer les idées et la personnalité historique de Trotsky sous une montagne de distorsions, de mensonges, de calomnies et de grotesques fabrications historiques, les idées de Trotsky n’ont jamais eu autant de pertinence et d’attrait pour les militants de la classe ouvrière qu’aujourd’hui, alors qu’il existe une perspective indéniable de nouveaux développements révolutionnaires dans les pays capitalistes avancés, les pays sous-développés de l’ancien monde colonial et dans les anciens États ouvriers déformés de Russie et d’Europe de l’Est.

Quatre-vingt ans plus tard, certains médias et universitaires présenteront le meurtre de Trotsky, tout comme en 1940, comme la conclusion d’un conflit personnel entre Trotsky et Staline. Ils mettront sans doute en évidence une grande rivalité entre deux dirigeants ambitieux qui se sont battus pour le pouvoir et qui étaient tout aussi mauvais l’un que l’autre d’un point de vue bourgeois. Les commentaires les plus vénéneux porteront sans doute sur les vues soi-disant «romantiques» de Trotsky sur la «révolution permanente» qui sont potentiellement beaucoup plus dangereuses que la position «pragmatique» de la bureaucratie de Staline qui parlait de construire «le socialisme dans un pays». Si le rôle de Trotsky est généralement souligné lors de commémorations, c’est souvent dans le but de le minimiser.

Pourquoi, si Trotsky était l’un des principaux dirigeants du parti bolchevique et le chef de l’Armée rouge, a-t-il permis à Staline de concentrer le pouvoir entre ses mains ? Pourquoi Trotsky n’a-t-il pas pris le pouvoir lui-même ? L’idée sera sans aucun doute mise en avant à nouveau que Trotsky était «trop doctrinaire», que sa politique était «peu pratique» et qu’il s’est laissé «distancer» par Staline. En corollaire, on suggérera à nouveau que Staline était plus «pragmatique» et qu’il était un dirigeant plus «astucieux» et «énergique».

Trotsky lui-même a répondu à cette question avec son analyse de la dégénérescence politique de l’État ouvrier en Union soviétique. Du point de vue du marxisme, il est totalement faux de présenter le conflit qui s’est ouvert après 1923 comme une lutte personnelle pour le pouvoir entre des dirigeants rivaux.

Staline et Trotsky étaient tous deux l’expression de forces sociales et politiques qui s’opposaient de différentes manières. Trotsky l’a fait de manière consciente, Staline de manière inconsciente. Trotsky a résisté politiquement à Staline. Staline, en revanche, a combattu Trotsky et ses partisans par une campagne de terreur parrainée par l’État. Trotsky a écrit : «Staline se bat à une autre échelle. Il n’essaie pas de s’attaquer aux idées de son adversaire, mais au corps de cet adversaire». Glaciale intuition.

Le triomphe de la bureaucratie

En raison du déclin prolongé de la révolution internationale, écrivait Trotsky en 1935 dans son «Journal d’exil», la victoire de la bureaucratie, et par conséquent de Staline, était prédestinée. Le résultat que les observateurs oisifs et les imbéciles attribuent à la force personnelle de Staline, ou du moins à sa ruse exceptionnelle, provient de causes qui se trouvent au plus profond de la dynamique des forces historiques. Staline est apparu comme l’expression semi-consciente du deuxième chapitre de la révolution, son «Matin d’après».

Ni Trotsky, ni aucun des dirigeants bolcheviques en 1917, n’avaient imaginé que la classe ouvrière de Russie pouvait construire une société socialiste dans l’isolement, dans un pays économiquement arriéré et culturellement primitif.

Ils étaient convaincus que les travailleurs devaient prendre le pouvoir afin de mener à bien les tâches largement inachevées de la révolution bourgeoise et démocratique. Mais en s’attelant aux tâches impératives de la révolution socialiste, ils ne pouvaient procéder qu’en collaboration avec la classe ouvrière des pays capitalistes plus développés, car, par rapport au capitalisme, le socialisme exige un niveau de production et de culture matérielle plus élevé.

La défaite de la révolution allemande en 1923, à laquelle les bévues de la direction de Staline et Boukharine ont contribué, a renforcé l’isolement de l’État soviétique, et le recul forcé de la Nouvelle Politique Économique (NEP) a accéléré la cristallisation d’une caste bureaucratique qui plaçait de plus en plus son confort, son aspiration à la tranquillité et sa soif de privilèges avant les intérêts de la révolution internationale.

La couche dirigeante de la bureaucratie «découvrait rapidement que Staline était la chair de sa chair». En reflétant les intérêts de la bureaucratie, Staline a commencé une lutte contre le «trotskisme», une farce idéologique qu’il inventa pour déformer et stigmatiser les idées authentiques du marxisme et de Lénine, défendues par Trotsky et l’Opposition de gauche.

La purge sanglante de Staline contre l’Opposition était motivée par la crainte de la bureaucratie que le programme de l’Opposition pour la restauration de la démocratie ouvrière trouve un écho parmi une nouvelle couche de jeunes travailleurs et ne donne un nouvel élan à la lutte contre la dégénérescence bureaucratique. Ses idées étaient, comme Trotsky l’a dit dans son « Journal d’exil », « Voilà une source d’extraordinaires appréhensions pour Staline : ce sauvage a peur des idées, connaissant leur force explosive et sachant sa faiblesse devant elles. ».

Cette peur explique également le désir personnel de Staline de se venger de Trotsky et de sa famille. Staline, remarque Trotsky, « est assez intelligent pour comprendre que même aujourd’hui je ne changerais pas de place avec lui [en 1935, alors que je vivais dans un «style de prison» en France]… d’où la psychologie d’un homme piqué ».

Expulsion et exil

Répondant à l’avance à l’idée erronée que le conflit était en quelque sorte le résultat d’un « malentendu » ou d’un refus de compromis, Trotsky raconta comment, alors qu’il était exilé à Alma-Ata en 1928, un ingénieur « sympathisant », probablement envoyé « pour tâter le pouls », lui demanda s’il ne pensait pas que certaines étapes vers la réconciliation avec Staline étaient possibles :

« Je lui répondis en substance que de réconciliation il ne pouvait être question pour le moment : non pas parce que je ne la voulais pas, mais parce que Staline ne pouvait pas se réconcilier, il était forcé d’aller jusqu’au bout dans la voie où l’avait engagé la bureaucratie. – Et par quoi cela peut-il finir ? – Par du sang, répondis-je : pas d’autre fin possible pour Staline. – Mon visiteur eut un haut-le-corps, il n’attendait manifestement pas pareille réponse, et ne tarda pas à se retirer.»

Trotsky a mené un combat au sein du parti communiste russe à partir de 1923. Dans une série d’articles, publiés sous le titre «Cours nouveau», il a commencé à mettre en garde contre le danger d’une réaction post-révolutionnaire. L’isolement de la révolution dans un pays arriéré conduisait à la croissance naissante d’une bureaucratie au sein du parti bolchevique et de l’État. Trotsky commença à protester contre le comportement arbitraire de la bureaucratie du Parti qui se cristallisait sous Staline.

Peu avant sa mort en 1924, Lénine s’est mis d’accord avec Trotsky sur un bloc au sein du Parti pour lutter contre la bureaucratie.

Lorsque Trotsky et un groupe d’opposants de gauche ont commencé à se battre pour un renouveau de la démocratie ouvrière, le Bureau politique a été obligé de promettre la restauration de la liberté d’expression et de critique au sein du Parti communiste. Mais Staline et ses associés ont veillé à ce que cela reste lettre morte.

Quatre ans après, le 7 novembre 1927, jour du 10e anniversaire de la révolution d’Octobre, Trotsky fut contraint de quitter le Kremlin et de se réfugier chez des amis de l’Opposition. Une semaine plus tard, Trotsky et Zinoviev, le premier président de l’Internationale communiste, étaient expulsés du Parti. Le lendemain, Adolph Joffe, un autre opposant et ami de Trotsky, se suicidait pour protester contre l’action dictatoriale des dirigeants de Staline. Ce fut le premier des camarades et des proches de Trotsky à être poussé à la mort ou directement assassiné par le régime de Staline. Ce dernier, par une répression systématique et impitoyable des opposants, a ouvert un fleuve de sang entre la véritable démocratie ouvrière et ses propres méthodes bureaucratiques et totalitaires.

En janvier 1928, Trotsky fut contraint à son troisième exil à l’étranger. Il fut d’abord déporté à Alma-Ata, une petite ville près de la frontière chinoise, puis en Turquie, où il s’est installé sur l’île de Prinkipo, sur la mer de Marmara près de Constantinople, aujourd’hui Istanbul.

Dans une tentative de paralyser l’œuvre littéraire et politique de Trotsky, Staline s’en pris à son petit «appareil», composé de cinq ou six proches collaborateurs : « Glazman, poussé au suicide ; Butov, mort dans une prison du GPU ; Blumkin, abattu ; Sermuks et Poznansky ont disparu. Staline ne voyait pas que, même sans secrétariat, je pouvais poursuivre un travail littéraire qui, à son tour, pouvait favoriser la création d’un nouvel appareil. Même le plus intelligent des bureaucrates fait preuve d’une incroyable myopie, dans certaines questions ! » Tous ces révolutionnaires ont joué un rôle important, notamment en tant que membres du secrétariat militaire ou dans le train armé de Trotsky pendant la guerre civile. Mais Staline, comme l’a fait remarquer Trotsky, « menait la lutte sur un autre plan, et avec des armes différentes ».

Si Staline a par la suite consacré une si grande partie des ressources de sa police secrète, connue sous ses différents noms abrégés : Tcheka, GPU, NKVD, MVD et KGB, à la planification et à l’exécution de l’assassinat de Trotsky, pourquoi Staline a-t-il permis à son adversaire de s’exiler en premier lieu ?

Dans une lettre ouverte au Politbureau en janvier 1932, Trotsky a publiquement averti que Staline préparerait un attentat contre sa vie.

« La question des représailles terroristes contre l’auteur de cette lettre », écrit-il, « a été posée il y a longtemps : en 1924/5, lors d’un rassemblement intime, Staline a pesé le pour et le contre. Les avantages étaient évidents et clairs. La principale considération contre était qu’il y avait trop de jeunes trotskistes qui pouvaient répondre par des actions anti-terroristes ». Trotsky fut informé de ces discussions par Zinoviev et Kamenev, qui avaient brièvement formé un « triumvirat » au pouvoir avec Staline, mais qui se sont ensuite temporairement opposés à lui.

La persécution

Mais « Staline est arrivé à la conclusion que c’était une erreur d’avoir exilé Trotsky hors d’Union soviétique », a écrit Trotsky : « …contrairement à ses attentes, il s’est avéré que les idées ont un pouvoir propre, même sans appareil et sans ressources. L’Internationale Communiste est une structure grandiose, qui est laissée telle une coquille vide, tant sur le plan théorique que sur le plan politique. L’avenir du marxisme révolutionnaire, c’est-à-dire aussi du léninisme, est désormais indissociable des cadres internationaux de l’Opposition de gauche. Aucune falsification ne peut y changer quoi que ce soit. Les travaux fondamentaux de l’Opposition ont été, sont ou seront publiés dans toutes les langues. Les cadres de l’Opposition, encore peu nombreux mais néanmoins indomptables, sont présents dans tous les pays. Staline comprend parfaitement le grave danger que l’inconciliabilité idéologique et la croissance persistante de l’Opposition de gauche internationale représentent pour lui personnellement, pour sa fausse « autorité », pour sa toute-puissance bonapartiste ». (Écrits, 1932, pp.18-20)

Au début de son exil en Turquie, Trotsky a écrit sa monumentale Histoire de la révolution russe, ainsi que sa brillante autobiographie, Ma vie. Grâce à une correspondance volumineuse avec les opposants dans d’autres pays et surtout grâce au Bulletin de l’Opposition, publié à partir de l’automne 1929, Trotsky a commencé à réunir le noyau d’une opposition internationale de véritables bolcheviks. Mais le pronostic de Trotsky selon lequel, en utilisant le GPU, Staline procéderait à une purge féroce et tenterait de détruire tout ce qui travaillait contre lui s’est vite vérifié.

Vers la fin de son exil turc, Trotsky a subi un coup cruel lorsque sa fille, Zinaida, malade et démoralisée, a été poussée au suicide à Berlin. Son mari, Platon Volkov, un jeune militant de l’Opposition, fut arrêté et disparut à jamais. La première femme de Trotsky, Alexandra Sokolovskaya, la femme qui l’avait initié aux idées socialistes, a été envoyée dans un camp de concentration où elle est décédée. Plus tard, le fils de Trotsky, Serge, un scientifique sans implication politique ni relations politiques, a été arrêté sous une fausse accusation d’«empoisonnement des travailleurs», et Trotsky a appris par la suite qu’il était mort en prison. Parallèlement à sa peur morbide des idées, « le motif de la vengeance personnelle a toujours été un facteur considérable dans la politique répressive de Staline. »

Dès le début, d’ailleurs, le GPU a commencé à infiltrer le foyer de Trotsky et les groupes de l’Opposition de gauche. La suspicion a entouré un certain nombre de personnes qui apparaissaient dans les organisations de l’Opposition en Europe, ou qui venaient à Prinkipo pour rendre visite à Trotsky ou l’aider dans son travail. Jakob Frank, par exemple, un juif lituanien, a travaillé à Prinkipo pendant un certain temps, mais est passé plus tard au stalinisme. Un autre, connu sous le nom de Kharin (ou Joseph) a remis le texte d’un numéro du Bulletin de l’Opposition au GPU, perturbant ainsi gravement sa production. Il y eut aussi le cas de Mill (Paul Okun, ou Obin) qui passa également aux mains des staliniens, laissant Trotsky et ses collaborateurs dans l’incertitude quant à savoir s’il n’était qu’un traître ou un agent du GPU.

Pourquoi ces personnes ont-elles été acceptées comme de véritables collaborateurs ? Dans un commentaire public sur la trahison de Mill, Trotsky a fait remarquer que « L’Opposition de gauche est placée dans des conditions extrêmement difficiles d’un point de vue organisationnel. Aucun parti révolutionnaire n’a travaillé dans le passé sous une telle persécution. En plus de la répression par la police capitaliste de tous les pays, l’Opposition est exposée aux coups de la bureaucratie stalinienne qui ne s’arrête à rien (…) c’est bien sûr la section russe qui a le plus de mal (…) Mais trouver un bolchevique-léniniste russe à l’étranger, même pour des fonctions purement techniques, est une tâche extrêmement difficile. Ceci et seulement ceci explique le fait que Mill a pu, pendant un certain temps, entrer au Secrétariat administratif de l’Opposition de gauche. Il fallait une personne qui connaisse le russe et soit capable d’assurer des fonctions de secrétariat. Mill avait été à un moment donné membre du parti officiel et pouvait en ce sens revendiquer une certaine confiance personnelle. » (Écrits 1932, p.237)

Rétrospectivement, il est clair que l’absence de contrôles de sécurité adéquats devait avoir des conséquences tragiques. Mais les ressources étaient extrêmement limitées, et Trotsky a compris qu’une phobie de l’infiltration et une suspicion exagérée à l’égard de tous ceux qui offraient leur soutien au travail de l’Opposition pouvaient être contre-productives. De plus, avec sa vision positive et optimiste du caractère humain, Trotsky était réticent à soumettre les individus à des enquêtes et à des investigations personnelles.

Un visiteur de Prinkipo, cependant, était sans aucun doute un agent professionnel de GPU. Le cours ultérieur de la carrière de cet agent allait beaucoup plus tard jeter une lumière considérable sur les manœuvres meurtrières du GPU contre Trotsky et l’Opposition. Il s’agit d’Abraham Sobolevicius, qui, en tant que Senin, était un membre important de l’Opposition de gauche allemande, avec son frère, Ruvin Soblevicius.

Ces frères ont conspiré pour perturber les activités du groupe allemand, avec un succès considérable. En 1933, avec la prise de pouvoir par Hitler, ils retournèrent au siège du GPU à Moscou, mais pas avant que Trotsky n’ait confronté Senin lors d’une brève visite à Copenhague en 1932 et dénoncé le «soi-disant trotskiste» comme «plus ou moins un agent des staliniens». Selon l’estimation la plus modérée, écrivait Trotsky, nous ne pouvons appeler ces gens [les frères Sobolevicius] que les ordures de la révolution, et il commentait qu’il y avait certainement des liens entre ces agents et le GPU à Moscou.

Les procès et les purges

Beaucoup plus tard, cela a été confirmé par Senin lui-même : « Mes services pour la police secrète soviétique remontent à 1931 », avouait-il, bien qu’ils aient certainement commencé plus tôt.

« Le travail consistait à espionner Léon Trotsky pour Joseph Staline, qui était obsédé par l’idée de savoir tout ce que faisait et pensait son rival détesté, même en exil (…) Pendant deux ans, en 1931 et 1932, j’ai espionné Trotsky et les hommes autour de lui. Trotsky, ne se doutant de rien, m’a invité dans sa maison lourdement gardée à Prinkipo, en Turquie. J’ai dûment rapporté au Kremlin tout ce que Trotsky m’a dit en toute confidentialité, y compris ses remarques acerbes sur Staline. »

Cela a été révélé aux États-Unis en 1957/8, lorsque Senin, maintenant sous le nom de Jack Sobel, a été jugé comme le membre clé d’un réseau d’espionnage russe en Amérique. Au cours de son témoignage, à son propre procès, au procès pour parjure de son collègue agent, Mark Zborowski, et également aux audiences du Sénat sur l’espionnage, Jack Sobel, avec son frère, maintenant connu sous le nom de Robert Sobel, a confirmé en détail le rôle meurtrier du GPU par rapport à Trotsky, à sa famille et à ses partisans.

Trotsky était désireux d’échapper à l’isolement de Prinkipo et de trouver une base plus proche du centre des événements européens. Mais les démocraties capitalistes étaient loin de vouloir accorder à Trotsky le droit d’asile démocratique. Finalement, en 1933, Trotsky fut admis en France. Mais l’aggravation des tensions politiques, et notamment la croissance de la droite nationaliste et fasciste, conduisent bientôt le gouvernement Daladier à ordonner son expulsion. Pratiquement tous les gouvernements européens lui avaient déjà refusé l’asile. Trotsky vivait, comme il l’a écrit, sur « une planète sans visa ». Expulsé en 1935, Trotsky trouva refuge pour une courte période en Norvège où il écrivit La Révolution trahie (1936).

« Le mensonge, la falsification, le faux et la perversion judiciaire ont pris une ampleur jusqu’alors inconnue dans l’histoire… » écrivait Trotsky alors qu’il était encore en France. Mais peu après son arrivée en Norvège, le premier grand procès de Moscou a explosé à la face du monde. « Des procès inquiétants ont lieu maintenant en URSS », commente Trotsky dans son journal ; « la dictature de Staline approche d’une nouvelle frontière. »

Lors du premier procès-spectacle monstrueux, Zinoviev, Kamenev et d’autres dirigeants importants du parti bolchevique ont été jugés sur base de fausses confessions extorquées par des pressions brutales, des tortures et des menaces contre les familles des accusés. Les principaux accusés ont été condamnés à mort et immédiatement exécutés. La campagne de Staline contre le « trotskisme » atteignit son apogée.

Dans ces grands procès, Trotsky était le principal accusé in absentia, accusé d’avoir mis en scène d’innombrables conspirations dans le but présumé d’assassiner Staline, Vorochilov, Kaganovich et d’autres dirigeants soviétiques, et d’avoir agi en collusion secrète avec Hitler et l’empereur du Japon afin de provoquer la chute du régime soviétique et la désintégration de l’Union soviétique.

Dans le même temps, Staline a exercé une pression intense sur le gouvernement de Norvège pour qu’il restreigne Trotsky afin de l’empêcher de répondre et de réfuter les viles accusations portées contre lui à Moscou. Pour éviter l’emprisonnement virtuel, Trotsky a été obligé de trouver un autre refuge, et il a accepté avec empressement une offre d’asile du gouvernement Cardenas au Mexique. En route, Trotsky se souvient de sa lettre ouverte au bureau politique dans laquelle il avait anticipé la « campagne mondiale de calomnie bureaucratique » de Staline et prédit des attentats contre sa vie. (Écrits 1936/37, p44)

La purge en Russie ne s’est pas limitée à une poignée de vieux bolcheviks ou d’opposants de gauche. Pour chaque dirigeant qui a participé à un procès-spectacle, des centaines ou des milliers de personnes ont été silencieusement emprisonnées, envoyées à une mort certaine dans les camps de prisonniers de l’Arctique ou sommairement exécutées dans les caves des prisons. Au moins huit millions de personnes ont été arrêtés au cours des purges, et cinq ou six millions ont pourri, dont beaucoup à mort, dans les camps. Ce sont sans doute les partisans de l’Opposition de gauche, adeptes des idées de Trotsky, qui ont subi la plus lourde répression.

Dans ses récents mémoires, Léopold Trepper, véritable révolutionnaire pris dans la machine du GPU, pose la question : « Mais qui a protesté à l’époque ? Qui s’est levé pour exprimer son indignation ? » (Le Grand Jeu, 1977). Il donne cette réponse : « Les trotskistes peuvent prétendre à cet honneur. A l’instar de leur chef qui a été récompensé de son obstination par un piolet, ils ont combattu le stalinisme jusqu’à la mort et ils ont été les seuls à le faire. Au moment des grandes purges, ils ne pouvaient que crier leur rébellion dans les friches glaciales où ils avaient été traînés pour être exterminés. Dans les camps, leur conduite était admirable. Mais leurs voix étaient perdues dans la toundra. Aujourd’hui, les Trotskistes ont le droit d’accuser ceux qui autrefois hurlaient avec les loups. Mais n’oublions pas qu’ils avaient l’énorme avantage sur nous d’avoir un système politique cohérent capable de remplacer le stalinisme. Ils avaient quelque chose à quoi s’accrocher au milieu de leur profonde détresse en voyant la révolution trahie. Ils n’ont pas « avoué », car ils savaient que leur confession ne servirait ni le Parti ni le socialisme. »

Les purges en Russie étaient également liées à l’intervention directe et contre-révolutionnaire de Staline dans la révolution et à la guerre civile qui a éclaté en Espagne à l’été 1936. Par l’intermédiaire d’une direction bureaucratique du Parti communiste espagnol contrôlée depuis Moscou, de l’appareil des conseillers militaires soviétiques et de la « Force des tâches spéciales » du GPU, Staline a étendu sa terreur aux anarchistes, aux militants de gauche et surtout aux trotskistes qui faisaient obstacle à sa politique.

Pendant ce temps, la police secrète de Staline a également intensifié ses mesures pour détruire le centre de l’Opposition de gauche internationale, basée à Paris et dirigée par le fils de Trotsky, Léon Sedov.

Léon Sedov

En 1936, le GPU a volé une partie des archives de Trotsky conservées à Paris, une manœuvre destinée à saper la capacité de Trotsky à répondre aux accusations monstrueuses et aux fausses preuves avancées dans les procès de Moscou. Mais un coup beaucoup plus dur pour Trotsky personnellement et pour l’Opposition en général fut la mort de Léon Sedov.

Sedov avait été indispensable à Trotsky dans son travail littéraire, dans la préparation et la distribution du «Bulletin de l’opposition», et dans le maintien des contacts entre les groupes d’opposants au niveau international. Mais Sedov a également apporté une contribution remarquable et indépendante au travail de l’Opposition.

Au début de l’année 1937, il fut cependant atteint d’une appendicite. Sur les conseils d’un homme qui était devenu son plus proche collaborateur, Etienne, Sedov est entré dans une clinique, qui s’est révélée par la suite être dirigée à la fois par des émigrés russes «blancs» et des Russes aux tendances staliniennes. Sedov semblait se remettre de l’opération qui avait été pratiquée, mais peu après, il est mort avec des symptômes extrêmement mystérieux.

Les preuves, et l’opinion d’au moins un médecin, ont mis en évidence un empoisonnement, et une enquête plus approfondie a fortement suggéré que sa maladie avait d’abord été provoquée par un empoisonnement sophistiqué, pratiquement indétectable.

Trotsky a écrit un hommage émouvant à son fils mort, « Léon Sedov, fils, ami, combattant ». Il a rendu hommage au rôle de Sedov dans la lutte pour défendre les idées authentiques du marxisme contre leur perversion stalinienne. Mais il a également donné une indication de la profondeur du coup personnel. « Il faisait partie de nous deux », a écrit Trotsky, parlant pour lui et pour Natalia : « Notre jeune part. Par des centaines de canaux, nos pensées et nos sentiments le rejoignent quotidiennement à Paris. Avec notre garçon est mort tout ce qui restait de jeune en nous. »

Par la suite, il a été révélé que Leon Sedov avait été trahi par Etienne, un agent de GPU bien plus insidieux et impitoyable que les précédents espions et provocateurs qui avaient infiltré le cercle de Trotsky. Etienne a ensuite été démasqué en tant que Mark Zborowski, qui, comme les Sobel, a été démasqué aux Etats-Unis à la fin des années 50 en tant que figure clé du réseau d’espionnage américain du GPU.

À cette époque, Zborowski, avait déjà une longue traînée de duplicité et de sang derrière lui. Lors de son procès aux États-Unis, Zborowski a avoué avoir conduit le GPU aux archives de Trotsky et avoir été responsable du suivi de Rudolf Klement (secrétaire de Trotsky, assassiné à Paris en 1938), d’Erwin Wolf (un partisan de Trotsky qui s’est rendu en Espagne et a été assassiné en juillet 1937) et d’Ignace Reiss (un agent de haut niveau du GPU qui a renoncé à la machine de terreur de Staline et a déclaré son soutien à la Quatrième Internationale, assassiné en Suisse en septembre 1937).

De son propre aveu, Zborowski était un agent professionnel du GPU depuis 1931 ou 1932, mais plus probablement depuis 1928. Il a peut-être été membre du parti communiste polonais à un moment donné, bien qu’il l’a nié, mais il était sans aucun doute un agent stalinien mercenaire. Il a sans doute eu des contacts avec Jack Sobel à Paris, ainsi qu’avec les agents de la Special Tasks Force de la GPU en Espagne, responsable du meurtre d’Erwin Wolf à Barcelone, et qui comptait dans ses rangs le tristement célèbre colonel Eitingon.

C’est cet homme, sous de nombreux pseudonymes, qui devait diriger les tentatives d’assassinat de Trotsky au Mexique, en collaboration avec son associée et amante du GPU, Caridad Mercader, et son fils Ramon Mercader, l’agent qui a finalement assassiné Trotsky. Zborowski a également été chargé de commencer à infiltrer Mercader dans l’entourage de Trotsky. Près de deux ans avant l’assassinat, il a mis en place un plan élaboré pour permettre à Mercader de séduire une jeune trotskiste américaine, Sylvia Ageloff, afin d’entrer dans la maison de Trotsky.

Procès-spectacles et purges sanglantes

Tous les éléments de preuve de l’époque indiquaient la responsabilité du GPU dans le meurtre de Trotsky, de son fils Léon Sedov et d’autres partisans de premier plan. Mais plus tard, cela a été plus que largement confirmé, non seulement par les preuves détaillées des Sobel, Zborowski et autres personnes forcées de témoigner devant les tribunaux américains et les audiences du Sénat à la fin des années 50 et au début des années 60, mais aussi par les preuves détaillées d’un certain nombre d’officiers supérieurs du GPU qui ont fui la Russie et ont révélé la vérité sur l’activité meurtrière à laquelle ils avaient participé.

Le premier était Ignace Reiss, qui a rapidement payé de sa vie sa dénonciation des crimes de Staline. Plus tard, Alexander Orlov, qui avait été directeur du GPU en Espagne pendant la guerre civile, s’est enfui en Amérique. Il a tenté de mettre Trotsky en garde contre le complot contre sa vie, bien que cela n’ait été que partiellement réussi en raison de la crainte compréhensible de Trotsky d’être induit en erreur par un provocateur.

Mais Orlov, à la fois dans son témoignage au gouvernement américain et dans son livre, « L’histoire secrète des crimes de Staline », a confirmé en détail le rôle de Zborowski, Eitingon et Mercader. D’autres preuves ont été apportées beaucoup plus tard par d’autres transfuges du GPU, comme Krivitsky, traqué et assassiné par le GPU en 1941, et plus tard encore par le colonel Vladimir Petrov qui s’est enfui en Australie et le capitaine Nikolai Khokhlov. Khokhlov a témoigné de cela : « L’assassinat de Trotsky a été organisé par le général de division Eitingon, le même général qui était en Espagne sous le nom de général Katov », et qui « a recruté des Espagnols pour détourner les activités des services de renseignement soviétiques ».

Khokhlov a ajouté : « Et c’est là qu’il a recruté un Espagnol qui a été amené en Union soviétique et qui a reçu des instructions détaillées et qui a ensuite été envoyé au Mexique sous le nom de Mornard » (c’est-à-dire Mercader ou Jacson). (Cité dans Isaac Don Levine, The Mind of an Assassin, 1960, p.34)

Raid armé et assassinat

Trotsky, Natalia Sedova et une poignée de proches collaborateurs sont arrivés au Mexique en janvier 1937.
L’administration du général Lazaro Cardenas est le seul gouvernement au monde qui a accordé l’asile à Trotsky dans les dernières années de sa vie. Contrairement à l’accueil qu’il avait reçu ailleurs, Trotsky a reçu un accueil officiel flamboyant et est allé vivre à Coyoacan, dans la banlieue de Mexico, dans une maison prêtée par son ami et son soutien politique Diego Rivera, un peintre mexicain bien connu.

L’arrivée de Trotsky coïncide cependant avec un deuxième procès spectacle à Moscou, suivi de peu par un troisième procès, encore plus grotesque.

« Nous avons écouté la radio », raconte Natalia, « ouvert le courrier et les journaux de Moscou, et nous avons senti que la folie, l’absurdité, l’indignation, la fraude et le sang nous inondaient de toutes parts, ici au Mexique comme en Norvège… » (Vie et mort de Léon Trotsky, page 212).

Une fois de plus, Trotsky a exposé les contradictions internes des preuves fabriquées utilisées dans ces monstrueuses machinations, et a réfuté complètement, dans un flot d’articles, toutes les accusations portées contre lui et ses partisans. Il s’est d’ailleurs avéré possible d’organiser un « contre-procès » présidé par le philosophe libéral américain John Dewey, et cette commission a complètement exonéré Trotsky des accusations portées contre lui.

Trotsky a averti que le but de ces procès était de justifier une nouvelle vague de terreur, dirigée contre tous ceux qui représentaient la moindre menace pour la direction dictatoriale de Staline, que ce soit en tant qu’opposants actifs, rivaux bureaucratiques potentiels ou simplement complices gênants du passé. Trotsky était bien conscient que la peine de mort prononcée contre lui était loin d’être une sentence platonique.

Dès son arrivée, le parti communiste mexicain, dont les dirigeants suivaient fidèlement la ligne de Moscou, a commencé à faire campagne pour que des restrictions soient imposées à Trotsky afin de l’empêcher de répondre aux allégations du procès pour l’exemple et, finalement, de provoquer son expulsion du pays. Les journaux et revues publiés par le Parti communiste et la fédération syndicale contrôlée par le Parti communiste ont déversé un flot d’allégations calomnieuses, selon lesquelles Trotsky complotait contre le gouvernement Cardenas et collaborait prétendument avec des éléments fascistes et réactionnaires. Trotsky était bien conscient que la presse stalinienne utilisait le langage des gens qui décident des choses, non par des votes mais par la mitrailleuse.

Au milieu de la nuit du 24 au 25 mai, la première attaque directe contre la vie de Trotsky a eu lieu. Un groupe armé s’est introduit dans la maison de Trotsky, a ratissé les chambres à coucher à la mitrailleuse et a déclenché des incendies manifestement destinés à détruire les archives de Trotsky et à causer le plus de dégâts possible. Trotsky et Natalia ont échappé de justesse à la mort en s’allongeant sur le sol sous le lit. Leur petit-fils, Seva, a été légèrement blessé par une balle.

Une bombe laissée n’a heureusement pas explosé. Par la suite, on a découvert que Robert Sheldon Harte, l’un des gardes-secrétaires, les avait laissés entrer. Il avait apparemment été piégé par un membre de l’équipe du raid qu’il connaissait et en qui il avait confiance. Son corps a ensuite été retrouvé enterré dans une fosse. De plus, les apprentis-assassins connaissaient la disposition du bâtiment et les dispositifs de sécurité, ils avaient clairement des informations privilégiées. Bien qu’un doigt accusateur ait été pointé sur Sheldon Harte en tant que complice, il a sans aucun doute été dupé, comme l’a affirmé avec insistance Trotsky à l’époque, par quelqu’un qui lui était familier. Personne ne correspond mieux à cette conclusion que Mornard, alias Jacson.

Toutes les preuves désignaient les staliniens mexicains et, derrière eux, le GPU. Grâce à une analyse détaillée de la presse stalinienne dans les semaines précédant le raid, Trotsky a clairement montré qu’ils avaient eu connaissance et se préparaient à une tentative d’assassinat armé contre lui. La police mexicaine a rapidement arrêté certains complices, et leurs preuves ont rapidement incriminé des membres dirigeants du parti communiste mexicain.

Pour commencer, les suspects avaient déjà été impliqués dans les Brigades internationales en Espagne, déjà connues comme le terrain de recrutement des agents et des tueurs de Staline. La piste a rapidement mené à David Alfaro Siqueiros, comme Diego Rivera, un peintre bien connu, mais contrairement à Rivera, un membre éminent du Parti communiste mexicain. Siqueiros était également en Espagne et était depuis longtemps soupçonné de liens avec le GPU. Malgré la tentative scandaleuse des staliniens de présenter l’attentat comme une attaque prétendument organisée par Trotsky pour discréditer le PC et le gouvernement Cardenas, la police a fini par arrêter divers chefs de file du PC, dont Siqueiros. Cependant, suite à la pression du PC et de la CTM, Siqueiros et les autres furent libérés en mars 1941, pour «manque de preuves matérielles et incriminantes» !

Siqueiros n’a pas nié son rôle dans l’assaut. En fait, il s’en est ouvertement vanté. Mais la direction du parti communiste, manifestement gênée, non pas tant par la tentative elle-même, mais par la façon dont elle a été bâclée, a tenté de se dissocier du raid, en rejetant la faute sur une bande « d’éléments incontrôlables » et « d’agents provocateurs ».

La presse stalinienne a alterné entre la proclamation de Siqueiros comme héros, et, d’autre part, comme « fou à moitié fou » et « aventurier irresponsable », et même… comme étant à la solde de Trotsky ! Avec une « logique » éhontée, la presse du PC a affirmé que l’attaque était un acte de provocation dirigé contre le Parti communiste et contre l’État mexicain, et que Trotsky devait donc être expulsé immédiatement.

Trente-huit ans plus tard, cependant, un membre éminent du Parti communiste mexicain a admis la vérité. Dans ses mémoires, Mon témoignage, publié par la propre maison d’édition du PC mexicain en 1978, Valentin Campa, un membre chevronné du parti, a contredit catégoriquement les démentis officiels de l’implication du parti et a donné des détails sur la préparation de l’attentat contre la vie de Trotsky. Des extraits clés des mémoires de Campa ont d’ailleurs été publiés dans le quotidien du parti communiste français le plus influent (L’Humanité, 26/27 juin 1978) sous l’autorité du secrétaire général du parti, George Marchais.

Campa raconte comment, à l’automne 1938, il fut convoqué, avec Raphael Carrillo, membre du comité central du PC mexicain, par Herman Laborde, secrétaire général du parti, et informé « d’une affaire extrêmement confidentielle et délicate ». Laborde leur a dit qu’il avait reçu la visite d’un délégué du Comintern, en réalité, un représentant du GPU, qui l’avait informé de la « décision d’éliminer Trotsky » et avait demandé leur coopération « pour la réalisation de cette élimination ».

Cependant, après une « analyse vigoureuse », Campa déclare avoir rejeté la proposition. « Nous avons conclu (…) que Trotsky était fini politiquement, que son influence était presque nulle, d’ailleurs nous l’avions dit assez souvent dans le monde entier, d’ailleurs les résultats de son élimination rendraient un grand service au Parti communiste mexicain et au mouvement révolutionnaire du Mexique et à tout le mouvement communiste international. Nous avons donc conclu que proposer l’élimination de Trotsky était clairement une grave erreur ». Pour leur opposition, cependant, Laborde et Campa ont été accusés « d’opportunisme sectaire », d’être « doux avec Trotsky » et ont été chassés du parti.

La campagne visant à préparer le PC mexicain au meurtre de Trotsky a été menée par un certain nombre de dirigeants staliniens déjà expérimentés dans l’exécution impitoyable des ordres de leur maître à Moscou : Siqueiros lui-même, actif en Espagne, probablement agent du GPU depuis 1928 ; Vittoria Codovila, stalinienne argentine qui avait opéré en Espagne sous Eitingon, probablement impliquée dans la torture et le meurtre du leader du POUM Andreas Nin ; Pedro Checa, leader du parti communiste espagnol en exil au Mexique, qui a en fait pris son pseudonyme à la police secrète soviétique, la Cheka ; et Carlos Contreras, alias Vittorio Vidali, qui a été actif au sein de la « Force de missions spéciales » de la GPU en Espagne sous le pseudonyme de « Général Carlos ». Le colonel Eitingon, omniprésent, coordonnait bien sûr leurs efforts.

Après l’échec de la tentative de Siqueiros et de son groupe de prendre d’assaut la maison de Trotsky, Campa écrit : « une troisième alternative a été mise en pratique. Raymond Mercader, qui vivait sous le pseudonyme de Jacques Mornard, a assassiné Trotsky le soir du 20 août 1940 ».

Trotsky considérait sa survie au raid de Siqueiros comme « un sursis ». « Notre joyeux sentiment de salut », écrira Natalia par la suite, « a été atténué par la perspective d’une nouvelle visite et la nécessité de s’y préparer ». Les défenses de la maison de Trotsky ont été renforcées et de nouvelles précautions ont été prises. Mais malheureusement, tragiquement, aucun effort n’a été fait pour vérifier plus minutieusement l’homme qui s’est avéré être l’assassin, malgré les soupçons que plusieurs membres de la maisonnée avaient sur cet étrange personnage.

Trotsky a résisté à certaines des mesures de sécurité supplémentaires suggérées par ses gardes-secrétaires : par exemple, qu’un garde soit posté par lui à tout moment. « Il était impossible de convertir sa vie uniquement en autodéfense », écrivait Natalia, « car dans ce cas, la vie perd toute sa valeur ». Néanmoins, compte tenu du caractère vital et indispensable de l’œuvre de Trotsky et de l’inévitabilité d’un attentat contre sa vie, il ne fait aucun doute que la sécurité présentait de graves lacunes et que des mesures plus strictes auraient dû être mises en œuvre.

Peu avant l’enlèvement de Sheldon Harte, par exemple, Trotsky l’avait remarqué en permettant aux ouvriers qui renforçaient la maison de passer librement dans la cour et hors de celle-ci. Trotsky s’est plaint que c’était très imprudent et a ajouté, ironiquement, quelques semaines seulement avant la mort tragique de Harte : « Vous pourriez être la première victime de votre propre imprudence ». (Natalia Sedova, Père et fils.)

Mercader a rencontré Trotsky pour la première fois quelques jours après le raid des Siqueiros. Mais les préparatifs de sa tentative étaient déjà en cours depuis longtemps. Par l’intermédiaire de Zborowski et d’autres agents du GPU qui avaient infiltré les partisans de Trotsky aux États-Unis, Mercader avait été présenté en France à Sylvia Agaloff, une jeune trotskyste américaine qui est ensuite allée travailler pour Trotsky à Coyoacan. L’agent de GPU a réussi à séduire Sylvia Agaloff, et à faire d’elle la complice involontaire de son crime.

Mercader disposait d’une « couverture élaborée » qui, bien qu’elle ait suscité de nombreux soupçons, a malheureusement rempli son rôle. Mercader avait rejoint le parti communiste en Espagne, et était devenu actif dans ses rangs entre 1933 et 1936, alors qu’il était déjà un parti stalinisé. Probablement par l’intermédiaire de sa mère, Caridad Mercader, qui était déjà un agent du GPU et associée à Eitingon, Mercader est lui aussi entré au service du GPU. Après la défaite de la République espagnole, aidée par le sabotage de la révolution en Espagne par Staline, Mercader se rend à Moscou où il est préparé à son futur rôle. Après avoir rencontré Ageloff à Paris en 1938, il l’accompagne ensuite au Mexique en janvier, et s’incruste peu à peu chez les membres de la famille de Trotsky.

Après avoir obtenu l’acceptation de la maison de Trotsky, Mornard s’arrangea pour rencontrer Trotsky personnellement sous le prétexte de discuter d’un article qu’il avait écrit, que Trotsky considérait à un degré embarrassant comme banal et dénué d’intérêt. La première rencontre était clairement une « répétition générale » pour le véritable assassinat.

La fois suivante, il est venu le matin du 20 août. Malgré les réticences de Natalia et des gardes de Trotsky, Mornard a de nouveau été autorisé à voir Trotsky seul, « trois ou quatre minutes se sont écoulées », raconte Natalia : « J’étais dans la chambre d’à côté. Il y a eu un terrible cri perçant (…) Lev Davidovich est apparu, appuyé contre le cadre de la porte. Son visage était couvert de sang, ses yeux bleus brillaient sans lunettes et ses bras pendaient mollement à ses côtés… » Mornard avait frappé Trotsky d’un coup fatal à l’arrière de la tête avec un piolet dissimulé dans son imperméable. Mais le coup n’a pas été immédiatement mortel ; Trotsky « a crié très longtemps, infiniment longtemps », comme l’a dit Mercader lui-même, et Trotsky a courageusement lutté contre son assassin, empêchant d’autres coups.

« Le médecin a déclaré que la blessure n’était pas très grave », dit Natalia. « Leon Davidovich l’a écouté, lui, sans émotion, comme on le ferait avec un message de réconfort conventionnel. En montrant son cœur, il a dit à Hansen en anglais : « Je sens… ici… que c’est la fin… cette fois… ils ont réussi ». (Vie et mort de Léon Trotsky, p. 268)

Trotsky fut emmené à l’hôpital, opéré et survécut plus d’un jour après cela, mourant à l’âge de 62 ans le 21 août 1940.

Mercader semble avoir espéré qu’après le traitement clément de Siqueiros, il pourrait lui aussi obtenir une peine légère. Mais il a été condamné à 20 ans de prison, qu’il a purgés.

Cependant, même après que son identité ait été fermement établie par ses empreintes digitales et d’autres preuves, il a refusé d’admettre qui il était ou qui lui avait ordonné de tuer Trotsky.

Bien que le crime ait été presque universellement attribué à Staline et au GPU, les staliniens ont effrontément nié toute responsabilité. Il existe cependant de nombreuses preuves que la mère de Mercader, qui s’est échappée du Mexique avec Eitingon, a été présentée à Staline et décorée d’un grand honneur bureaucratique pour son fils et elle-même. Mercader lui-même a été honoré lorsqu’il est retourné en Europe de l’Est après sa libération. Malgré son silence, une chaîne de preuves, qui peut maintenant être construite à partir des témoignages élaborés d’espions russes traduits en justice aux États-Unis, d’agents de haut niveau du GPU qui ont fait défection dans des pays occidentaux à diverses reprises, et des mémoires tardifs des dirigeants staliniens eux-mêmes, relient clairement Mercader à la machine de terreur secrète de Staline basée à Moscou.

En fin de compte, Staline a réussi à assassiner l’homme qui, avec Lénine, était indubitablement le plus grand leader révolutionnaire de l’histoire. Mais, comme Natalia Sedova l’a écrit par la suite : « Le châtiment viendra aux vils meurtriers. Pendant toute sa vie héroïque et magnifique, Lev Davidovich a cru en l’humanité émancipée de l’avenir. Durant les dernières années de sa vie, sa foi n’a pas faibli, mais au contraire est devenue plus mature, plus ferme que jamais. L’humanité future, émancipée de toute oppression, triomphera de toutes sortes de coercitions… » (Comment cela s’est passé, novembre 1940.)

Le rôle vital de Trotsky

De nombreuses tentatives ont été faites pour dépeindre Trotsky comme un personnage « tragique », comme si sa perspective de révolution socialiste dans les États capitalistes et de révolution politique en Union soviétique était « noble »… mais désespérément idéaliste. C’est ce que laisse entendre Isaac Deutscher dans le troisième volume de sa biographie de Trotsky, Le prophète désarmés, dans lequel il dénigre les efforts de Trotsky pour réorganiser et réarmer une nouvelle direction marxiste internationale, qualifiant de futile le travail tenace et minutieux de Trotsky. Le dernier biographe en date, Ronald Segal, a intitulé son livre « La tragédie de Léon Trotsky ».

Mais s’il y a un élément tragique dans la vie de Trotsky, c’est parce que toute sa vie et son œuvre après la révolution russe victorieuse étaient indissociables de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière internationale, dans une période d’abord de recul puis de défaites catastrophiques.

Pour la raison même que Trotsky a joué un rôle de premier plan dans la révolution d’Octobre, son passé lui a dicté qu’avec le reflux de la révolution, il serait contraint à l’exil et à l’isolement politique. Mais alors que les fainéants et les sceptiques abandonnaient les perspectives marxistes et faisaient la paix avec le stalinisme ou le capitalisme, ou les deux, Trotsky, et la petite poignée qui restait attachée aux idées de l’Opposition, luttait pour réarmer une nouvelle génération de dirigeants révolutionnaires en vue de la future résurgence du mouvement de la classe ouvrière.

En exil, Trotsky a enrichi la littérature du marxisme avec des œuvres magnifiques : mais il était loin d’accepter que son rôle soit simplement celui d’historien et de commentateur des événements.

« Je suis réduit », écrit Trotsky dans son Journal d’exil, « à dialoguer avec les journaux, ou plutôt à travers les journaux avec des faits et des opinions.

« Et je continue à penser que le travail dans lequel je suis engagé aujourd’hui, malgré son caractère extrêmement insuffisant et fragmentaire, est l’œuvre la plus importante de ma vie, plus importante que 1917, plus importante que la période de la guerre civile ou toute autre.

« Par souci de clarté, je le dirais ainsi. Si je n’avais pas été présent en 1917 à Pétersbourg, la Révolution d’Octobre aurait quand même eu lieu, à condition que Lénine soit présent et aux commandes. Si ni Lénine ni moi n’avions été présents à Pétersbourg, il n’y aurait pas eu de révolution d’octobre : la direction du parti bolchevique aurait empêché qu’elle ait lieu, ce dont je n’ai pas le moindre doute ! Si Lénine n’avait pas été présent à Pétersbourg, je doute que j’aurais pu réussir à vaincre la résistance des dirigeants bolcheviques. La lutte contre le «trotskisme», c’est-à-dire contre la révolution prolétarienne, aurait commencé en mai 1917, et l’issue de la révolution aurait été remise en question.

« Mais je le répète, grâce à la présence de Lénine, la révolution d’octobre aurait été victorieuse de toute façon. On pourrait en dire autant de la guerre civile, bien que dans sa première période, surtout au moment de la chute de Simbirsk et de Kazan, Lénine ait hésité et ait été assailli par le doute. Mais c’était sans aucun doute un état d’esprit passager qu’il n’a probablement jamais avoué à personne d’autre que moi.

Je ne peux donc pas parler du caractère « indispensable » de mon travail, même pour la période allant de 1917 à 1921. Mais maintenant, mon travail est « indispensable » au sens plein du terme. Il n’y a aucune arrogance dans cette affirmation. L’effondrement des deux internationales a posé un problème qu’aucun des dirigeants de ces internationales n’est du tout en mesure de résoudre. Les vicissitudes de mon destin personnel m’ont confronté à ce problème et m’ont armé d’une expérience importante pour le résoudre.

« Il n’y a plus personne d’autre que moi pour mener à bien la mission d’armer une nouvelle génération avec la méthode révolutionnaire par-dessus la tête des dirigeants de la deuxième et de la troisième Internationale. Et je suis tout à fait d’accord avec Lénine, ou plutôt Turgenev, pour dire que le pire des vices est d’avoir plus de cinquante-cinq ans ! J’ai besoin d’au moins cinq années supplémentaires de travail ininterrompu pour assurer la succession. »

Lynn Walsh, 2000

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