Résidences pour personnes âgées : l’âge d’or des capitalistes

L’Institut de la Statistique du Québec estime qu’en 2066, les 65 ans et plus représenteront près du tiers de la population, contre environ 20% aujourd’hui et 7% en 1971. Ce vieillissement est anticipé depuis les années 60. Pourtant, l’État n’a pas pris les devants dans la construction de résidences adaptées aux personnes âgées. Résultat, près de 90% des résidences pour personnes âgées au Québec sont à but lucratif.

L’absence d’un réel investissement public dans le logement abordable en général – et pour personnes âgées en particulier – ne profite qu’aux propriétaires de résidences privées. Cette invasion du privé s’est faite au détriment des personnes qui y vivent, autant que pour celles qui y travaillent.

Malgré la rentabilité exceptionnelle de leurs actifs, les capitalistes du secteur de l’immobilier pour personnes âgées ont toujours soif. Les loyers chers et les services à la carte ne leur suffisent pas. Ils refusent de payer décemment ceux et celles qui travaillent pour eux. Il s’agit principalement de préposées aux bénéficiaires (PAB) qui sont au cœur de la qualité de vie des personnes âgées.

Des empires richissimes, des conditions de travail médiocres

C’est exactement la dynamique du groupe Chartwell, la plus grande société de placement immobilier pour personnes âgées au Canada. En plus de refuser de payer ses employé·e·s à un salaire décent de 15$/h, elle vient d’augmenter les loyers de 2,5%. Suite à l’annonce de l’augmentation en juin dernier, les personnes résidant aux Appartements de Bordeaux à Québec se sont mobilisées pour la contester devant la Régie du logement.

Dans l’article publié sur le site du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ), Paul-André Caron, conseiller syndical, présente le groupe tel qu’il est. « Chartwell, une compagnie cotée à la Bourse de Toronto et capitalisée à plus de 3 milliards de dollars, veut continuer de verser des dividendes aux actionnaires et payer son PDG 2,4 millions par année », explique-t-il. L’argent est là. Mais, il est utilisé pour enrichir une partie du groupe plutôt que de répondre aux besoins des personnes aînées et d’améliorer les conditions de travail des travailleurs et travailleuses.

Dans le même ordre d’idée, Luc Maurice, président du Groupe Maurice, refuse de payer au minimum 15$/h ceux et celles qui sont à la base de son empire. Son image d’homme authentique et de traditions familiales vient d’ailleurs d’en prendre pour son rhume. La majeure partie du parc immobilier du groupe a été acheté en juin par le fonds américain Ventas pour 2,4 milliards de dollars.

Eddy Savoie, propriétaire du réseau des Résidences Soleil, utilise également cette carte familiale pour mettre de l’avant ses logements moins chers que chez ses concurrents. Si les loyers aux Résidences Soleil sont moins élevés, c’est qu’il existe une forte demande pour du logement abordable chez les personnes âgées. Près de 36% des ménages de 65 ans et + sont locataires. Le revenu moyen après impôts des hommes de 65 ans et + est de 34 300$, tandis qu’il est de 24 100$ pour les femmes. Savoie a su flairer le potentiel lucratif du besoin en logements abordables. En 2014, il a révélé détenir une fortune s’élevant à 1,5 milliard de dollars. Cela ne l’a pas empêché d’être condamné pour une poursuite-bâillon intentée contre une locataire qui s’est plainte des services offerts.

Quant au Groupe Sélection, qui a déjà 30 ans d’existence, il possède 3 milliards de dollars d’actifs. L’entreprise intègre verticalement des services de construction, de gestion et d’administration de complexes locatifs. Cette intégration verticale place le Groupe Sélection au premier rang canadien des entreprises privées du secteur des complexes pour retraité·e·s. Son fondateur, Réal Bouclin, vise le développement de résidences pour personnes âgées ailleurs au Canada et dans le monde. Cela ne l’empêche pas d’offrir des conditions de travail misérables dans ses résidences.

S’enrichir sur notre dos

Pour attirer des locataires dans une résidence privée pour personnes âgées, il faut leur offrir un sentiment de sécurité et une panoplie de services (cinéma, allées de quilles, salle de mini-golf, bibliothèque, soin de beauté, etc.). Ensuite, il y a deux possibilités pour augmenter les profits: augmenter les loyers et diminuer les conditions de travail. C’est la qualité de vie des personnes de la classe ouvrière, qu’elles soient retraitées ou non, qui en est affectée. C’est sur leur dos que les propriétaires et les actionnaires accumulent du capital.

La campagne Prendre soin de nous, toujours pour vous du SQEES-FTQ établi clairement cette relation entre qualité des services offerts et qualité des conditions de travail des employé·e·s. Les syndiqué·e·s au SQEES-FTQ qui travaillent en résidence pour personnes âgées privées font actuellement une grève tournante du 14 au 20 juillet. Les grévistes lutte pour un salaire de 15$/h à l’embauche et une augmentation 1$/h par année. Il s’agit de près de 1 000 travailleurs et travailleuses réparties dans 11 résidences partout du Québec. Ces résidences appartiennent notamment à Chartwell, COGIR et Groupe Maurice.

Selon la présidente du syndicat, Sylvie Nelson, le fait que le travail des employé·e·s ne soit pas reconnu à sa juste valeur n’est pas étranger au taux de roulement de 50 % dans le secteur. Une pénurie de personnel sévit, ce qui entraîne souvent le recours aux employé·e·s d’agences de placement. Il est inacceptable que des employeurs – comme le patron de Chartwell – qui touchent 2,4 millions $/an refusent une augmentation de 1,50$/h à leurs PAB. Ces dernières gagnent en moyenne 13,50$/h dans les résidences concernées par la campagne du SQEES-FTQ.

Leur crise, nos logements!

Les médias de masse nous ont beaucoup parlé de la crise du logement durant la période des déménagements. Or, peu a été dit sur les causes structurelles de cette crise. Elle n’est pas apparue par magie. Elle est le résultat de la spéculation immobilière et d’une planification urbaine inadéquate. Les personnes âgées ne vivent pas à l’extérieur de la société, dans un monde à part. Elles sont tout autant – sinon plus – affectées par les coupures dans le système public et par la crise du logement.

Quand Chartwell, Groupe Maurice, Groupe Sélection et Résidences Soleil construisent des milliers d’unités de logement où ils le veulent et fixent les loyers au montant qu’ils le veulent, il n’est pas étonnant que les personnes âgées en souffrent. Quelle alternative ces personnes ont-elles lorsqu’un 3½ leur coûte parfois la moitié de leur salaire annuel? Déménager dans moins cher? Mais où?

Pour du logement public et abordable

L’alternative se trouve du côté des services publics et paramunicipaux comme les Offices municipaux d’habitation. Les OMH gèrent les logements subventionnés par l’État (HLM et autres programmes de loyers abordables). Plus de la moitié des 22 747 logements gérés par l’Office municipal d’habitation de Montréal (OMHM) sont occupés par des personnes âgées. La situation est similaire dans tous les OMH du Québec. La population vieillit et l’offre de logements abordables est déjà en dessous des besoins actuels. Il y a environ 22 000 ménages en attentes d’un logement subventionné à Montréal uniquement.

Les démarches administratives de l’OMHM auprès des différentes instances gouvernementales en vue de construire une nouvelle résidence de 193 unités ont duré 6 ans. Maintenant que le projet est confirmé, combien de temps faudra-t-il avant que des personnes ayant besoin d’un logement adapté et d’un milieu de vie agréable et sécuritaire puissent y vivre? Depuis quelques années, le Groupe Maurice construit 1 000 unités/an partout au Québec. Ses 34 résidences comptent plus de 11 000 unités. Le groupe COGIR possède 9 000 unités dans les résidences pour personnes âgées, tandis que le Groupe Sélection possède 13 000 appartements dans plus de 50 complexes en développement, en construction et en opération.

Le baby-boom d’après-guerre arrive en résidence

Luc Maurice est bien conscient du potentiel de rentabilité que représente le marché pour aîné·es. « Pour affronter cette demande, le Québec devra construire plus de 6 000 unités de logement pour aînés par année au cours des 25 à 30 prochaines années », a-t-il confié dans le JOURNAL DE QUÉBEC.

Le développement d’unités de logements regroupés en mégaplex ne profite qu’aux propriétaires. Les loyers exubérants et concentrés sur un terrain restreint remboursent rapidement les frais de construction. Lorsqu’en 2017, le promoteur immobilier DevMcGill s’est fait acheter par COGIR, son président Stéphane Côté a déclaré: « Pour être concurrentiel, il faut plus de moyens et d’expertise pour aller chercher des terrains qui deviennent disponibles sur le marché. Les terrains, c’est la clé. » La personne âgée est ici pensée comme une source inépuisable de revenus. Il s’agit de spéculation sur le dos des personnes âgées, d’un autre espace de vie et de travail où le capitalisme profite des gens, même parfois après leur mort!

Avec pratiquement tout sur place, tout est mis en place pour que les personnes âgées restent chez elles. Il va de soi qu’il est effectivement plus rassurant pour une personne vieillissante d’avoir des accès rapides et sécuritaires à des soins et des services essentiels. Mais, dans une société pensée pour la majorité du monde, il n’y aurait tout simplement pas de place pour ces mégaplex. Des services publics financés adéquatement permettent de vaincre l’isolement. Des trottoirs déneigés par des cols bleus de la ville, un système de transport adapté, gratuit et accessible, des commerces de proximité, des espaces de mobilité adaptés et une meilleure accessibilité aux services du CLSC permettent aux personnes âgées de sortir davantage de chez elles.

Ils pensent à leurs profits, pensons à nos milieux de vie!

Des investissements majeurs doivent être réalisés pour développer l’option publique dans toutes les régions du Québec. Bien que nécessaires, nous ne pouvons nous contenter de cette mesure. Le libre marché capitaliste n’offre aucune proposition intéressante pour la majorité de la population.

Collectivement, les personnes qui vivent et travaillent dans les résidences pour ainé·e·s doivent pouvoir décider de l’avenir de ce service essentiel. Il est impératif de penser des milieux de vie qui répondent aux besoins des personnes âgées et qui soient adaptés aux capacités des travailleurs et des travailleuses. Voilà pourquoi les résidences construites par les multimilliardaires de l’âge d’or doivent être nationalisées et mises sous contrôle des communautés!

En l’absence d’élu·e·s défendant les intérêts de notre classe sociale, le marché privé continuera d’avoir le champ libre. Il nous faut penser la ville sur le sens du monde, penser la ville socialiste!

Pour des milieux de vie adaptés à nos besoins et non pas à leurs profits, organisons la lutte sur les milieux de travail et dans nos quartiers! Alternative socialiste appelle à la solidarité entre les personnes âgées, les employé·e·s de résidences privées, publiques, syndiquées et non syndiquées afin de lutter pour l’amélioration de nos conditions de vie!

Parce que tout augmente sauf nos salaires et nos pensions de vieillesse
• Solidarité avec les employé·e·s des 10 résidences privées en grève cet été!
• Pour un salaire minimum à 15$/h et son indexation automatique au coût de la vie!
• Pour un plan national public de construction et de rénovation de logements abordables, en particulier pour les personnes âgées!
• Pour la nationalisation des résidences privées pour personnes âgées sous contrôle démocratique des communautés!

Roxanne P., travailleuse en résidence pour personnes âgées

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