Entrevue : «C’est d’la faute à Mercure!»

Pendaison publique de quatre sorcières. Gravure tirée de "Law and Custom of Scotland in Matters Criminal", 1678 / Photo : ©Fototeca/Leemage

Depuis quelques années, on remarque une montée de popularité pour l’astrologie, l’ésotérisme et la sorcellerie. Ce regain d’intérêt n’est pas surprenant. Il coïncide avec la détresse actuelle, résultat d’une situation d’instabilité et de crise sociale. 

Le début des années 1980 puis celui des années 1990 ont aussi été marqués par une récession économique mondiale. Les élites politiques libérales en ont profité pour attaquer les droits des travailleurs et des travailleuses en inaugurant les politiques néolibérales et la mondialisation économique (privatisation, accord de libre-échange, délocalisation). Une tendance minoritaire au sein des capitalistes s’est plutôt tournée vers des politiques ultranationalistes anti-immigrés. Les partis d’extrême droite d’Europe ont alors connu un essor jamais vu depuis les années 1930. Ils ont favorisé l’attaque des droits des personnes migrantes en les tenant responsables du chômage et de l’inflation.

Avec la montée de la droite et de son idéologie individualiste, ces périodes de crise ont aussi été marquées par la spiritualité Nouvel Âge (New Age), l’horoscope de Jojo Savard et de la musique d’Enya. 

Comme à l’époque, les capitalistes d’aujourd’hui réagissent en nous faisant payer la crise de leur système. Ils créent une inflation qui augmente le coût de nos vies. Comme à l’époque, les capitalistes se tournent vers les idées réactionnaires et xénophobes pour nous diviser, que ce soit selon notre identité de genre, notre origine ou notre religion.

Désorientation

Alors que notre vie quotidienne au travail, en famille ou aux études devient de plus en plus difficile, il est normal de chercher des explications, de chercher à donner du sens à notre existence quand le «rêve américain» du capitalisme consumériste s’est évanoui. Il est normal de vouloir se recentrer et de rechercher un point d’ancrage.

Ainsi, les références à l’astrologie, à l’ésotérisme et à la sorcellerie sont redevenues fréquentes, que ce soit à la radio, à la télé, dans la littérature, sur les applications de rencontres ou sur les réseaux sociaux. 

Alternative socialiste en a parlé avec Amélie, une infirmière monoparentale. Elle dit retrouver dans l’ésotérisme une façon de contrôler sa vie, de tenter de l’améliorer et surtout un moyen de se poser et de se ressourcer: «L’astrologie me permet de mieux comprendre les énergies du moment. C’est une façon de mieux me connaître, de m’améliorer et de devenir une meilleure personne».

Souffler un peu en se laissant guider

L’astrologie connaît un regain d’intérêt chez les millénariaux, principalement chez les jeunes femmes. Durant la pandémie de COVID-19, l’astrologie est devenue un marché florissant grâce aux applications, aux médias sociaux et à certaines entrepreneures et personnalités. Un rapport du cabinet d’études de marché IBISWorld montre que les Américains et les Américaines dépensent plus de 2 milliards de dollars par an en «services mystiques». Cela comprend tout ce qui a trait à l’astrologie, telle la lecture des lignes de la main et des cartes de tarot, les applications d’astrologie et bien d’autres choses. Avant même la pandémie, l’industrie de l’astrologie était en croissance. IBISWorld estime que la marge de profit de l’industrie pour 2023 sera de à 8,3%.

En 2018, le PEW Research Center établissait que 60% des adultes des États-Unis acceptaient au moins l’une des croyances du Nouvel Âge (par exemple la réincarnation, l’astrologie, l’énergie spirituelle).

«L’astrologie est comme un outil de développement personnel. Pendant la pandémie j’avais besoin d’outils auxquels me raccrocher. Je me suis tournée vers des ressources qui correspondent davantage à mes valeurs», explique Amélie.

Comme elle, beaucoup de personnes sont attirées par l’astrologie pour décompresser. D’autres y vont par défiance, par rejet de la science et des religions telles qu’elles sont pratiquées actuellement. Certaines personnes utilisent l’astrologie pour guider leurs choix, espérant améliorer leur sort. Cette confiance n’est pas sans rappeler celle de la «pensée positive», une autre proposition ésotérique qui ne date pas d’hier. 

C’est Mercure qui rétrograde!

On le voit fréquemment dans des mèmes sur internet. On l’entend pendant des sujets complets à l’émission Véronique et les fantastiques: Mercure rétrograde! Voilà l’explication astrologique par excellence pour tenter de comprendre sa situation actuelle. Plusieurs fois par année, et durant plusieurs semaines, il faut s’attendre à des impacts sur les transports, la technologie et les communications. Tandis que durant la rétrograde de Saturne, notre vie serait affectée d’autres manières. 

Amélie ricane légèrement sur ces constats. Elle croit fermement à l’impact des planètes et de la lune sur les êtres vivants. Mais elle nuance; «tout n’est pas toujours de la faute à Mercure!» 

Les médias mentionnent souvent l’étude réalisée en 1982 par le psychologue Graham Tyson pour souligner que les personnes se tournent souvent vers l’astrologie comme mécanisme d’adaptation lorsqu’elles sont exposées à des conditions de stress élevé. C’est le cas durant chaque grande crise économique, politique et sociale du capitalisme.

Or, la situation de stress actuelle n’est pas que passagère. Les effets des confinements gouvernementaux abusifs, de la hausse de la violence domestique, des catastrophes climatiques, du retrait des femmes du marché du travail et des conditions toujours plus infernales dans les services publics ont engendré une épidémie de détresse psychologique. Et cela, au moment même où les gouvernements laissent s’écrouler les services publics en santé mentale.

Se pourrait-il qu’il y ait, dans nos vies de tous les jours, des raisons systémiques pour lesquelles rien ne se passe comme on voudrait?

La sorcellerie: une quête féministe

Amélie travaille comme infirmière clinicienne. Tous les jours, elle se frappe à la réalité d’un système de santé et de services sociaux en crise: manque de main-d’œuvre, de ressources et d’humanisme. Avec la froideur des interventions, la médecine moderne lui apparaît comme une industrie qui répond aux besoins des médecins et des pharmaceutiques plutôt qu’à ceux des bénéficiaires et du personnel soignant. 

En parallèle à cette critique d’Amélie se trame «une quête féministe de réappropriation du savoir des femmes qui a été sorciérisé». Pour elle, la sorcellerie est une façon de reprendre le contrôle sur notre savoir, sur nos vies, nos corps et notre spiritualité.

Dans une brochure parue en 1973, Barbara Ehrenreich et Deirdre English rappellent qui étaient réellement les «sorcières» du Moyen-Âge: des paysannes soignantes au service des collectivités qui ont développé les notions médicales d’anatomie, de pharmacie, d’avortement et d’accouchement avant leur institutionnalisation. Le savoir des sorcières ne leur a été volé qu’après 400 ans de meurtres de femmes et de fillettes perpétrés par les clergés chrétiens et les classes dirigeantes. Ces féminicides de masse sont aussi connus sous le nom de «chasse aux sorcières». Face à la menace que représentait un peuple capable de se soigner sans l’aide de Dieu, les classes dirigeantes se sont accaparées le pouvoir de soigner en faisant de la médecine une profession réservée à une élite d’hommes d’Église.

La médecine moderne s’est également développée sur le dos des femmes et des patients, au profit des capitalistes. Durant les années 1830 aux États-Unis, des mouvements massifs de protestations ouvriers et féministes se sont opposés à la tentative des classes dirigeantes de se réserver la pratique de la médecine. La bataille a été perdue et la médecine a été interdite de facto aux femmes, aux hommes pauvres et aux personnes de couleur. Et cela, malgré le fait que la nouvelle élite médicale avait jusque-là des pratiques arriérées et dangereuses comparées à celles en vigueur au sein des classes pauvres et laborieuses.

Une médecine au profit des élites

Derrière le retour à la sorcellerie se trouve une critique du système capitaliste dans lequel on vit. De nombreuses jeunes femmes sont en quête d’un bien-être collectif délaissé par le système de santé et de services sociaux moderne. Amélie note que plusieurs éléments de bases de la médecine sont mis de côté au profit d’une logique d’intervention médicale. Par exemple, auprès de bébés malades, Amélie prône le «peau à peau» sans nier la nécessité, selon le cas, d’avoir recours à un médicament. Elle remarque tout de même que certains médecins omettent cette recommandation aux jeunes parents. 

Or, tourner le dos à la science moderne qui est nécessaire pour améliorer notre qualité de vie consiste à jeter le bébé avec l’eau du bain. Amélie garde un œil critique: elle cherche un équilibre entre un savoir-faire millénaire et les découvertes scientifiques modernes.

Aujourd’hui encore, nous subissons les impacts des choix des élites économiques et politiques sur la pratique des soins. Le développement de la science et de la recherche médicale se réalise en fonction du potentiel de rentabilité financière. Les gouvernements financent les projets privés les plus profitables – comme ceux des compagnies pharmaceutiques – mais délaissent les services non rentables – comme ceux des hôpitaux. Les médecins spécialistes trônent dans l’échelle des salaires alors que les «anges gardiens» se retrouvent au plus bas.

Pour des soins qui répondent à nos besoins!

La place de l’astrologie, de l’ésotérisme et de la sorcellerie dans la culture populaire témoigne d’un besoin de retrouver un équilibre dans une vie stressante et aliénante. Le système économique capitaliste est en crise; notre santé physique, psychologique et spirituelle aussi! Il est évident que nous cherchons tous et toutes une façon de nous sentir bien. Il est sain de vouloir prendre possession de notre corps, de notre spiritualité et d’établir un lien avec la nature.

Pour gérer à la fois sa vie familiale, amicale, son logement, son travail ou ses études, il faut réellement avoir des pouvoirs surnaturels! Nous sentons le manque d’emprise sur notre quotidien. Les choses s’éclaircissent quand nous prenons le temps de nous demander qui prend réellement les décisions qui influencent le cours de nos vies. L’énergie est puissante dans le militantisme. Ensemble, nous sommes plus forts et fortes que nous le pensons! Stopper la rétrograde de Mercure, c’est impossible. Mais améliorer nos conditions de vie et lutter pour le socialisme, c’est plus que possible! Il est temps de se réapproprier collectivement la médecine et nos services de santé. 

En plus de taxer massivement les ultra-riches, nous avons besoin de faire passer sous contrôle public et démocratique tous les secteurs stratégiques liées aux services sociaux (production de médicaments et d’EPI, soins psychologiques, soins dentaires, centres d’hébergements privés).

  • Pour un plan massif d’investissements dans des services publics accessibles, gratuits et de qualité: santé mentale, CLSC, hôpitaux, centres d’accueil spécialisés, logements publics, garderies, écoles et transports en commun!
  • Pour des services publics qui facilitent les tâches ménagères des familles : buanderies, services de nettoyage, services de repas frais et de qualité sur les lieux de travail, dans les écoles et dans les quartiers!
  • Pour des services publics qui permettent une vie saine: sports, plein air, culture et soins à la personne!
  • Tous ces services doivent être pris en charge par des travailleuses et des travailleurs œuvrant dans des conditions de travail décentes à salaire décent!

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