Entrevue avec une travailleuse : Les préjugés contre les femmes enceintes sont toujours là

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Alternative socialiste s’est entretenue avec Ariane, une jeune mère qui travaillait dans la vente de chaussures alors qu’elle est devenue enceinte. Elle s’est alors fait taxée de «profiteuse du système» par son ancienne gérante sur les médias sociaux. L’expérience d’Ariane montre comment une petite gestionnaire nourrit publiquement des préjugés contre les femmes enceintes, bafoue leurs droits, et joue finalement le rôle de représentante de la logique capitaliste.

Alternative socialiste (AS). Bonjour Ariane, que penses-tu du traitement que tu as subi?

Ariane (A). Nous les mères enceintes, on est vu comme du monde qui veulent profiter du système. L’environnement devient toxique et les femmes quittent. Mais les mères, faut qu’elles se trouvent un job aussi.

Je me rappelle qu’à ma première grossesse, je n’avais pas de job. J’ai dû me rendre à l’aide sociale parce que je ne pouvais pas me trouver un job. Il n’y avait personne qui m’aurait engagé enceinte. À l’aide sociale, il faut que tu prouves que t’es enceinte pour avoir de l’argent. Mais à l’entrevue, il faut que tu caches que t’es enceinte pour avoir le job. 

On passe pour des profiteuses, mais – crime – on contribue à la société! J’trouve ça vraiment plate l’espèce d’image de la femme qui vient profiter du système pour avoir un bébé. Cette mentalité qu’il faut que je sois en mode survie et qu’il faut que je mente et que je profite. C’est horrible de penser ça des futures mères! 

AS. Dans quel contexte as-tu appris que tu étais enceinte?

A. En mai 2020, j’étais en changement de contraceptif. Quand on change, cela prend un mois avant que les choses reviennent à la normale. J’ai rencontré mon nouveau chum deux semaines plus tard et ce qui est arrivé est arrivé. 

J’ai été engagé officiellement en juin 2020 dans un Yellow comme assistante gérante. Après environ un mois, j’ai commencé à avoir mal au ventre et à me sentir plus fatiguée. C’était un nouveau job et avec la fatigue, je me suis dit que ça allait passer. Mais, après un certain temps, j’ai réussi à avoir un rendez-vous avec un gynécologue: «T’es enceinte, félicitations»! 

Même si j’avais su que j’étais enceinte au tout début, ça arrive des choses comme ça. Je suis tombée enceinte après un mois de travail. Alors là, j’ai averti ma boss. 

AS. Comment ça s’est passé?

A. C’était très mêlant parce que j’avais un nouveau chum, un nouveau job et je devais décider dans quelle direction aller. C’était le stress de l’annoncer à la job. Je ne savais pas ce que j’étais en train de faire. Je voulais aussi aviser la gérante pour lui dire que ma fatigue des dernières semaines était pour ça et non parce que j’avais un problème à faire le travail. Le magasin ne m’a pas vraiment aidé. On m’a donné le kit de congé de maternité et on m’a dit «lis-le et arrange-toi». 

Dans ma tête, je me disais que je pouvais continuer de travailler là jusqu’à ce que je ne puisse plus, dans le fond. J’avais mis ma date de congé à environ cinq ou six mois, avant les fêtes, pour ne pas passer le rush des fêtes enceinte sur le plancher. Je ne comprenais pas comment fonctionnait le calcul du nombre de semaines. Dans le guide, il y a les congés de père, les congés de maternité ainsi que les congés parentaux. J’étais un peu perdue. J’avais calculé devoir revenir en août avec un bébé de même pas un an. Mais j’ai fait confiance à ce qu’on m’a dit à la job et ce que j’avais lu dans le guide.

Le mois d’août arrive, j’appelle la CNESST et le Régime québécois d’assurance parent (RQAP) et j’apprends que je peux en fait rester en congé jusqu’en décembre. J’appelle les ressources humaines pour leur dire que j’allais rester en congé jusqu’en décembre et que je pouvais appeler la boutique pour aviser la gérante pour voir si tout était correct avec elle.

J’ai décidé de rester travailler jusqu’à cinq mois, mais j’aurais pu quitter bien avant. En octobre, j’ai arrêté parce que le médecin m’a dit que j’étais en train d’avoir de fausses contractions. Il m’avait aussi dit que juste à cause de la COVID-19, j’aurais pu partir bien avant.

AS. Comment ta gérante a-t-elle réagi?

A. Elle a pensé que je savais que j’étais enceinte au départ et que j’avais fait toute cette démarche pour profiter du système. Le pire est que techniquement, ce n’est même pas la compagnie qui a payé, mais le RQAP et la CNESST qui sont là pour ça. Je trouve juste ça blessant. 

Je suis en grossesse, je suis fatiguée, je ne dors pas. Ce n’est pas un congé. Je suis réveillée à 3h du matin avec le bébé à regarder Netflix bien cernée. Avec la pandémie, les gens se rendent un peu compte que c’est bien d’être à la maison des fois, de ne rien faire et d’être bien. Quand on est malade, on peut rester chez nous. Il y a un changement qui se fait chez les gens, tranquillement pas vite. La gérante a dû le vivre différemment.

De ce que je pouvais voir de l’attitude de la gérante, j’étais rendu un fardeau parce que je ne pouvais pas autant travailler. J’étais plus fatiguée, plus demandante, je voulais prendre ma pause au complet. Ah oui, la pause. On était derrière les chiffres, alors elle a décidé d’essayer de couper mon heure de dîner de moitié. Mais moi je savais que légalement j’avais droit à une heure. Non, «une demi-heure pour manger, c’est assez».

Pas le droit de s’asseoir, il faut toujours être en train de faire quelque chose. À un moment donné, elle m’avait fait fermer le soir et ouvrir le lendemain. Je terminais à 21h pour être à la boutique à 8h30 le lendemain. J’ai une autre jeune fille, pour qui je devais trouver une gardienne et aller reconduire chez ses grands-parents. Alors je n’avais pas le temps de me reposer.

Je lui ai demandé de ne pas m’inscrire à l’horaire comme ça. Elle m’a répondu «Moi, je l’ai déjà fait, toi t’es capable de le faire». La culture est que l’employée n’a pas le droit de dire non. «Moi, j’suis fatiguée, j’fais 50 heures cette semaine», disait la gérante. Jamais elle a dit à la compagnie qu’elle ne voulait pas faire ces heures.

Ça fonctionne comme ça pour ma gérante: faire des heures ça en vaut la peine parce que tu peux t’acheter plus de bebelles. Elle et son chum ont un chalet, un jacuzzi, une belle miata de l’année, faut bien que ça se paye. Quand elle m’a engagée, on s’était dit d’échanger les fins de semaine, parce qu’il faut qu’il y ait une de nous deux sur le plancher. Sur les trois mois que j’ai passés là-bas, je n’ai eu aucune fin de semaine de congé. Mais, la gérante revenait et me racontait qu’elle était allée jouer au golf avec du gros monde. 

AS. Quelle était l’atmosphère de travail?

A. Veux, veux pas, c’est un domaine où il y a beaucoup de pression. Ta paye est liée aux ventes que tu fais. Non seulement il fallait vendre et monter les chiffres, mais il fallait avoir une bonne moyenne d’items par facture. Si l’équipe va bien, tu gagnes plus. Mais il y a une espèce de fausse attitude d’équipe. On disait «Félicitations à toute l’équipe!», mais c’était seulement moi et la gérante qui recevions le bonus. La gérante gagnait la plus grande part du bonus, alors le gros de la pression venait d’elle. 

C’était encore plus stressant parce qu’on était en pleine pandémie. Le monde venait pour acheter une seule affaire et repartir chez eux. Mais nous, on doit vendre toujours plus que ce que les gens veulent acheter. En plus, il fallait faire la police avec tout le monde. Les gens sont habitués de toucher à tout et on doit leur dire:  «Non, faut pas toucher à ça». «Pourquoi?», «bien parce qu’on est en pandémie». Les gens étaient juste tanné⋅es. Les gens nous faisaient des yeux en rentrant parce qu’on leur demandait de se laver les mains. Après, c’est les masques qui ont commencé. C’était encore pire. Pendant ce temps, nos chiffres étaient basés sur ceux de l’an passé. Donc COVID pas COVID, on disait au staff de vendre entre 5 et 10% de plus. On disait de pousser les produits les plus chers, que ces produits soient de qualité ou non. 

AS. Es-tu revenue travailler à ton emploi après ton congé? 

A. J’étais assistante gérante. Les employés m’appelaient pendant mon temps de congé pour me dire comment ça n’allait pas. Juste avec ces conversations, je recommençais à revivre le stress, que si je retournais à la job que ce serait l’enfer. J’ai décidé que non, je n’y retournerais pas. 

Mon chum et moi avons déménagé en juillet. J’ai parlé aux ressources humaines pour me faire transférer de boutique. Mais entre-temps, j’ai trouvé un emploi qui est beaucoup mieux pour moi.

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