Répondre à l’attaque contre le droit à l’avortement aux États-Unis par un mouvement international de masse

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Début mai, une fuite a révélé que la Cour suprême des États-Unis envisageait d’annuler l’arrêt Roe v. Wade, la décision de justice qui a rendu l’avortement légal dans l’ensemble des États-Unis en 1973. C’est l’une des réalisations les plus importantes de l’énorme combat de ce qu’on appelle la deuxième vague féministe. Que cette offensive puisse prendre place alors que le parti démocrate – qui s’est toujours présenté comme le grand garant des droits des femmes – est au pouvoir rend la chose d’autant plus amère.

Les conséquences pour les femmes et les personnes susceptibles de tomber enceintes seraient considérables et désastreuses. Dans 13 États, l’avortement serait totalement interdit immédiatement par des lois dites «de déclenchement» (trigger laws) qui entreraient directement en vigueur dès l’abrogation de Roe v Wade. Dans 26 États, des restrictions sévères seraient ensuite votées, qui pourraient servir de tremplin à une interdiction totale.

Cette attaque fondamentale contre le droit à l’avortement n’est pas une surprise. Les juges de la Cour suprême nommés par Trump avaient été mis à ce poste précisément pour cette raison, sans que cela n’ait jamais été caché. En septembre dernier, une loi a été adoptée au Texas pour interdire l’avortement après six semaines de grossesse et en autorisant les particuliers à poursuivre en justice toute personne ayant pratiqué, ou aidé à pratiquer, un avortement. En Oklahoma, un projet de loi menace les personnes qui fournissent des services d’avortement de peines de prison pouvant aller jusqu’à 10 ans !

Ces conservateurs s’en prennent non seulement aux droits des femmes – outre l’avortement, l’accès à la contraception, par exemple – mais ils s’emploient également à détruire les droits des personnes LGBTQIA+. D’abord en Floride, puis en Alabama, des lois ont été votées interdisant aux écoles de discuter et d’inclure dans leurs cours des thèmes tels que l’identité de genre ou l’orientation sexuelle. Une douzaine d’autres États discutent de telles lois «don’t say gay». Quand la droite affirme que la décision de la Cour suprême à venir ne portera que sur l’avortement et non sur d’autres droits, elle ment.

L’avortement : un droit fondamental et vital

Pour les démocrates américains, ce droit est une monnaie d’échange, tout comme il l’a toujours été pour les partis libéral, social-démocrate et maintenant vert en Belgique. Ils le font pour la forme, ils en parlent dans les campagnes électorales mais, en fin de compte, ils sont prêts à revenir sur leur décision. Lors de sa campagne électorale, Joe Biden avait promis de rendre le droit à l’avortement légal, chose que promettent les démocrates depuis une cinquantaine d’années. Mais cette promesse n’engageait que celles et ceux qui y ont cru, comme pour la plupart de ses promesses.

Pour les femmes et les autres personnes qui ont des grossesses non désirées, c’est par contre une question de vie ou de mort. En particulier en cette période de grande insécurité des revenus et d’augmentation rapide de cherté de la vie, le contrôle de sa propre fertilité revêt une importance considérable. Avoir un enfant ou pas peut être la chose qui vous pousse à bout, surtout dans un pays où il n’existe pas d’assurance maladie universelle et même pas de congés de maternité rémunérés. Une personne enceinte se retrouve donc entre le marteau et l’enclume : aucun soutien pour élever un enfant, mais aussi aucune possibilité de ne pas mener la grossesse à bien. De nombreuses tragédies s’ensuivront inévitablement.

Ce n’est pas une coïncidence si, historiquement, ce sont surtout les femmes ouvrières et pauvres qui ont lutté pour le droit à l’avortement. Les femmes riches ont les moyens de trouver une solution individuelle, tandis que les femmes qui travaillent et les femmes pauvres doivent compter sur des infrastructures et des services publics. Si vous éprouvez des difficultés pour joindre les deux bouts et payer à la fois votre loyer et votre nourriture, il vous est impossible de vous rendre dans un État ou un pays où l’avortement est légal.

Les femmes noires et les femmes migrantes – notamment sans-papiers – seront particulièrement touchées. Déjà, les femmes noires ont trois fois plus de risques de mourir de complications liées à la grossesse parce qu’elles sont surreprésentées dans le groupe des personnes vivant dans la pauvreté, mais aussi à cause du racisme présent dans toutes les institutions, y compris les soins de santé.

Il s’agit du droit fondamental de décider de son propre corps, de sa vie et de son avenir.

Construire un mouvement aux États-Unis, mais la lutte n’est pas terminée ici non plus

Les sondages démontrent qu’une majorité de la population soutient le droit à l’avortement. Le fait qu’une petite clique de juges non élus, en poste à vie, puisse annuler ce droit juste comme ça est totalement antidémocratique. Mais si cette attaque de droite réussit, cela aura beaucoup à voir avec le fait que les démocrates n’ont pas tenu leur promesse de légiférer sur le droit à l’avortement depuis maintenant un demi-siècle.

Cela illustre, s’il le fallait encore, que les démocrates sont un parti aux ordres de la classe dirigeante. Même en tant que partisans théoriques du droit à l’avortement, ils s’opposent à tout mouvement capable de remettre en cause leur système ou une partie de celui-ci. Ils savent pertinemment, de par l’expérience historique, qu’un mouvement construit de bas en haut exige rapidement bien plus que ce qu’ils sont prêts à donner. Dans ce cas particulier, il serait question d’un programme social capable d’accorder une véritable possibilité de choix et donc, en plus du droit à un avortement gratuit accessible à tous, des revendications sociales qui permettent d’avoir des enfants sans pour cela devoir s’appauvrir.

On ne peut compter ni sur l’establishment politique ni sur les tribunaux pour obtenir et sauvegarder les droits des femmes. Ce n’est pas non plus la façon dont Roe v Wade a été imposé. Il a fallu des années d’action de masse dans la rue pour maintenir la question à l’ordre du jour, de la désobéissance civile organisée pour permettre aux femmes d’avorter en toute sécurité, la conclusion d’alliances avec d’autres mouvements sociaux (notamment le mouvement ouvrier), etc. Voilà ce qui a forcé l’establishment américain à accepter de reconnaître ce droit à l’époque.

C’est également ce type d’action – une lutte de masse menée par les femmes, les minorités sexuelles et de genre et la classe des travailleuses et travailleurs – qui s’est révélée victorieuse ces dernières années en Irlande notamment. Là-bas, notre organisation-sœur le Socialist Party et la campagne féministe socialiste ROSA ont joué un rôle de premier plan. De pareilles victoires ont aussi été obtenues dans plusieurs pays d’Amérique latine.

C’est ce qui est nécessaire aux États-Unis et c’est ce que défendent nos camarades de Socialist Alternative. Ces derniers ont amorcé des actions dans plusieurs villes, dont des grèves étudiantes le 13 mai, tout en collaborant avec d’autres forces dans le cadre de mobilisations plus larges, notamment aux côtés des travailleurs du secteur de la santé. Socialist Alternative a ainsi organisé des réunions pour permettre aux activistes de débattre de la meilleure façon d’organiser la lutte. Les explosions spontanées de colère seront insuffisantes pour stopper la droite. Le développement d’un mouvement de masse organisé est un point crucial.

En fin de compte, un nouveau parti devra émerger des luttes de masse contre la droite et les conséquences de ce système capitaliste devenu insoutenable. Il devra regrouper les jeunes, les femmes, les noirs, les migrants et les travailleurs qui ont intérêt à renverser les ultra-riches dans le cadre de luttes en faveur d’une société où ce n’est pas le profit mais les besoins et désirs de la majorité de la population dans toute sa diversité qui détermineront la direction de la société.

Le 14 mai, plusieurs sections d’Alternative Socialiste Internationale (ISA) et de Rosa International Socialist Feminists ont organisé des actions de solidarité et nous continuerons sur cette voie. Par solidarité avec les femmes et les personnes enceintes aux États-Unis, mais aussi parce que dans la plupart des pays, comme la Belgique, une évolution comme celle des États-Unis n’est pas inimaginable, sans être très probable à court terme. Ici aussi, le droit à l’avortement n’est pas inscrit dans la loi, l’avortement figure toujours dans le Code pénal et n’a été dépénalisé que dans un certain nombre de cas. L’avortement sur demande n’est possible que jusqu’à 12 semaines, ce qui signifie qu’ici aussi, des centaines de personnes doivent encore se rendre à l’étranger pour accéder à ce service. Les frais de déplacement et le fait que le service doive ensuite être payé rendent la situation très difficile pour de nombreuses femmes.

Une fois de plus, il ne nous faudra pas compter sur les partis qui ont abandonné leur projet de loi visant à allonger le délai de l’avortement légal et à le supprimer du Code pénal pour constituer le gouvernement fédéral Vivaldi avec le CD&V.

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