Procédure de destitution à Seattle : Comment Kshama Sawant et Socialist Alternative ont (encore !) gagné

Pour la quatrième fois, la dirigeante de Socialist Alternative et membre du conseil de ville de Seattle Kshama Sawant a remporté une élection, cette fois en faisant face à une procédure de destitution par référendum raciste soutenue par les grandes entreprises. Cette nouvelle victoire souligne la pertinence d’une approche des positions élues reposant sur la lutte de classe. Il s’agit d’un brillant exemple concernant la façon dont la classe ouvrière peut bénéficier d’une politique indépendante du parti démocrate. Les leçons à tirer pour les travailleurs et travailleuses et la gauche socialiste ne manquent pas.

Cette élection a sans conteste été la plus difficile à laquelle nous avons été confrontés depuis l’élection de Kshama au Conseil de ville de Seattle en 2013 (ce conseil est à peine composé de 9 élus et du maire pour une ville de 750 000 habitant·es, NdT). Jusqu’ici, Seattle n’avait jamais connu d’élection en décembre (entre les fêtes de Thanksgiving et de Noël, NdT). Ce timing avait été sciemment réfléchi de manière à assurer la plus faible participation électorale possible parmi les travailleurs et travailleuses, les locataires, les jeunes et les personnes de couleur. Un CAP (Comité d’action politique, une structure privée dont le but est d’aider ou de gêner des élus, ainsi que d’encourager ou de dissuader l’adoption de certaines lois, NdT) pro-entreprises portant le nom orwellien «A Better Seattle» (Un meilleur Seattle) a dépensé des centaines de milliers de dollars pour bombarder de mensonges les électeurs et électrices au travers des publicités télévisées, d’annonces sur Internet ou de courriers. Parallèlement, la campagne de solidarité pour Kshama s’est vue refuser le droit d’avoir la moindre publicité sur Google, YouTube et Hulu.

Les CAP pro-entreprises n’étaient du reste pas les seuls à diffuser des informations malhonnêtes sur Kshama et la procédure de destitution lancée à son encontre. En raison de notre capacité à remporter des victoires, ce qui a exaspéré la classe dirigeante et l’establishment politique, les médias dominants (en particulier le très lu Seattle Times) ont mené une campagne constante d’attaques trompeuses et sournoises contre Kshama et notre mouvement au cours de ces huit dernières années. La Cour suprême de l’État, sans prendre la peine d’organiser la moindre audience au sujet de la véracité des accusations ouvrant la voie à la procédure de destitution, a statué en faveur de celle-ci. En conséquence, des mensonges purs et simples ont figuré sur le bulletin de vote et étaient la dernière chose que les gens voyaient avant de voter.

Les tribunaux ont inexplicablement reporté leur jugement de trois mois après le dépôt des signatures nécessaire au déclenchement de la procédure. La manœuvre visait à assurer que le moins d’électeurs et d’électrices possible ne prennent part au vote, avec une élection inédite pendant les vacances d’hiver. Le taux de participation pour de telles élections est déjà en temps normal beaucoup plus faible que lors d’élections générales. Moins de six mois auparavant, le même tribunal avait rejeté une tentative de révocation de la maire de Seattle, Jenny Durkan, alors qu’elle avait illégalement ordonné le gazage lacrymogène de manifestants et manifestantes pacifiques du mouvement Black Lives Matter! Plus de 18 000 plaintes avaient pourtant été déposées. Cet exemple, à l’instar des graves attaques portées contre le droit à l’avortement et du racisme sur lequel repose tout le système judiciaire, démontre que les tribunaux capitalistes ne sont pas du côté des travailleurs et travailleuses et des opprimé·es.

Au cours des huit années de mandat de Kshama, son leadership et le travail de Socialist Alternative à Seattle ont démontré comment les marxistes peuvent mener les travailleurs et travailleuses et les opprimé·es à arracher des victoires cruciales. Qu’il s’agisse de faire de Seattle la première grande ville à obtenir un salaire minimum de 15 dollars de l’heure en 2014, d’imposer la Taxe Amazon (qui a récolté 2 milliards de dollars en 2020 pour subventionner des projets de logements abordables) ou encore de remporter des victoires historiques en matière de droits des locataires, notre bureau de conseil marxiste ainsi que les mouvements de lutte de la classe ouvrière à Seattle ont eu un impact sur la vie non seulement des résidents de Seattle, mais aussi de millions de travailleurs et travailleuses au niveau national. Le mandat que nous avons reçu grâce à notre victoire dans cette procédure de destitution nous impose de poursuivre audacieusement notre combat contre la droite et la classe dominante.

Polarisation profonde et prochaines étapes

Comme c’est le cas dans de nombreuses grandes villes, les loyers montent en flèche à Seattle. Nous avons recueilli plus de 15 000 signatures en faveur du contrôle des loyers alors que nous menions campagne contre la procédure de destitution. Le bureau de Kshama et Socialist Alternative ont aidé les locataires à s’organiser pour lutter avec succès contre les augmentations de loyer dans certains immeubles spécifiques. Nous avons également obtenu cette année des droits historiques pour les locataires qui ont créé un précédent national. Nous allons intensifier ce combat pour des logements de qualité et abordables à Seattle, et nous espérons que ce mouvement dont nous avons désespérément besoin pourra s’étendre à tout le pays, tout comme notre victoire concernant le salaire minimum de 15 dollars de l’heure l’a fait en 2015. Comme toujours, nous ferons face à une opposition déterminée de la part des capitalistes, de l’establishment démocrate, des tribunaux pro-capitalistes, des populistes de droite, et peut-être même de la répression d’Etat. Mais nos victoires témoignent de la façon dont une approche reposant sur la lutte de classe peut surmonter ces obstacles.

Les grandes entreprises n’étaient pas parvenues à déloger notre bureau socialiste du conseil de ville, bien qu’elles aient mis les bouchées doubles en 2019, Amazon ayant dépensé à elle seule plus de 3 millions de dollars dans l’élection. Cette fois-ci, elles ont fait équipe avec les forces de droite réactionnaires opposées au mouvement Black Lives Matter. Mais elles ne sont toujours pas parvenues à vaincre Kshama et notre mouvement. Elles ne s’arrêteront pas là. Socialist Alternative sera victime de mensonges de plus en plus nombreux, de poursuites judiciaires et même de la répression d’État. Nous avons assisté à une polarisation accrue lors de cette élection. Des activistes de droite déséquilibrés ont harcelé et menacé nos bénévoles avec férocité. L’ancien président du syndicat des flics, Ron Smith, a menacé de «menotter la membre du conseil» alors que les flics de Seattle faisaient campagne pour la destitution de Kshama.

Pour la première fois depuis plus de 30 ans, un républicain ouvertement revendiqué a été élu le mois dernier au poste de procureur de la ville de Seattle. Cela ne fera qu’enhardir davantage la droite. Comme l’administration Biden ne parvient pas à obtenir des gains réels pour les travailleurs et travailleuses, l’espace pourrait garantir à l’avantage du populisme de droite. Notre victoire illustre comment lutter efficacement contre ce phénomène.

Malheureusement, plusieurs candidat·es et militant·es de gauche tentent de contrer les politiciens de droite en masquant leur différences avec l’establishment démocrate. Cela ne fait que laisser un plus grand espace à la droite pour que celle-ci se présente comme l’alternative « anti-establishment » aux politiques habituelles, à la manière dont Trump et d’autres l’ont fait au niveau national. D’autres militant·es s’appuient sur des slogans «woke» sans proposer de revendications concrètes susceptibles d’améliorer la vie des travailleurs et travailleuses. Aucune de ces approches n’est efficace.

L’année dernière, alors que notre campagne socialiste s’est battue pour des revendications populaires comme le contrôle des loyers, les droits des locataires et l’extension de la Taxe Amazon pour des logements abordables, pas un seul de ces candidat·es démocrate progressiste «woke» n’a fait campagne sur ces questions. Au lieu de cela, ils et elles sont resté·es sur la défensive face aux attaques de la droite. En conséquence, non seulement les candidat·es démocrates ont perdu, mais certain·es d’entre eux et elles, comme Lorena Gonzalez, ont été battu·es à plates coutures.

Les socialistes peuvent contrer la droite en luttant sans réserve contre toutes les formes d’oppression et en reliant cette lutte aux revendications qui bénéficient aux travailleurs et travailleuses. Nous devons être prêt·es à dénoncer les dirigeants d’entreprise et les « progressistes» qui n’offrent aucune solution à la classe ouvrière, tout en organisant la lutte en faveur de politiques claires telles que le contrôle des loyers, l’augmentation des salaires, l’imposition des riches et un programme d’emploi socialiste et écologique.

Une politique reposant sur le terrain

Les médias de Seattle et une grande partie de la gauche se concentrent souvent sur l’incroyable «jeu de terrain» (groundgame) de Socialist Alternative pour expliquer les victoires de Kshama. Bien que nous soyons extrêmement fiers de notre effort sans précédent pour convaincre de participer aux élections et pour collecter un million de dollars de fonds de solidarité, tout cela découle directement de notre politique socialiste révolutionnaire dynamique.

Vaincre les capitalistes exige un mouvement de masse actif. Le soutien passif aux idées socialistes ou à des politiques spécifiques de la classe ouvrière ne suffit pas pour remporter des victoires qui peuvent avoir un impact positif sur nos vies et porter un coup aux comptes en banque des milliardaires. Nous devons nous battre sans ambiguïté pour les besoins des travailleurs et travailleuses, des jeunes et des opprimé·es afin qu’ils et elles s’investissent eux et elles-mêmes dans la lutte pour la victoire. Cela s’exprime en partie dans les revendications combatives d’une campagne, à l’image de notre revendication d’un contrôle des loyers pour laquelle nous sommes passé·es à l’offensive malgré le fait que la campagne de solidarité contre la procédure de destitution était par essence une campagne défensive. Nous sommes également passé·es à l’offensive contre cette attaque de la droite pour souligner à quel point il était crucial pour les travailleurs et travailleuses de conserver la seule voix à l’hôtel de ville prête à se battre pour nous.

Plus de 1500 personnes du district 3 de Seattle se sont portées volontaires d’une manière ou d’une autre pour participer à la campagne de solidarité avec Kshama. Beaucoup d’entre elles ont rempli des «cartes d’engagement» pour discuter de l’élection et faire voter au moins trois proches ou collègues. De plus, nous ne nous sommes pas concentré·es uniquement sur les électeurs et électrices probables. Le taux de participation au référendum révocatoire des 18-25 ans a été bien plus élevé que lors de l’élection générale de novembre! Cela a été notamment rendu possible grâce à plus de 1700 nouvelles inscriptions sur les listes électorales grâce à nos efforts ainsi qu’à une orientation vers les étudiants et étudiantes, qui ne votent normalement pas aux élections locales. L’inscription de nouveaux électeurs et électrices est particulièrement cruciale pour les locataires, souvent contraint·es de déménager en raison de la hausse vertigineuse du coût du logement, car Seattle dispose d’un système de vote par correspondance.

Contrairement aux campagnes électorales de gauche qui promettent des victoires sur base du vote, nous avons répété à tous et toutes nos partisan·es que nous avions besoin qu’ils fassent plus que simplement voter. Nous avons demandé au moins trois fois à tous nos sympathisant·es rencontré·es au porte-à-porte ou en déposant des affiches s’ils et elles étaient prêt·s à faire un don à la campagne, en insistant sur les dépenses de la droite et des dirigeants d’entreprise. Nous avons battu tous les records pour une élection à Seattle en réunissant plus de 5000 donateurs et donatrices directement issus de la circonscription 3.

Alors que de nombreuses campagnes progressistes se concentrent sur les électeurs et électrices «probables», nous avons augmenté le taux de participation dans les logements publics et les communautés marginalisées. Dans un immeuble à forte concentration est-africaine, le taux de participation a été presque dix fois supérieur à celui de l’élection générale! Nous disposions de matériel de campagne en huit langues et avons mené des actions de sensibilisation spécialisées auprès de nombreuses communautés dont l’anglais est souvent la deuxième langue. De plus, nous avions prévu des stations d’impression de bulletins de vote pour que les travailleurs et travailleuses et les jeunes puissent voter sur place.

Toutes ces réalisations organisationnelles étaient nécessaires pour gagner, et elles découlent toutes de l’orientation ouvrière du marxisme authentique. Plusieurs militants et militantes ont également été impressionné·es par la discipline de notre campagne qui découle également de notre politique révolutionnaire; nous savons qu’il faudra une organisation soudée pour vaincre efficacement toutes les forces que le capitalisme nous envoie. Il s’agissait d’une campagne combative visant à transformer un soutien passif en une lutte active contre les grands propriétaires, les promoteurs immobiliers et les dirigeants d’entreprise qui dominent l’establishment politique. Notre message politique a été un élément décisif de notre victoire.

Nommer les ennemis de classe

Tout comme le bureau de Kshama le fait depuis plus de huit ans, nous étions prêt·es à nommer et à faire honte aux partisans et partisanes de la procédure de destitution. Alors que de nombreuses campagnes progressistes et même socialistes évitent souvent de polariser la discussion contre nos ennemis de classe et les mauvais dirigeants du mouvement social, nous étions fiers·ères des adversaires que nous nous sommes faits.

Dès le début, nous avons dit la vérité sur le fait que la procédure de destitution était une campagne de droite, même si cela a mis certaines personnes en colère. Deux des accusations de la campagne de révocation étaient une attaque contre le mouvement Black Lives Matter et les 20 millions de personnes qui ont participé aux manifestations pour demander justice pour George Floyd. L’autre concernait l’utilisation de notre bureau de conseil socialiste pour construire le mouvement Tax Amazon, qui avait connu un grand succès. Trop souvent, les progressistes sont sur la défensive lorsqu’ils et elles sont attaqué·es par l’establishment politique. Nous avons fait tout le contraire et dit aux gens que Kshama et notre mouvement n’avaient rien à cacher, aucun regret, et que ces accusations étaient de droite. Nous avons souligné le soutien des grandes entreprises pour la destitution et leur motivation à renverser notre réélection en 2019. Nous avons également souligné que les tribunaux ne sont pas du côté des travailleurs et travailleuses et la nature antidémocratique du processus de destitution.

Alors que les accusations de droite de la campagne de révocation étaient claires tout au long de la campagne, nous avons également utilisé le slogan «révocation de droite» (rightwing recall) sur base de notre prédiction politique de la façon dont la campagne se déroulerait. Alors qu’au départ, la campagne de révocation refusait les dons de donateurs de droite notoires, comme le milliardaire et promoteur immobilier Martin Selig, par ailleurs ardant partisan de Trump. Nous savions qu’ils devraient de plus en plus s’appuyer sur le soutien de la droite étant donné leur base peu profonde à Seattle. Après des mois passés à dire que la procédure était engagée par la droite, leur directeur de campagne, qui ne pouvait pas gérer les questions difficiles des journalistes progressistes, a commencé à apparaître sur des talk-shows de droite pour disposer d’interviews bienveillantes sur une base hebdomadaire. Les donateurs de droite (plus de 130 donateurs de Trump et plus de 500 donateurs républicains) ont commencé à affluer, et ils ont même accepté un nouveau don de Selig lui-même! L’utilisation du slogan «révocation de droite» dès le début a positionné notre campagne pour scandaliser une couche d’électeurs et d’électrices du «centre mou».

Nous avons également prédit que la campagne de révocation aurait recours à la suppression d’électeurs et d’électrices comme seule voie possible vers la victoire. Nous avons recueilli plus de 3000 signatures pour que la révocation soit inscrite sur le bulletin de vote, avec Kshama signant elle-même la pétition de façon bien visible! Si nous avons procédé de la sorte, c’était pour dénoncer le plus fortement possible cette campagne de la droite qui a sciemment évité de mettre la question sur le bulletin de vote des élections générales du 2 novembre, lorsque le taux de participation devait être le plus élevé et alors que les habitants et habitantes de Seattle devaient élire le maire et de nombreux autres postes de la ville et du comté. Cette tactique a permis de démontrer sans l’ombre d’un doute que la campagne de révocation était une tentative de suppression d’électeurs et d’électrices et a donné plus de crédibilité à notre slogan qualifiant la campagne de révocation de droite malgré les objections de nombreux riches libéraux.

Tout en étant obligé·es de mener une lutte contre la révocation, nous avons également continué à nous concentrer sur la construction de mouvements sociaux pour les travailleurs et travailleuses et les locataires, même lorsque cela empiétait sur notre campagne de terrain. Le bureau de Kshama et Socialist Alternative se sont mobilisés pour une législation historique sur les droits des locataires en 2021 et ont mené une lutte contre les augmentations de loyer à Rainier Court (un ensemble d’immeubles d’habitation situés en dehors du district de Kshama). En plus de cela, nous avons recueilli plus de 15 000 signatures pour le contrôle des loyers et construit un rassemblement de centaines de personnes par une journée pluvieuse au plus fort de notre lutte contre la procédure de révocation. La lutte des classes ne s’arrête pas, et nous ne faisons pas de pause pour des considérations électorales; nous savons aussi qu’une ambiance de confiance envers les mouvements sociaux serait de nature à aider les perspectives électorales des socialistes.

Le rôle de Kshama et de Socialist Alternative dans la grève des charpentiers de l’État de Washington, menée par la base, est peut-être le plus important pour la lutte des classes, mais aussi le plus controversé. Cette grève, dont les dirigeants du syndicat n’ont jamais voulu, a eu lieu après que les travailleurs et travailleuses ont rejeté quatre accords de principe négociés par les permanents du syndicat. Les dirigeants du syndicat ont organisé des piquets de grève inefficaces qui n’ont pas permis de fermer un seul site de travail. Après quelques jours de cette situation, les travailleurs et travailleuses ont commencé à organiser leurs propres piquets de grève militants. Le bureau de Kshama a joué un rôle important dans cette grève, au grand dam de ces dirigeants syndicaux. Si l’issue de la grève n’a pas été une victoire décisive, elle a contribué à ouvrir la voie aux futures batailles syndicales qui s’annoncent, et Kshama est en train d’introduire une législation pour répondre à l’une des demandes des travailleurs et travailleuses: que les patrons paient les frais de stationnement très coûteux de Seattle. Ceux-ci absorbent une part importante du salaire quotidien des travailleurs et travailleuses.

Socialistes et syndicats

Nous sommes fiers·ères d’avoir obtenu plus de 20 soutiens syndicaux locaux pour la campagne de solidarité avec Kshama, et cet effort a été soutenu par 600 soutiens de travailleurs et travailleuses de base du mouvement syndical de Seattle. Bien qu’il y ait quelques dirigeants syndicaux combatifs à Seattle, beaucoup d’autres n’ont soutenu notre campagne qu’à contrecœur en raison de la pression exercée par la base. Parfois, même après que les syndicats aient soutenu notre lutte contre la révocation, il fallait une proposition des militants et militantes de la base (souvent des membres ou sympathisant·es de Socialist Alternative) pour que les syndicats investissent des ressources dans la lutte.

C’est un microcosme de la situation actuelle du mouvement syndical. Des syndicats combatifs sont désespérément nécessaires alors que les milliardaires amassent des richesses pendant que la planète brûle. Le mouvement ouvrier est également plus populaire que jamais, et des signes de lutte émergent. Pourtant, dans pratiquement tous les combats menés pendant le mois d’octobre (surnommé «striketober», une contraction entre «grève» et «octobre»), les dirigeants syndicaux ont freiné la lutte alors que les travailleurs et travailleuses de la base souhaitaient un combat plus déterminé. Comme par le passé, les militants et militantes socialistes peuvent jouer un rôle important dans le monde du travail si nous offrons une voie claire pour gagner. Cela signifie qu’il ne faut pas hésiter à critiquer les dirigeants syndicaux lorsqu’ils commettent des erreurs ou trahissent carrément la classe ouvrière.

Socialist Alternative était fière de présenter une résolution à la convention nationale des Socialistes Démocrates d’Amérique (DSA) l’été dernier, arguant que les dirigeants syndicaux sont le principal obstacle qui empêche le mouvement de progresser. Bien que notre résolution n’ait finalement pas été adoptée, les événements ont prouvé que cette perspective était correcte. Bien que Kshama soit une présence constante dans les luttes des travailleurs et travailleuses de Seattle, une pression énorme a été exercée sur elle au fil des ans pour qu’elle modère ses critiques à l’égard des dirigeants syndicaux. Cependant, les socialistes ont le devoir d’indiquer le chemin de la victoire dans chaque mouvement, même si cela conduit à des débats acerbes.

Les dirigeants syndicaux combatifs dont l’approche repose sur la lutte des classes, même lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec Socialist Alternative, ne craignent pas la critique lorsqu’ils valorisent un débat ouvert et honnête dans notre mouvement. Cependant, de nombreux dirigeants syndicaux, même ceux des syndicats qui ont soutenu la campagne de solidarité de Kshama, n’étaient pas d’accord avec notre approche de la grève des charpentiers, des travailleurs et travailleuses d’UPS avant cela ou encore notre opposition au contrat du syndicat des flics qui était largement contesté par les dirigeants des communautés marginalisées.

Certains des dirigeants syndicaux les plus conservateurs, en particulier dans les métiers du bâtiment, ont ouvertement soutenu la campagne de révocation. Ils ont même aidé à mettre en place un CAP pour tenter de destituer Kshama et ont fait des dons aux mêmes CAP que les patrons du bâtiment détestés, l’Associated General Contractors of America. Nous avons publiquement dénoncé ces dirigeant et avons clairement exprimé nos désaccords. De nombreux responsables syndicaux ont vivement désapprouvé notre approche. Cependant, nous avons pour principe de dire la vérité à la classe ouvrière, et nous le ferons à nouveau.

Malheureusement, l’approche combative adoptée par Socialist Alternative pour reconstruire un mouvement ouvrier combatif contraste avec une grande partie de la gauche. Par exemple, la campagne d’India Walton pour la mairie de Buffalo a été sapée par la direction du syndicat qui a massivement soutenu son adversaire sortant. Au lieu de construire agressivement le soutien de la base pour s’opposer aux dirigeants syndicaux conservateurs, sa campagne a reculé devant ce combat et n’a pas réussi à polariser suffisamment contre l’establishment démocrate. Au lieu de cela, Mme Walton s’est concentrée sur la promotion de son soutien à Chuck Schumer, démocrate de premier plan et complice des entreprises, dans les dernières semaines de la campagne.

Le rôle honteux des responsables démocrates

Kshama se présente ouvertement comme membre de Socialist Alternative, et elle est connue pour son plaidoyer en faveur d’un nouveau parti de masse des travailleurs et travailleuses et d’une rupture claire avec les démocrates. Sur cette base, nous avons néanmoins remporté le soutien écrasant des militants et militantes démocrates locaux dans le 43e district législatif, par une majorité de 83%. Seattle est quelque peu unique en ce sens que les structures locales du parti démocrate ont réellement des militants et militantes. Nous y avons trouvé un certain soutien pour les idées socialistes au fil des ans. Ce n’est pas le cas des partis démocrates de la plupart des villes qui sont souvent des coquilles vides sans militants et militantes qui ne servent que les besoins des politiciens carriéristes.

Kshama et Socialist Alternative sont également fiers d’avoir reçu le soutien de Bernie Sanders, Noam Chomsky et d’autres personnalités nationales, en plus des racines profondes que nous avons dans le district 3 et dans le reste de Seattle.

Malgré le soutien important des électeurs et électrices et des militants et militantes démocrates de base, nous avons été confronté·es au silence de la plupart des élu·es démocrates (à quelques exceptions près au niveau de l’État et du comté). Il est honteux que pas un·e seul·e membre démocrate du conseil de ville n’ait soutenu Kshama, pas même les démocrates progressistes comme Tammy Morales et Teresa Mosqueda. Et ce, malgré les tentatives répétées de notre campagne et les efforts de bonne foi pour travailler avec les progressistes là où nous sommes d’accord. En même temps, Kshama n’a jamais retenu ses critiques lorsqu’elles étaient justifiées, et nous pensons que d’autres élu·es devraient faire de même lorsqu’ils sont confronté·es à des démocrates progressistes qui ne défendent pas systématiquement les travailleurs et travailleuses.

Les démocrates progressistes ont fait piètre figure lors des élections de novembre à Seattle. Les travailleurs et travailleuses en ont assez des mots à la mode «woke» des politiciens et politiciennes qui ne sont pas lié·es à des demandes concrètes comme le contrôle des loyers et l’imposition des riches. Les démocrates de l’establishment ont saisi l’ouverture, soutenus par des millions de dollars de CAP d’entreprises. Alors que les représentants des entreprises, comme le maire élu Bruce Harrell, se sont appuyés sur la répression pour faire face à la crise du logement à Seattle, la progressiste Lorena Gonzalez, soutenue par les travailleurs et travailleuses, n’a pas réussi à fournir un semblant d’alternative, et a fini par faire une série de gestes désespérés qui se sont retournés contre elle. Gonzalez a non seulement évité de mentionner le contrôle des loyers ou d’autres demandes de la classe ouvrière, mais elle n’a pas non plus défendu le mouvement Black Lives Matter. Elle a également refusé de dénoncer le soutien des grandes entreprises et le soutien massif des CAP à son adversaire, probablement parce qu’elle ne voulait pas se mettre à dos les grandes entreprises. Harrell a remporté une victoire écrasante.

Leçons pour les DSA

Malheureusement, les candidates soutenues par les DSA, Nikkita Oliver et Nicole Thomas-Kennedy, ont toutes deux perdu à Seattle en novembre. Nicole Thomas-Kennedy a été battue par un républicain (le premier élu de Seattle en 30 ans) pour le poste de procureur de la ville, et cela a été alimenté en partie par la réaction de la droite contre BLM. Nikkita Oliver, dirigeante du mouvement BLM soutenue par Kshama, a également perdu sa course, cette fois face à un démocrate de l’establishment. Malheureusement, Nikkita Oliver n’a pas vraiment fait campagne sur le contrôle des loyers, sur la taxation des grandes entreprises ou sur d’autres revendications de la classe ouvrière, se contentant de slogans vagues.

Il est clair que ce qui s’est passé à Seattle, avec le contraste entre les résultats des élections de novembre et de décembre, contredit les affirmations de certains membres du mouvement socialiste selon lesquelles la politique indépendante en dehors du parti démocrate est une «condamnation à mort». Les deux candidats (Oliver et Thomas-Kennedy) qui bénéficiaient du soutien de l’establishment démocrate progressiste de Seattle ont perdu, et la marxiste indépendante, Kshama Sawant, a gagné. Bien que l’indépendance politique ne se traduise pas nécessairement par un succès électoral, cela démontre qu’il est faux de dire que se présenter en tant que démocrate est une voie plus facile pour obtenir un changement socialiste. Et cela ne se limite pas aux élections – le fait d’éviter de contrarier les grandes entreprises et l’establishment politique pendant les élections se poursuit pratiquement toujours par un échec dans la construction de mouvements et la lutte pendant le mandat. Notre seul bureau de conseil marxiste à Seattle a remporté plus de gains historiques significatifs pour les travailleurs et travailleuses, comme le salaire minimum de 15 dollars et la taxe Amazon, que n’importe quel·le autre élu·e socialiste autoproclamé·e, y compris ceux et celles qui ont les ressources et les plateformes d’un bureau national.

En dernière analyse, le parti démocrate est une barrière pour les travailleurs et travailleuses, les opprimé·es et les jeunes qui tentent de changer la société. Kshama se présente indépendamment des Démocrates pour être un exemple brillant qu’un parti de la classe ouvrière est possible et nécessaire. Au lieu de promettre des réformes si elle est élue, Socialist Alternative pointe toujours vers les mouvements qui seront indispensables pour remporter des victoires.

L’élection du maire de Buffalo en novembre montre également que les socialistes ne peuvent pas avoir un «raccourci» vers le succès en se présentant aux primaires du parti démocrate. India Walton a gagné la primaire contre le titulaire, mais a été battue dans l’élection générale par une campagne menée par ce même titulaire!

Les DSA s’efforcent de trouver un moyen de tenir les élu·es responsables, comme le montre la récente trahison de Jamal Bowman et le débat continu à ce sujet au sein des DSA. Cela devrait être une discussion continue, et de simples réponses organisationnelles ne seront pas suffisantes. Une analyse approfondie et un plan d’action sont nécessaires pour que les socialistes utilisent efficacement les fonctions électives pour construire des luttes fructueuses et ouvrir la voie à un nouveau parti de masse de la classe ouvrière. Socialist Alternative aimerait approfondir sa contribution à cet important débat au sein des DSA et de la gauche au sens large, et notre travail et notre expérience à Seattle nous donnent un aperçu unique de cette discussion.

Vers la victoire finale

Bien qu’il y ait actuellement une accalmie dans les manifestations de rue, la société est profondément polarisée et des luttes de masse sont à l’horizon. La gauche socialiste peut se développer si nous indiquons une voie à suivre pour le mouvement ouvrier et la lutte contre la menace populiste croissante de la droite.

Concrètement, le droit à l’avortement est directement menacé. Les socialistes doivent être à l’avant-garde de la lutte pour défendre et étendre les droits reproductifs. Si la gauche reste à l’écart des mouvements ouvriers et féministes en 2022, elle sera conduite dans des impasses et des défaites par les démocrates et les bureaucrates. Au lieu de cela, les socialistes devront faire des propositions audacieuses et concrètes pour élargir une lutte prête à prendre les mesures déterminées pour perturber le système capitaliste.

Ce ne sont pas seulement les élections, mais la lutte de classe et sociale, qui peuvent jeter les bases d’un nouveau parti pour les travailleurs et travailleuses. Les travailleurs et travailleuses produisent tout, distribuent tout, construisent tout, nettoient tout, soignent les malades, enseignent aux enfants et fournissent tous les services. Ce système ne peut pas bouger sans nous. Nous pouvons le mettre à plat et construire un nouveau monde basé sur les besoins de l’humanité et de la planète, et non sur la cupidité de quelques-un·es. Au niveau international, nous avons besoin d’un monde basé sur la solidarité et la démocratie, dans lequel les grandes entreprises et les ressources du monde sont détenues et contrôlées démocratiquement. Nous pouvons gagner un monde socialiste si nous nous organisons, et cette élection est une contribution importante mais modeste à ce processus.

Comme l’a dit Kshama en annonçant notre victoire, «Si une petite organisation socialiste révolutionnaire peut battre les entreprises les plus riches du monde ici à Seattle, encore et encore, vous pouvez être sûrs que le pouvoir organisé de la classe ouvrière au sens large peut changer la société.» Rejoignez-nous!

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