La course à l’espace des milliardaires : Des projets vaniteux dans un monde de pénurie

Il est dommage que Jeff Bezos n’ait été dans l’espace que trois minutes. S’il y était resté quelques heures, il aurait découvert que les astronautes sont les seuls à avoir des toilettes encore pires que celles des chauffeurs d’Amazon. Plus de 158 000 personnes ont signé la pétition Ne laissez pas Jeff Bezos revenir sur Terre pour exprimer leur colère face à l’accaparement de richesses et aux conditions cruelles des employé⋅es et sous-traitants d’Amazon.

La supériorité du secteur privé? 

En 1957, le premier satellite artificiel, Spoutnik, a été lancé depuis l’Union soviétique. En 1961, le premier humain, Youri Gagarine, a suivi. Il s’agit d’une réussite incroyable pour un État qui, 20 ans auparavant, avait subi l’occupation nazie et la perte de 27 millions de vies humaines. Trente ans auparavant, c’était un pays semi-féodal avec un analphabétisme de masse. 

Malgré la domination monstrueuse et la dictature d’une élite bureaucratique, l’Union soviétique était une économie où les relations de propriété capitaliste étaient abolies. Elle reposait sur la propriété et la planification par l’État de ses principales ressources. La prise de décision économique n’était pas fondée sur les intérêts du profit privé. Le Spoutnik, qui a été lancé des décennies avant que Bezos et ses semblables ne s’envolent dans l’espace, a montré la supériorité potentielle d’une économie basée sur la planification plutôt que sur le chaos du système du «libre marché». Pour des individus capitalistes, envoyer des gens dans l’espace ne permettrait pas de réaliser des bénéfices à court terme. Ces personnes n’investiraient donc pas dans un tel projet. 

Même aux États-Unis, le pays de la «libre entreprise» et l’économie capitaliste la plus riche du monde, l’exploration spatiale n’a été rendue possible que grâce aux fonds du secteur public. Mais ses anciens projets spatiaux menés par l’État sont des dinosaures. Le capitalisme spatial (privé) impitoyable est la voie à suivre. L’appât du gain nous conduira vers les étoiles. L’année dernière, Elon Musk a envoyé une fusée à partir d’une institution financée par le secteur public (le Centre spatial Kennedy) jusqu’à une autre (la Station spatiale internationale). C’est vrai : il n’a fallu qu’un demi-siècle au secteur privé pour rattraper le secteur public (tout en utilisant le secteur public comme une béquille).

Le gaspillage du système 

Pendant ce temps, Richard Branson et Jeff Bezos se sont affrontés pour être le premier milliardaire dans l’espace. Branson a fait tout son possible pour se rendre dans l’espace le 11 juillet, juste avant le lancement prévu par Bezos, grâce à un vol moins coûteux et moins impressionnant. Bezos a tweeté ses félicitations, mais il était probablement très en colère. 

En 1969, l’année du premier alunissage, Gil Scott-Heron chantait le contraste entre les énormes richesses dépensées dans la course à l’espace et les conditions de vie des personnes noires vivant dans des taudis : 

A rat done bit my sister Nell.
(with Whitey on the Moon)
Her face and arms began to swell.
(and Whitey’s on the Moon)
I can’t pay no doctor bill.
(but Whitey’s on the Moon)
Ten years from now I’ll be paying still.
(while Whitey’s on the Moon)

Des gens l’ont accusé d’être acerbe. Mais en fait, Gil Scott-Heron était trop optimiste. Cinquante-deux ans plus tard, les gens ne peuvent toujours pas payer leurs factures médicales. Pendant ce temps, des super riches vont dans l’espace. 

Et cette nouvelle «course à l’espace» est tellement gaspilleuse et stupide que même Gil Scott-Heron en perdrait ses mots. Dans les années 1960, on pouvait au moins faire valoir que cela servait la cause de la science et le bien de l’humanité. Il y avait beaucoup d’inspiration et d’idéalisme authentiques, et cela montrait les réelles possibilités technologiques de l’humanité. 

Mais la «course à l’espace» actuelle est un exercice de relations publiques. Elle se produit pour que les milliardaires puissent poser sur des photos en combinaison spatiale comme des astronautes de cinéma, avec un œil sur leurs retweets et l’autre sur leur valorisation boursière. Dans les reportages, l’accent est mis sur les «droits de vantardise» (bragging rights), et non sur l’ultime frontière ou le destin de l’humanité. 

Le battage publicitaire de Virgin 

La méthode de Richard Branson consiste à apposer la marque Virgin sur n’importe quel produit afin que les gens l’achètent par reconnaissance du nom. Il construit cette notoriété par des fanfaronnades et des cascades – comme voler à 80 km d’altitude afin de prétendre être un explorateur de l’espace. L’idée est que le client dise : «Qu’est-ce que c’est que ça, une cryptomonnaie de marque Virgin? Ah oui, Virgin. Ceux qui sont allés dans l’espace.» Mais, 60 ans après Youri Gagarine, et pas aussi haut que lui, et pas aussi longtemps.

Il y a un objectif pratique à la course à l’espace des milliardaires. Mais ce n’est pas pour la science ou l’humanité. Il s’agit de créer un nouveau marché touristique dont l’argument de vente numéro #1 est que 99% de l’espèce humaine ne peut pas se le permettre. Virgin Galactic (quel nom grandiose) a déjà vendu 600 billets à 200 000 $ chacun et Bezos a mis aux enchères un siège dans son vaisseau pour 28 millions $. 

Avant d’avoir réalisé son vol, Bezos a déclaré : «Si vous voyez la Terre depuis l’espace, cela vous change. Cela change votre relation avec cette planète, avec l’humanité. C’est une seule Terre.» De plus en plus de gens riches vont s’envoler dans l’espace au cours des prochaines années. À leur retour sur terre, ils se livreront à toutes sortes de clichés ennuyeux et de fausse modestie irritante. Mais si Bezos veut vraiment vivre une expérience d’humilité, il devrait essayer d’utiliser une bouteille ou un sac en plastique comme toilettes

Certaines personnes se plaignent que les milliardaires nous «laissent derrière» eux et s’envolent vers les étoiles au lieu de résoudre les problèmes ici sur terre. Mais, c’est faux. Tout d’abord, les riches profitent de la plupart des problèmes et peuvent s’acheter une voie de sortie pour en éviter d’autres. Il est donc évident qu’ils ne vont pas les résoudre. Deuxièmement, il faut une quantité incroyable de travail ici sur la planète Terre pour maintenir une personne en vie dans l’espace. Sur Terre, ces milliardaires seraient très pauvres sans le travail des milliers de personnes qui travaillent pour eux. Dans l’espace, ils ne seraient pas pauvres, ils seraient morts. Ils ne peuvent donc pas «nous laisser derrière». Troisièmement, ils ne sont pas en train de créer des colonies Ayn Rand sur Mars. Ils font juste flotter en orbite pendant quelques minutes. Même avec toute leur richesse, c’est le mieux qu’ils puissent faire. 

Une autorité en perte de vitesse 

Les projets et entreprises de prestige sont liés à la psyché de notre classe dirigeante. C’est une façon de renforcer leur autorité déclinante et de dominer le reste des simples mortels. Cela est particulièrement nécessaire dans une période de crise sans fin causée par leur système capitaliste, qu’elle soit économique, écologique ou sociale. N’oublions pas qu’il s’agit d’un système qui peut envoyer des milliardaires dans l’espace pendant que 785 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. 

Le règne de ces milliardaires et du capitalisme doit prendre fin. Nous avons besoin d’un monde socialiste dans lequel la technologie peut être utilisée, grâce à la propriété publique et à la planification démocratique par les masses laborieuses, pour transformer nos vies de manière spectaculaire, tout en aidant notre belle planète à se rétablir et se préserver.

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