La lutte contre les hausses de loyer fait chuter le gouvernement suédois

10 min de lecture

Le lundi 21 juin 2021 est maintenant un jour historique en Suède. Pour la première fois, le Riksdag (parlement suédois) a défait un premier ministre suite à un vote de non-confiance. C’est la lutte de terrain contre la hausse des loyers au prix du marché qui a eu raison du gouvernement. Il est tombé en raison de ses propres politiques de droite.

Dès 8h le lundi matin, des activistes de la campagne de terrain No to market rents (Non aux loyers au prix du marché) – le mouvement de contestation à l’avant-garde de cette résistance –  se sont réunis à Mynttorget, à l’extérieur du Riksdag à Stockholm, pour soutenir la motion de non-confiance. 

Des discours et des chants comme «Nous stopperons les augmentations de loyers, maintenant!» et «Nos loyers sont trop chers — refusons, refusons les loyers au prix du marché!» ont résonné sur la place publique durant l’attente de l’adoption de la motion de non-confiance. L’atmosphère était combative. Parmi les participants et les participantes à la manifestation, il y avait un sentiment d’être sur le point de remporter une victoire importante.

En revanche, le principal journal libéral, Dagens Nyheter, a conclu que «la plus importante réforme du logement de la décennie a échoué aujourd’hui». Dans cette lutte, les socialistes et les membres de l’ISA à Rättvisepartiet Socialisterna ont joué un rôle clé.

L’accord de janvier

Le gouvernement du premier ministre Stefen Löfven, partagé entre le Parti social-démocrate et le Parti vert, a été formé après 131 jours de négociations à la suite des élections de septembre 2018. Il a été fondé sur «l’Accord de janvier» constitué de 73 points d’accord entre les deux partis libéraux. Cette entente incluait un certain nombre d’attaques néolibérales et anti-ouvrières. Il s’agit par exemple de politiques facilitant les licenciements pour les employeurs, l’abolition d’un impôt spécial sur les hauts revenus, un accord pour ne pas limiter les sociétés privées à but lucratif dans le secteur de l’aide sociale. L’Accord permettait aussi la privatisation du secteur public et l’augmentation des subventions aux services domestiques pour les riches. 

Notre parti — Rättvisepartiet Socialisterna (RS) ISA en Suède — a fait campagne dès le premier jour contre l’Accord, contre un gouvernement formé sur la base de cet accord, et a plaidé pour une nouvelle élection. Nous avons demandé à l’Union des locataires de prendre l’initiative en convoquant des réunions de masse et une journée nationale de protestation. Le Parti de gauche, cependant, n’a pas voté contre le nouveau gouvernement. Il a argumenté qu’un gouvernement social-démocrate était un moindre mal face à l’alternative de droite, incluant le parti raciste les Démocrates de Suède. Cela a été fait en dépit du fait qu’un paragraphe de l’Accord disait que le Parti de gauche ne devrait avoir aucune influence dans la politique suédoise pendant le mandat du gouvernement. Le Parti de gauche n’a pas été consultée sur l’Accord.

Sur la base de cet Accord, le nouveau gouvernement a mis en œuvre un programme plus à droite encore que celui des gouvernements de droite de 2006 à 2014. En plus des points déjà mentionnés, ils ont considérablement augmenté le budget militaire, restreint le droit de grève et poursuivi des politiques anti-réfugiés comprenant des déportations de masse.

La goutte qui a fait déborder le vase

Les locateurs, les propriétaires et les partis de droite veulent depuis longtemps ajuster le coût des loyers au prix du marché. Les politiques de logement des années 1945-1980 ont été progressivement abandonnées. Les logements sociaux ont été largement privatisés, la planification étatique a été abolie et les subventions ont disparu. Néanmoins, il existe toujours des limitations sur le prix des loyers. Elles sont fondées sur un système de négociations entre, d’une part, le Syndicat des locataires et, d’autre part, la Fédération de la propriété immobilière et les sociétés de logement public.

L’Accord de janvier prévoyait une hausse des loyers au prix du marché pour les nouveaux logements. C’est-à-dire qu’il offrait le droit aux propriétaires de fixer le loyer au prix voulu sans négociation. Cela ouvre la porte à la hausse des loyers au prix du marché pour tous les appartements locatifs.

Notre parti, RS, a identifié très tôt cet enjeu comme étant une question sur laquelle se mobiliser et faire campagne. Le mécontentement croissant qui bouillonne dans la société – contre les inégalités croissantes et l’aggravation constante des conditions de vie par les coupures et la privatisation – pouvait être canalisé par cet enjeu. Déjà, des augmentations de loyer de 40 à 60% ont été introduites dans des zones où des sociétés privées faisaient de fausses «rénovations». C’est dans ce contexte que nos membres de certaines communautés, notamment à Göteborg et à Stockholm, ont mobilisé les locataires et obtenu des victoires.

Déjà au printemps 2019, nous organisions efficacement de grandes mobilisations à Göteborg et à Stockholm contre les nouvelles propositions de loyers au prix du marché.

Lorsque le Syndicat des locataires au niveau national a refusé de se joindre à la campagne, qu’i la refusé de mettre en place une résistance sérieuse et qu’il a plutôt choisi d’expulser le président du Syndicat des locataires de l’ouest de la Suède, le membre de RS Kristofer Lundberg, la campagne a pris de nouvelles initiatives.

Au début de 2021, la campagne Non aux loyers au prix du marché s’est intensifiée. Nous savions que le rapport officiel du gouvernement suédois sur les loyers au prix du marché devait être présenté à la fin du mois de mai. De nombreux syndicats de locataires locaux et activistes ont rejoint la campagne, tout comme la majorité de la gauche, y compris des instances du Parti de gauche.

Cette campagne est devenue le plus grand mouvement de résistance nationale au gouvernement. Des comités locaux se sont constitués dans tout le pays. Des réunions de masse sur Zoom ont eu lieu à partir de janvier. Le 18 avril, 160 manifestations locales ont été organisées, limitées par les restrictions de la COVID-19, mais bien couvertes par la presse locale et dans les médias sociaux.

Du 3 au 5 juin, de nouvelles journées de protestation ont été organisées après la présentation du rapport. Cette fois-ci, les médias nationaux ont décidé de couvrir l’enjeu. Des masses de locataires ont alors pris conscience de la menace. L’augmentation du prix des loyers de plus de 40% à Helsinki, en Finlande, suite à l’introduction des prix du marché est devenue bien connue.

La campagne et l’enthousiasme ont également mis de la pression sur le Parti de gauche et le Syndicat des locataires. Par exemple, beaucoup d’activistes du Parti de gauche et du Syndicat des locataires de Stockholm ont été actifs et actives. L’ensemble du Parti de gauche de la région de Stockholm s’est affilié ainsi que les principaux districts du Syndicat des locataires de Stockholm. Dans d’autres grandes villes, dont Göteborg, le Parti de gauche n’a pas pris une part active dans la campagne. Le niveau d’activité et le degré d’intégration du Parti de gauche dans l’establishment bourgeois varient considérablement dans le pays.

La pression de la base et la venue rapide des prochaines élections d’ici un an ont poussé le Parti de gauche à saisir sa chance pour se venger de son rôle humiliant de «paillasson du gouvernement». Le parti s’en est tenu à une «ligne rouge» et a menacé de retirer son appui au gouvernement si la hausse des loyers au prix du marché était proposée.

Manœuvres de dernière minute

La tentative du gouvernement de présenter l’Accord comme une «proposition limitée» n’a servi qu’à couvrir l’échec de la construction de nouveaux logements. Tout le monde a compris qu’il ne s’agissait que de la première étape. Si cet Accord était limité, alors pourquoi le gouvernement a-t-il risqué son propre avenir politique?

Après plusieurs compromis avec le gouvernement, le Parti de gauche s’est enfin tenu debout. Plusieurs ont également vu à travers le jeu du gouvernement qui a tenté une deuxième ronde de négociations entre le Syndicat des locataires et les sociétés immobilières. De telles «négociations» auraient eu lieu sous la menace de la hausse des loyers au prix du marché.

Le vote de non-confiance a également été appuyé par les partis d’opposition brun-bleu – le Parti modéré, les Démocrates-chrétiens et les racistes des Démocrates de Suède. Cette situation a été utilisée dans les médias pour prétendre que la gauche a soutenu ces partis ou leur a ouvert la voie pour former un nouveau gouvernement.

Mais ce sont précisément les politiques du gouvernement actuel qui ont ouvert la porte à la droite. Ces partis ont exploité le mécontentement en faisant des personnes immigrées et des quartiers ouvriers pauvres leurs boucs émissaires. La véritable responsabilité pour la destruction des services publics revient pourtant aux banques, aux riches et à leurs partis politiques.

C’est avec le genre de campagnes de terrain que nous avons mis sur pied que nous pouvons affronter la droite. Cette victoire au premier round de la lutte contre la hausse des loyers au prix du marché devrait être le début d’une campagne de masse contre l’ensemble des mesures de droite à venir.

La lutte continue

L’ex-premier ministre Stefan Löfven a maintenant une semaine pour annoncer s’il y aura une ronde des négociations ou des élections supplémentaires, ce qui n’est arrivé qu’une seule fois en Suède, en 1958.

La lutte a porté un coup fatal à l’Accord de janvier. Si Stefan Löfven doit revenir, la proposition de la hausse des loyers au prix du marché doit être retirée.

Durant cette crise gouvernementale, l’accent a été mis sur des enjeux de classe. L’ensemble de l’establishment a été secoué. Les loyers au prix du marché ont été la goutte qui a fait déborder le vase. Contrairement à tous les partis de droite, nous attendons avec impatience les élections.

L’opposition aux loyers au prix du marché et les événements du lundi 21 juin ont renforcé la confiance de la classe ouvrière et lui ont donné de l’espoir. Le meilleur scénario possible serait une élection où les partis contre les hausses de loyers et les politiques de droite seraient renforcés. La «Campagne contre les loyers au prix du marché» serait alors en partie réorganisée en une campagne électorale pour le Parti de gauche, mais continuerait d’organiser les manifestations de masse qui sont prévues pour septembre. Le Parti de gauche a gagné du soutien parmi les activistes en ce moment. Beaucoup de gens apprécient qu’enfin quelqu’un ait défendu les travailleurs et les travailleuses et se soit préparé à résister.

La période de calme dans la politique suédoise est définitivement terminée. La classe ouvrière au sens large a été inactive pendant une longue période. Elle n’est jusqu’ici pas encore entrée en action, mais demeure spectatrice des événements. Ce qui se passe maintenant a crée des ouvertures et des bouleversements importants.

Le rôle de Rättvisepartiet Socialisterna est de soutenir qu’un lien indestructible est nécessaire entre la lutte et l’alternative politique socialiste nécessaire. Le mouvement doit être élargi. La très importante question du logement doit être liée à d’autres questions tout aussi brûlantes comme l’éducation, les soins de santé et le climat. Dans le dialogue avec l’ISA, notre parti doit suivre de près les développements politiques de cet été et voir comment, tout en maintenant notre indépendance, nous pouvons étendre notre orientation au Parti de gauche.

Mots clés , , , , , .