Négo secteur public en santé: pour des grèves, blocages et occupations!

Après un an d’actions, les travailleurs et travailleuses de la santé s’arment désormais de mandats de grève dans le cadre des négociations qui les opposent à l’État québécois. Comme la loi sur les services essentiels restreint grandement l’exercice du droit de grève en santé, comment établir un réel rapport de force?   

Les syndicats d’un demi-million de travailleurs et de travailleuses du secteur public (éducation, santé, fonction publique) sont en négociation pour le renouvellement de leur contrat de travail depuis le 31 mars 2020, soit deux semaines après le début de l’état d’urgence sanitaire. La moitié de ces personnes travaillent dans le secteur de la santé (environ 250 000). 

«Nous étions en crise avant le COVID»

Des décennies d’austérité ont laissé le personnel des services publics sans moyens pour affronter la crise sanitaire. L’un des slogans aperçus lors des actions de l’an dernier soulignait que «Nous étions en crise avant le COVID». Par exemple, les montants donnés en assurance salaire (congé maladie) ont augmenté de 22% de 2014 à 2019.

Pendant la première vague de la pandémie, le quart des cas de COVID-19 au Québec a concerné des travailleurs et travailleuses de la santé. Dix-huit personnes en sont mortes. Le Canada a affiché «la proportion la plus élevée de décès survenus en soins de longue durée» de tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le Québec a été la province où la mortalité dans les centres de soins de longue durée a été la plus élevée au Canada.

Au moins deux intervenantes de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), une médecin et des préposés aux bénéficiaires (PAB) se sont suicidé⋅es pendant la pandémie. Il est encore difficile de faire une évaluation précise, mais une quantité innombrable de travailleurs et de travailleuses de la santé ont connu un choc post-traumatique à des degrés divers pendant cette crise.

Les conditions lamentables font en sorte qu’environ 10% des 76 000 membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) se trouvent en arrêt de travail. Il s’agit d’une hausse de 28% par rapport à 2019. De plus, près de 3 000 PAB nouvellement embauché⋅es ont démissionné au début septembre. 

 

Un été d’actions de visibilité

Malgré les difficultés, des travailleurs et des travailleuses de la santé se sont mobilisées dès la mi-mai, et ce, sans nécessairement attendre l’appel des directions syndicales. Les infirmières et les infirmières auxiliaires, pour qui le temps supplémentaire obligatoire (TSO) est un enjeu fondamental depuis longtemps, ont fait de nombreux sit-in pour le dénoncer. Ces sit-in se sont réalisés sur l’initiative des travailleuses, souvent sans même que le syndicat local ne le sache. Ils constituent une forme de grève de courte durée lors des changements de quart visant à exiger «de trouver du personnel maintenant» pour le quart suivant.

Il y a ensuite eu des actions de visibilité organisées par des syndicats locaux partout au Québec. Presque tous les établissements de santé ont connu au moins une manifestation pour davantage de personnel, pour davantage d’équipement de protection individuelle (ÉPI), pour la généralisation des primes COVID à tous les travailleurs et travailleuses du réseau de la santé ou pour exiger des augmentations salariales. Parfois, ces actions ont eu le consentement des gestionnaires qui voient bien que la situation est intenable.

Les actions débutées à l’été 2020 ont toutefois souffert de ne pas avoir été pensées dans le cadre d’un plan d’action national concerté entre les régions, les catégories d’emplois, les syndicats, etc. Ces actions visaient à faire pression sur le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) grâce à une visibilité publique. L’État-employeur est toutefois resté inflexible et maintient grosso modo son offre salariale d’avant la pandémie.

Le ton monte d’un cran durant l’automne

La seconde vague d’infections a ralenti les mobilisations durant l’automne. Mais les directions syndicales ont organisé de nombreux coups d’éclat. En octobre, la FIQ a bloqué deux ponts majeurs à Montréal et Québec. La FIQ est par la suite arrivée à une entente de principes sur les conditions de travail avec l’État-employeur le 8 décembre, après une première tentative rejetée par ses membres.

À l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), qui regroupe 60 000 membres, des actions de visibilité ont débuté tardivement cet automne. C’est aussi le cas des syndicats de la santé affiliés à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ).

De son côté, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) a occupé, dès le lendemain d’un énième blitz de négociation sans résultat au début novembre, les bureaux montréalais du Conseil du trésor (instance gouvernementale qui négocie avec les syndicats du secteur public). La CSN a aussi organisé une série d’actions durant l’automne comme la construction d’un mur de briques devant les bureaux de députés de la CAQ. La CSN représente presque la moitié des personnes syndiquées en santé et services sociaux au Québec.

Toutes ces actions sont toutefois arrivées tard dans l’année. Elles sont restées le fait d’une poignée de syndiqué⋅es. Elles ont servi à former et activer des syndicalistes libéré⋅es, mais se sont rarement adressées aux membres de la base.

Épuisé⋅es par les conditions de travail difficiles et l’absence d’avancées aux tables de négociation, ces membres attendent des résultats de leurs syndicats. La colère de la base exerce une grande pression sur les organisations syndicales. Elle se manifeste notamment par l’élection de candidatures plus militantes sur les instances syndicales, comme cela a été le cas au dernier congrès de la CSN à la fin janvier.

Mais la colère de la base déborde aussi des structures syndicales. Des réseaux et des comités d’action parasyndicaux s’organisent à différents endroits parmis les travailleurs et travailleuses de la santé.

En route vers la grève

Depuis le début de 2021, cette colère s’exprime clairement dans les assemblées générales syndicales. Malgré les difficultés de participation minimale (quorum), différentes propositions de mandat de grève sont venues du plancher dans plusieurs instances. D’autres mandats, comme à la CSN, proviennent des directions. Bien que des consultations soient toujours en cours, des mandats visant à intensifier les moyens de pression dans les milieux de travail et planifier la grève viennent d’être adoptés à la CSN, à l’APTS et à la FTQ. 

Mais c’est surtout du côté de l’enseignement que la combativité se fait sentir. En contraste avec les syndicats de la santé, les mandats de grève ont été largement adoptés par les syndicats locaux et les fédérations du corps enseignant. Lors de la réouverture des écoles à l’automne 2020, le personnel de l’éducation a été plongé dans une situation ingérable qui a favorisé le développement de la contagion. Après le congé des Fêtes, les écoles ont de nouveau été ouvertes. Les problèmes de la session précédente n’ont fait que s’accumuler. Cette situation a poussé plusieurs syndicats de l’enseignement à adopter dès février des mandats de grève générale pour la fin mai.

Droit de «grève» en santé

Le principal problème auquel les travailleurs et travailleuses de la santé sont confrontées, c’est la difficulté d’exercer leur droit de grève. Lors des négociations de 2015, les employé⋅es de la santé ont été autorisé⋅es à sortir 45 minutes par journée de grève en raison de la Loi sur le maintien des services essentiels. Très peu de personnes ayant vécu ces journées de «grève» ont eu l’impression de réellement contribuer à établir un rapport de force contre le gouvernement libéral de Philippe Couillard.

De plus, la division syndicale contribue à diminuer ce rapport de force. Lors de la négociation 2015, la FIQ n’a fait aucune journée de grève. Pourtant, ses membres ont reçues des augmentations salariales (en %) plus importantes que les travailleurs et travailleuses qui ont fait la grève. C’est une des raisons qui explique pourquoi les personnes bas salariées de la santé (représentées principalement par la CSN et la FTQ) ont ramené le montant fixe et l’échelle mobile des salaires comme revendications salariales officielles. Il s’agit d’une première depuis les années 1970. Alternative socialiste a joué un rôle de bougie d’allumage dans l’adoption de cette revendication, il y a deux ans.

Les décisions juridiques sur le droit de grève en santé en pandémie compliquent encore plus la question. Cette fois-ci, le personnel soignant (infirmières, PAB) ainsi que tous les autres titres d’emploi des unités «COVID» ne pourront pas faire la grève. Cela crée un casse-tête logistique énorme dans les syndicats de 4 000, 6 000 ou 8 000 membres.

Si plusieurs membres demeurent sceptiques par rapport à l’utilité de la grève, il ne faut cependant pas confondre cette attitude avec du défaitisme. La colère contre l’État-employeur et la volonté de se battre sont bien présentes. Les mandats de grève se discutent, parfois laborieusement, mais s’accumulent petit à petit en santé. 

De plus, la série d’actions intersyndicales du 31 mars 2021 suggère qu’une nouvelle étape a été franchie dans la mobilisation large des travailleurs et travailleuses du secteur public.

Il s’agit maintenant de clarifier avec ces personnes les objectifs politiques de la lutte gréviste. Il faut placer l’action des travailleurs et les travailleuses au centre du mouvement de grève.

Pour aller de l’avant, perturbons le patronat!

Chez Alternative socialiste, nous pensons que pour développer un rapport de force et arracher des concessions, il est nécessaire de développer des solidarités non seulement symboliques, mais concrètes. Il s’agit de s’organiser d’abord entre travailleurs et travailleuses de toutes les accréditations syndicales et de tous les titres d’emploi. Mener ensemble des actions de mobilisations coordonnées concrétisera cette solidarité. Nous participons aux comités d’actions composés de membres du plancher là où ils existent et nous en mettons sur pied là où il n’y en a pas.

Pour rendre le concept de grève en santé plus pertinent pour les travailleurs et travailleuses, nous mettons de l’avant l’idée de la nécessité de faire des actions de perturbations économiques (blocage, occupation, etc.) durant les journées de grève. L’objectif est de faire pression sur le patronat public et privé afin qu’il sente ses intérêts et ses profits menacés et transmette cette pression au gouvernement.

Si les travailleurs et travailleuses de la santé organisent des blocages d’artères ou d’infrastructures importantes près du lieu de travail, cela aura beaucoup plus d’impact que de rester sur le trottoir. Avec la créativité des travailleurs et travailleuses, il sera possible d’imaginer et d’organiser des actions qui perturbent vraiment le patronat et qui inciteront le gouvernement à négocier.

De telles actions de perturbations économiques présentent aussi l’avantage de ne pas être soumises aux délais et autres restrictions encadrant le droit de grève en santé.

En développant une coordination entre les travailleurs et travailleuses du secteur public, nos actions conjointes auront plus d’ampleur. Il est aussi essentiel que ces actions soient accessibles à la participation des travailleurs et travailleuses de la base ainsi qu’à la population en générale, pas seulement aux militants et militantes libéré⋅es ou issu⋅es de l’appareil syndical. La force de notre classe réside dans son unité la plus large possible.

Cette solidarité dans la grève est porteuse de revendications politiques plus larges. Un mouvement massif et national est en mesure de poser la question de la gestion politique des services publics et de la gestion de la société en général. Les syndicats ont un rôle de direction politique central à jouer afin d’organiser une force politique en mesure de se battre contre les puissances de l’argent et leurs valets du parlement. Le mouvement syndical uni et en action peut développer une vision politique plus juste de la société, une société socialiste.

Pour cette raison, nous utilisons notre pétition «Taxons et imposons les riches pour financer les services publics» afin d’aider à identifier les acteurs à l’origine du saccage des services publics et de la gestion catastrophique de la pandémie.

Nos revendications: 

Pour combler les postes, retenir les employé·es et assurer des services de qualité dans le système public , nous avons besoin de:

Lutter pour une revalorisation salariale de tous les métiers du secteur public, en particulier pour les bas salarié⋅es grâce aux augmentations salariales à taux fixe et indexées au coût de la vie!

Lutter pour des ratios soignant·es/patient·es sécuritaires et pour l’abolition du temps supplémentaire obligatoire dans le réseau de la santé et des services sociaux! 

Lutter pour des ratios enseignant·es/étudiant·es sécuritaires et adéquats! 

Lutter pour un réinvestissement massif dans les infrastructures du réseau public!

Lutter pour réduire le temps de travail sans perte de salaire et embaucher du personnel pour compenser!

Pour financer ces demandes, nous avons besoin immédiatement de:

Taxer et d’imposer fortement le capital des grandes fortunes comme les banques, les géants du web et les compagnies de grande distribution offrant des biens et des services au Québec! 

Saisir l’argent des entreprises québécoises dans les paradis fiscaux!

Pour assurer des services publics réellement gratuits, accessibles et de qualité, nous avons besoin: 

D’un plan d’investissements publics massifs dans le secteur public élaboré démocratiquement avec les acteurs directement concernés (employé·es, syndicats, gouvernement)!

De nationaliser sous contrôle public et démocratique toutes les compagnies privées liées à la production de matériel et de services médicaux essentiels (usines, laboratoires, cliniques, agences de placement, CHSLD, etc.)!

D’intégrer le réseau scolaire privé dans le giron public!

Pour éviter davantage de répercussions de la crise sanitaire engendrée par la mauvaise gestion du gouvernement, nous avons besoin: 

De campagnes massives et gratuites de dépistage puis de vaccination de la population, en commençant par les travailleuses et les travailleurs des services essentiels! 

D’une réserve stratégique nationale de matériel médical, de médicaments et de vaccins basée sur les besoins réels des travailleurs et travailleuses! 

D’une commission d’enquête indépendante de l’État sur sa gestion de la pandémie de la COVID-19!

 

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