Le soulèvement de masse au Myanmar isole le coup d’État

Le 1er février, les dirigeants militaires du Myanmar, sous la direction de Min Aung Hlaing, ont organisé un coup d’État. Les mobilisations ont été massives, ce qui a rendu les choses très difficiles aux putschistes. La vague de mobilisations de 2019, interrompue par le Covid-19 n’est certainement pas terminée. Bien au contraire, la crise sanitaire a intensifié la colère.

Comme dans les mouvements précédents de ces derniers mois et années, les jeunes et les femmes sont à la pointe de la mobilisation. C’est malheureusement également ce qu’illustrent les décès. La première victime était une étudiante de 20 ans, Mya Thwate Khaing. La victime la plus connue est Angel Kyal Sin, une jeune femme de 19 ans assassinée à Mandalay le 3 mars, une journée sanglante où 38 personnes ont été tuées, alors qu’elle portait un t-shirt avec le slogan Tout ira bien.

Les travailleurs et travailleuses prennent l’initiative

La contestation au Myanmar s’inspire explicitement d’autres mouvements dans la région et ailleurs. Des symboles tels que les trois doigts levés des Hunger Games ont été adoptés et de nombreux slogans sont écrits en anglais sur les pancartes. Mais chaque mouvement a ses propres caractéristiques. Ce qui frappe le plus ici, c’est la puissance de l’arme de la grève. Des grèves générales ont eu lieu le 22 février et le 8 mars. Dans certains secteurs, les grèves durent depuis début février. Ce n’est pas une coïncidence si les premiers à prendre des mesures contre le coup d’État étaient ceux qui avaient dernièrement acquis l’expérience des grèves et des manifestations. Les syndicats s’étaient ainsi renforcés dans les secteurs des soins de santé, de l’enseignement et du textile.

Le secteur du textile s’est développé à un rythme particulièrement rapide ces dernières années pour devenir un secteur qui emploie jusqu’à 900 000 personnes, dont de nombreuses jeunes femmes. Il représente 30% des exportations du Myanmar. Cette croissance rapide a entraîné une vague de grèves pour des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail dès 2019. Ces grèves réussies ont eu un effet de contagion et le syndicat a également connu une croissance rapide. La pandémie a entraîné une baisse de la demande des géants occidentaux du textile. Au Myanmar, les patrons en ont profité pour se débarrasser des travailleurs et cibler les syndicalistes. Cela a conduit à de nouvelles grèves, tant pour des conditions de travail sûres que contre les licenciements.

Dans le secteur des soins de santé, l’année écoulée a montré que la pénurie de ressources rend une crise sanitaire désastreuse. Dans le domaine de l’enseignement, l’année 2014-15 a été marquée par des manifestations contre des réformes. Les étudiants y ont joué un rôle de premier plan, mais le personnel a également été particulièrement actif. Lors des actions de ces dernières années, les travailleurs n’ont pas pu compter sur le soutien de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi, qui disposait de la majorité parlementaire depuis les élections de 2015. Celle-ci a appliqué des politiques favorables aux grandes entreprises avec un recours croissant au nationalisme et à la division (visible, entre autres, dans la persécution des Rohinya). Les premières initiatives de protestation contre le coup d’État militaire sont venues des travailleurs les plus militants, ce qui a contribué à définir le caractère du mouvement.

Le rôle des grèves générales

Des grèves dans divers secteurs et entreprises, il était logique de passer à une grève générale, ce qui a été fait le 22 février. Non seulement les mineurs et les dockers étaient en grève, mais les vendeurs informels et les restaurants ont également fermé leurs portes. Le site d’information Irrawaddy.com a décrit comment, à Mandalay, il semblait que chaque habitant descendait dans la rue pour participer à des manifestations qui, selon les vétérans de la manifestation de 1988, étaient les plus importantes jamais organisées. Même à Naypyidaw, une ville construite de toutes pièces entre 2002 et 2012 pour servir de capitale au régime, il y a eu des grèves et des manifestations. Les fonctionnaires ont cessé de travailler et ont quitté la ville pour rejoindre leur ville et village d’origine.

La grève générale a attiré de nouvelles couches dans l’action et a renforcé le mouvement ailleurs. Dans les banques, la grève des travailleurs a entraîné un manque d’argent tel que le régime a eu des difficultés à payer les salaires des soldats qui lui sont si désespérément nécessaires.

La réaction du régime fut une répression sanglante et des tirs à balles réelles. Le 28 février, 18 personnes ont été tuées et 38 le 3 mars. Les travailleurs et travailleuses ont riposté avec une puissante grève générale le 8 mars. La mobilisation a également eu un impact sur les forces de police, en particulier à la base. L’étape suivante, après ces grèves générales, est de passer à une grève générale illimitée, qui nécessite que des éléments de la vie quotidienne soient organisés par les travailleurs et travailleuses et les paysan·nes pauvres.

Le Mouvement de désobéissance civile

Dès les premières actions de grève, le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC) a été lancé, avec une page Facebook qui a rapidement compté plus de 300 000 personnes. Il est important que le mouvement mette en place et contrôle ses propres organisations. L’initiative d’un comité de grève générale pour la grève du 22 février était intéressante, même s’il s’agissait d’une initiative de haut en bas et non d’une coordination des représentant·es élu·es de comités de grève locaux.

Si les travailleurs et travailleuses et les paysan·nes pauvres ne construisent pas eux-mêmes une direction pour le mouvement à partir de la base, il y aura toujours des candidat·es venu·es d’en haut. La LND tente ainsi de reprendre l’initiative. Le 2 mars, la LND a formé un gouvernement alternatif : le Cabinet du comité représentant le Pyidaungsu Hluttaw (CRPH, Pyidaungsu Hluttaw est le nom du parlement). Il comprend quatre ministres : trois de la LND et un universitaire et médecin indépendant, Zaw Wai Soe, qui était responsable de la lutte contre le Covid-19 à Yangon, la plus grande ville du pays.

Il est normal qu’il y ait des illusions au sein de la population vis-à-vis du CRPH. Les manifestant·es demandent à juste titre la libération de tous les prisonniers politiques. Mais quelle politique le CRPH entend proposer? Quelle tactique utiliser contre l’armée? Quelle alternative si les putschistes sont chassés? Le retour à la situation antérieure n’est pas une solution. C’est un problème à la fois pour la LND et pour les dirigeants de l’armée. Si le mouvement ne prend pas de mesures pour organiser lui-même la société, certaines parties de l’establishment auront la possibilité de rétablir l’ordre, avec ou sans le soutien international de la Chine ou des États-Unis.

Comment procéder?

Le peuple veut la fin du règne des militaires. Le parti de l’armée a été éliminé en novembre 2020, le coup d’État est désormais isolé dans la société. Pour se débarrasser de l’armée, il faut la combattre non seulement sur le terrain politique mais aussi sur le terrain économique. Les dirigeants de l’armée jouent un rôle important dans certains conglomérats, tels que la Myanmar Economic Corporation (MEC) ou la Myanmar Economic Holding Ltd (MEHL). Le mouvement de masse le comprend instinctivement, comme en témoigne le boycott de Myanmar Beer ou de l’opérateur télécom MyTel, qui font partie de la MEC.

Même dans un pays où la majorité de la population travaille dans l’agriculture, la classe ouvrière joue un rôle central et attire la population rurale à ses côtés dans l’action. Dans les manifestations de masse, on ressent instinctivement l’importance de l’unité fondée sur le respect des minorités nationales. Cela renforce le mouvement, mais il faut traduire cela en un programme politique qui intègre le droit à l’autodétermination dans le cadre d’un changement de système.

L’ampleur de la contestation et des grèves aujourd’hui conduit à des éléments de double pouvoir : l’armée a formellement le pouvoir, mais dans les rues, le mouvement fait la loi. Pour donner véritablement le pouvoir au peuple, le mouvement de contestation a besoin d’un programme. Pour cela, il est important de briser complètement le pouvoir de l’armée. Cela implique de remettre en question l’ensemble du système. Les revendications démocratiques revêtent inévitablement un caractère social. Des élections démocratiques ne suffisent pas : la population doit prendre le contrôle des secteurs clés de l’économie afin de permettre une planification démocratique de l’utilisation des énormes richesses du pays.

Pour diriger le mouvement, il faut discuter des revendications et d’une alternative à un système où l’armée joue un rôle central. Les comités de grève et les comités d’action dans les entreprises, les districts et les villages sont nécessaires pour discuter démocratiquement des prochaines étapes de la protestation et pour les organiser avec la plus grande participation possible. Ces comités sont également essentiels pour organiser la défense contre la répression. Ces comités doivent assurer une coordination au niveau local et national, tout en intégrant des éléments de gouvernance quotidienne tels que l’organisation de la distribution de nourriture, de soins médicaux et d’autres besoins urgents. Une direction claire du mouvement pourrait s’attirer les policiers et les soldats de la base.
Une assemblée constituante élue par la classe ouvrière, la population rurale et les opprimés donnerait l’impulsion pour une autre société, une société socialiste reposant sur une économie planifiée démocratiquement. Un tel changement aurait un impact gigantesque et disposerait d’une très large solidarité au niveau régional et international.

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