2021 & nouvelle décennie : les révoltes, les luttes et leurs effets politiques

La nouvelle vague de révoltes et de mouvements de masse de 2019 s’est poursuivie en 2020 – malgré les restrictions sévères dues à la pandémie et à la dépression économique. De la Thaïlande à la Bolivie et du Nigeria au Bélarus, mouvements de masse et actions de protestations ont occupé les rues en défiant les élites dirigeantes. Quelles leçons tirer de ces mouvements et quels en sont les effets sur la conscience ?

L’année dernière, l’ISA (Alternative socialiste internationale), dans ses analyses, a souligné les nouvelles caractéristiques de nombreux mouvements de masse : ils ont duré plus longtemps et se sont rapidement focalisés sur les gouvernements en réclamant de réels changements dans la société, malgré le fait qu’ils aient été déclenchés par différents événements et incidents. Ils étaient dans une large mesure dirigés par des jeunes et des femmes.

Notre organisation internationale a reconnu et salué ces mouvements, bien sûr, mais elle a également mis en garde contre leurs faiblesses : le manque d’organisation démocratique et de programmes socialistes susceptibles de changer le système. Nous avons également mis en garde contre la répression, en particulier à Hong Kong, mais aussi contre d’autres éléments qui peuvent arrêter ou détourner les luttes : par la négociation, le partage du pouvoir, de nouvelles élections et bien sûr l’épuisement.

En août, par exemple, un coup d’État militaire au Mali a pris le pas sur un mouvement de masse qui avait commencé au printemps, avec la promesse de satisfaire les revendications du mouvement, ce qui bien entendu n’a pas été fait. En Éthiopie, dans le but de mettre un terme aux mobilisations de masse, Abiy Ahmed, premier ministre depuis 2018, est passé des promesses de réformes démocratiques à une répression brutale, en attisant la violence ethnique et en maintenant la situation de guerre civile au Tigré.

L’aboutissement d’une décennie

L’année 2019 fut exceptionnelle, mais cela n’est pas tombé du ciel. Ce fut le point culminant d’une décennie marquée par de grandes flambées de luttes. L’Indice mondial de la paix 2020 a calculé que les émeutes dans le monde ont augmenté de 282 % au cours des dix dernières années et les grèves générales de 821 %. Les troubles civils ont doublé depuis 2011, 96 pays ayant enregistré une manifestation violente rien qu’en 2019.

Selon le «Center for international and strategic studies» (un groupe de réflexion américain), le nombre de manifestations antigouvernementales de masse dans le monde a augmenté en moyenne de 11,5 % par an depuis 2009

Mais il n’y a pas eu de répartition égale des luttes ni d’évolution linéaire au cours de cette décennie qui a immédiatement découlé de la grande récession de 2008-2009. La recrudescence qualitative de grandes luttes anti-austérité en Europe du Sud a eu lieu en 2010, presque 2 ans après la faillite de Lehman Brothers. Il y a eu ensuite le début de la vague de révolutions en Afrique du Nord à la fin de 2010, qui s’est étendue en 2011, année également du mouvement des Indignés dans l’Etat espagnol, d’Occupy aux États-Unis, etc.

Les leçons de cette décennie sont importantes pour discuter des perspectives actuelles. L’expérience accumulée depuis 2008-2009 s’inscrit dans le contexte de la crise actuelle, la dernière crise et ses effets ont été une expérience formatrice pour des millions de travailleurs et de jeunes. Il est important d’analyser le type de radicalisation et de luttes d’alors, étant donné que nous sommes aujourd’hui passés à une perturbation bien plus profonde.
Les rapports de Pologne et des États-Unis sur les mouvements de masse qui y ont pris place ces derniers mois soulignent le fait que malgré les limites de ces luttes, la conscience était généralement à un niveau plus élevé que les mouvements similaires des années précédentes.

L’idéologie néolibérale s’est prise une claque

Le capitalisme est entré dans cette nouvelle crise avec ses institutions, ses partis et sa crédibilité déjà sérieusement minés, bien plus qu’il y a dix ans. L’idéologie néo-libérale a de plus subi une nouvelle claque beaucoup plus dévastatrice.

D’importantes figures de l’establishment le reflètent de différentes manières. Récemment, le célèbre naturaliste britannique David Attenborough a fait le commentaire suivant : «Dans le monde entier, les gens commencent à se rendre compte que la cupidité ne mène pas à la joie». Même dans son encyclique publiée en octobre, le pape François a attaqué le néo-libéralisme en termes très explicites :

Le marché, à lui seul, ne peut pas résoudre tous les problèmes, même si on nous demande de croire à ce dogme de la foi néolibérale. Quel que soit le défi, cette école de pensée appauvrie et répétitive propose toujours les mêmes recettes. Le néolibéralisme se reproduit tout simplement en recourant aux théories magiques de la «répercussion» ou du «ruissellement» comme seule solution aux problèmes de société. On n’apprécie guère le fait que la prétendue «réaction en chaîne» ne résout pas l’inégalité et donne naissance à de nouvelles formes de violence menaçant le tissu social.

Ce sont des expressions de sentiments répandus à la base de la société, d’un rejet prononcé des idées fondamentales au cœur de l’idéologie néolibérale.

L’effet d’étourdissement s’estompe

En termes de luttes, la première période de la pandémie a mis en veilleuse les mouvements de masse. Une vague de grèves spontanées dans une série de pays a toutefois eu lieu en réaction immédiate à la pandémie, les premiers confinements ont souvent été imposés aux patrons et au gouvernement par la classe ouvrière. Cela s’est produit très tôt dans le cas de l’Italie avec des grèves nationales qui furent un avertissement pour de nombreuses autres classes dirigeantes ailleurs, qui ont estimé que si elles ne prenaient pas cette pandémie au sérieux, elles pourraient faire face à une résistance sérieuse.

Les confinements ont ensuite eu un certain effet d’entraînement, la peur résultant du Covid-19 et la pandémie étant consciemment exploités par les classes dirigeantes pour réprimer les mouvements de lutte.

La situation a changé depuis, avec un nouveau cycle de luttes et de mobilisations de masse dans toute une série de pays. En Inde, par exemple, au début de l’année, la pandémie a servi de prétexte à Modi pour réprimer les vestiges des manifestations de masse contre la loi sur la citoyenneté. Mais en novembre-décembre, nous avons assisté, la même semaine, à une grève générale nationale impliquant 250 millions de personnes contre les mesures de privatisation et les réformes du travail du gouvernement Modi tandis que des centaines de milliers d’agriculteurs marchaient sur Delhi contre la nouvelle législation qui les mettra à la merci des géants de l’agrobusiness.

Ce mouvement est très significatif car il s’agit d’une révolte d’une partie importante de la base électorale du BJP, le parti au pouvoir. Lors des élections de 2019, Modi avait étendu son soutien électoral dans les régions rurales de l’Inde, et maintenant certaines de ces couches sont impliquées dans de grandes manifestations de rue.

La bonne volonté en pénurie

Dans de nombreuses régions du monde, l’atmosphère a changé de façon spectaculaire par rapport aux premiers jours de l’année. Le journal britannique The Guardian a commenté les changements survenus en Europe, lorsque de nouvelles mesures de confinement ont été mises en place à l’automne : «(…) en mars, le choc et la peur ont conduit les populations à se rallier aux dirigeants et à consentir à des restrictions inconnues en dehors du temps de guerre. Huit mois plus tard, ce type de confiance et de bonne volonté se fait rare.»

Dans la plupart des cas, le pic de popularité des dirigeants et des gouvernements bourgeois s’est largement dégonflé et a fait place à un regain de colère contre les gouvernements. L’un des exemples les plus frappants est celui du gouvernement de Boris Johnson, qui a vu ses taux d’approbation chuter et est maintenant déchiré par des divisions. Quelques pays ont relativement mieux géré la pandémie que d’autres et ont gagné le soutien de la population, comme la Nouvelle-Zélande et certains pays d’Asie par exemple.

Il existe des différences importantes d’un pays à l’autre, comme c’est toujours le cas – il n’y a jamais d’analyse unique qui soit valable pour tous les pays du monde. Mais le plus important est d’identifier les principales tendances à l’oeuvre.

Dans l’ensemble, le capitalisme mondial n’a absolument pas réussi à contrôler la pandémie et cela, combiné à l’effet économique véritablement mondial de la crise, nourrit une colère de masse dans de nombreuses régions de la planète. C’est la tendance dominante en ce qui concerne la pandémie.

Nous le constatons en Israël, où le soutien de Netanyahu a chuté de façon spectaculaire et où la coalition entre le Likoud et le parti Bleu-Blanc est sur le point de s’effondrer – ce qui signifie que nous pourrions bientôt assister à la quatrième élection en deux ans en Israël.

Au Brésil, Bolsonaro a vu son soutien bondir dans les sondages au cours de l’été, en raison essentiellement du versement de l’aide d’urgence du gouvernement aux familles pauvres, grâce à laquelle des millions de personnes survivent aujourd’hui. Lors des dernières élections, les candidats soutenus par Bolsonaro ont cependant subi une vague de défaites.

L’Amérique latine est la région la plus brutalement touchée par la crise sanitaire et économique de cette année. Cette région est parmi celles qui présentent le plus grand potentiel de très conséquents bouleversements politiques et sociaux dans la période à venir. Le mois dernier, nous avons assisté à des manifestations de masse contre l’austérité au Pérou et au Guatemala. Dans ce dernier pays, les manifestants ont fait irruption au Congrès et ont brûlé le bâtiment. Le projet austéritaire a été depuis lors mis en veilleuse.

Les luttes dans le secteur de la santé

Il est significatif que les deux domaines en ligne de mire des réductions budgétaires au Guatemala étaient l’éducation et la santé. En général, dans de nombreux pays, une fois que la pandémie sera repoussée de manière significative, il y aura presque inévitablement un «moment pour régler ses comptes» dans le secteur de la santé, le sentiment que lorsque la bataille contre le virus est plus ou moins sous contrôle, la prochaine bataille est de régler les comptes avec les responsables de l’état lamentable de la santé. Mais même dans les pays où la vague virale bat son plein, des actions importantes sont menées dans ce secteur.

Aux États-Unis, la résistance du personnel de santé s’est accrue, avec un nombre croissant de grèves ou de menaces de grève dans de nombreuses régions, par exemple à Philadelphie et à New York. Ce sentiment de «règlement de comptes» sera un sentiment plus général dans la société dans le contexte post-pandémique de nombreux pays – même s’il ne trouvera pas la même expression partout.

Une étude réalisée par deux professeurs d’université italiens a examiné les troubles sociaux à l’époque de 57 épidémies entre la peste noire dans les années 1300 et la pandémie de grippe espagnole de 1918 : il n’y a que quatre occasions où les révoltes n’ont pas suivi les pandémies.

Les luttes dans les rues d’Italie

Les sondages d’opinion ont révélé l’état d’esprit qui règne dans certains pays. En France, le mois dernier, 85% des personnes interrogées ont déclaré qu’elles s’attendaient à une explosion sociale dans les prochains mois. Un sondage réalisé en octobre a révélé que plus de 3/4 des Italiens estiment que la violence dans les rues sera plus importante cet hiver.

Bien sûr, cela peut prendre toutes sortes d’expressions, et l’Italie en a fourni un exemple. La deuxième vague de la pandémie et la deuxième série de mesures de confinement ont fait exploser la colère dans les rues, mais dans toutes sortes de directions. Fin octobre et début novembre, des émeutes et des manifestations ont éclaté à Naples, puis dans des dizaines d’autres villes, mais avec une composition sociale et politique hétérogène. On y trouvait des jeunes chômeurs et des travailleurs du secteur informel menacés de perdre leur emploi, des petites entreprises familiales appauvries craignant de sombrer sous les ordres de grands patrons de chaînes d’entreprises et même, dans certains cas, des membres de mafia et, comme à Rome, des néofascistes de Forza Nuova.

En même temps, il y a une certaine augmentation des actions de grève en Italie. Le mardi 8 décembre, une grève nationale dans le secteur public a été appelée par les trois principales confédérations syndicales. Pour l’instant, les travailleurs ayant un contrat légal bénéficient toujours d’un gel temporaire des licenciements imposé par le gouvernement, et les principaux syndicats ont menacé de déclencher une grève générale si celle-ci n’était pas prolongée. Ainsi, bien que la bureaucratie syndicale soit un frein à la lutte et ait permis à la colère de s’enflammer de manière fragmentée et désorganisée, nous pouvons également voir les signes de la force potentielle du mouvement des travailleurs à l’arrière-plan.

Dans la plupart des pays, le nombre de personnes en colère face à l’impact économique et social que les mesures de confinement provoquent est croissant. L’extrême droite tente de surfer sur ce phénomène, de mobiliser des soutiens sur une base «anti-confinement», en exploitant notamment le désespoir de la petite bourgeoisie confrontée au spectre de la faillite. En Allemagne, les manifestations anti-confinement ont été partiellement détournées par l’extrême-droite. Au Royaume-Uni, Nigel Farage a relancé le parti Brexit en tant que parti anti-confinement.

Les marxistes et la gauche ont besoin d’un programme à ce sujet. Le programme de transition, rédigé par Léon Trotsky en temps que programme de fondation de la Quatrième Internationale en 1938, est très pertinent à cet égard :

Les sections de la IVe Internationale doivent, sous la forme la plus concrète possible, élaborer des programmes de revendications transitoires pour les paysans (fermiers) et la petite-bourgeoisie citadine, correspondant aux conditions de chaque pays. Les ouvriers avancés doivent apprendre à donner des réponses claires et concrètes aux questions de leurs futurs alliés.

Aujourd’hui, ISA en Italie défend des mesures concrètes reposant sur les besoins réels de soutien des revenus des petits commerçants, négociants et artisans touchés par le confinement.

Les perspectives de l’extrême droite

Quelles sont les perspectives pour le populisme réactionnaire d’extrême droite et de droite ? Après la défaite électorale de Trump et, dans une moindre mesure, les récentes élections municipales au Brésil, certaines parties de l’aile la plus libérale de la bourgeoisie ont de nouveau l’espoir que le populisme de droite soit en train de s’effacer globalement et que nous assistions à un «retour au courant dominant».

Il ne fait aucun doute que la défaite de Trump représente objectivement un coup porté aux populistes de droite au niveau international et, plus généralement, il y a un prix politique à payer pour la gestion particulièrement désastreuse de la pandémie par ces dirigeants.

Mais le populisme de droite ne sera pas qu’un feu de paille. Les conditions qui l’ont provoqué au départ n’ont pas disparu. Dans le contexte de la crise persistante du capitalisme, et à moins qu’il ne soit confronté à un défi plus sérieux et organisé de la part de la gauche et du mouvement ouvrier, il restera présent un certain temps et pourrait même devenir un danger plus sérieux à l’avenir.

L’expérience des politiques de Joe Biden conduira sans aucun doute à des luttes majeures aux États-Unis dans la prochaine période qui pourraient trouver une traduction dans de nouveaux développements politiques au sein de la gauche. Mais si cela ne se concrétise pas, cela pourrait ouvrir la voie à Trump ou pire encore dans la prochaine période, non seulement avec un retour électoral dans quatre ans, mais aussi avec le développement de mouvements populistes de droite plus dangereux et même d’extrême droite dans la société.

Trump a contribué à populariser divers éléments de l’extrême droite avec son utilisation de formes grossières de racisme et de misogynie, sa posture anti-élite et anti-institutions et la diffusion de théories du complot.

En Europe, le processus d’adoption par les partis traditionnels de certains points programmatiques de l’extrême-droite, notamment en matière d’immigration, dure depuis des années. En France, Macron mène actuellement une campagne islamophobe d’un niveau qui, il y a quelques années, aurait été attribué à Marine Le Pen.

La création d’une politique gouvernementale cohérente à partir du programme de l’extrême-droite est toutefois une toute autre affaire. La classe dirigeante utilisera des groupes paramilitaires néofascistes et d’extrême droite comme force de réserve en cas de besoin, et certains de ces groupes tenteront également d’infiltrer l’appareil d’État. Récemment, le RSS en Inde a décidé d’ouvrir l’année prochaine une école militaire qui formera les enfants à devenir des officiers dans les forces armées, ce qui constitue une évolution très dangereuse.

Mais l’équilibre objectif des forces entre les classes pose certaines limites à de tels processus. Dans le contexte de la crise économique à laquelle le système est confronté à l’échelle mondiale, même la stabilisation de régimes dictatoriaux pendant toute une période historique, comme l’a fait Pinochet pendant 17 ans, sera rendue plus difficile.

Absence d’organisations de travailleurs de masse

Parallèlement, à court et moyen terme, le manque d’organisations de masse des travailleurs continuera à être un obstacle à des victoires plus décisives et plus durables pour la classe ouvrière. Ce qui est probable, c’est une période très prolongée de révolution et de contre-révolution, avec un niveau accru d’instabilité politique et sociale, avec des phases de luttes et de contre-offensives se succédant à un rythme accéléré.

L’absence de direction, d’organisations et de programme adéquats dans nombre des mouvements actuels constitue une faiblesse et une complication très sérieuse.

En Irak, il y a un certain retour des sadristes dans les rues, après que Muqtada al Sadr ait été submergé et partiellement exposé par le mouvement de masse l’année dernière. Fin novembre, des dizaines de milliers de partisans des sadristes ont occupé la place Tahrir, la même que celle qui avait été occupée par les manifestants antigouvernementaux lors du mouvement de l’année dernière. A Nasiriah, dans le sud, des bandes armées sadristes ont attaqué le camp de protestation, abattant plusieurs participants.

Ce mouvement religieux populiste doté de grandes capacités d’organisation profite du caractère désorganisé du mouvement révolutionnaire pour prendre le dessus. Cela ne signifie pas la fin du mouvement, l’élan révolutionnaire va revenir, mais cela montre comment le caractère spontané d’un mouvement, qui dans sa phase initiale peut être un certain avantage pour surprendre et déstabiliser la classe dominante, finit par se transformer en un sérieux inconvénient.

Une caractéristique de la situation mondiale est, d’une part, la rapidité avec laquelle des luttes explosives peuvent spontanément éclater à partir de la base, et même, à plus d’une occasion, forcer la classe dirigeante à des retraites et des concessions temporaires. Mais il y a toujours un seuil au-delà duquel la faiblesse des facteurs de conscience et d’organisation politiques commence à se manifester de manière plus apparente.

La thèse sur le Moyen-Orient du congrès mondial de l’ISA explique ce qui s’est passé il y a dix ans : «Au moment de la première vague révolutionnaire en 2010- 2011, le CIO-CWI [dénommé maintenant ISA] a expliqué que les mouvements de masse ne pouvaient pas durer indéfiniment et qu’ils se heurteraient à de sérieux défis et à des reculs en raison de l’absence d’une véritable direction révolutionnaire prévoyante. Mais nous avons également souligné que malgré la grave faiblesse de la gauche dans la région, les contre-révolutions ne dureraient pas longtemps et que les processus de révolution allaient forcément reprendre, avec de nouvelles rébellions de la classe ouvrière et de la jeunesse, de plus grande envergure encore.»

C’est ce que nous avons vu l’année dernière. Le Soudan, l’Algérie, le Liban, l’Irak et l’Iran ont vu une nouvelle vague révolutionnaire déferler sur la région malgré le fait que la question de la direction reste non résolue. Encore une fois, si cette question n’est pas résolue dans un certain temps, le mouvement ouvrier rencontrera de nouveaux revers et devra faire face à la perspective de défaites plus sévères.

Résoudre la question du facteur subjectif

Répondre à la question du facteur subjectif – la nécessité d’un parti révolutionnaire disposant d’un soutien de masse – sera une combinaison de deux choses : la construction et l’intervention des forces révolutionnaires dans les événements, et la maturation politique qui émergera des luttes elles-mêmes. Cette maturation se fera finalement dans le domaine de la politique – un processus qui ne sera ni simple ni chimiquement pur.

Les élections étudiantes au Liban en sont un exemple récent. Dans chaque université, des listes et des candidats indépendants ont fait une percée sans précédent contre les partis sectaires qui dominaient les conseils étudiants. Il s’agit d’une évolution modeste mais significative, dans un pays où l’atmosphère anti-politique et anti-parti était très prononcée au début du mouvement. Bien sûr, ce sentiment n’a pas disparu, mais cela représente un reflet politique des luttes de masse que le Liban a traversées l’année dernière, le fait que l’espace pour une force politique anti-sectaire, soutenue par le soulèvement, s’est ouvert.

Le déplacement vers la droite et, dans certains cas, les capitulations de nouvelles formations de gauche représentent un revers important, alors que la campagne électorale et les résultats du PSOL au Brésil montrent une dynamique très différente.

Et même lorsqu’il y a eu des capitulations, il ne s’ensuit pas automatiquement que le soutien aux grandes idées que ces formations ou ces personnalités représentaient a considérablement diminué, ni que la question d’une nouvelle représentation politique pour la classe ouvrière sera écartée de la table pour une période lointaine.

Aux États-Unis, la capitulation de Sanders est une complication vers la construction d’un nouveau parti, mais la position critique d’AOC Alexandria Ocasio-Cortez  et de «La brigade» (The Squad, un groupe d’élues de gauche) occupent maintenant au Congrès montre que la situation objective continue d’offrir des opportunités concrètes de défendre l’idée d’un nouveau parti des travailleurs au lieu de l’avoir repoussée pour une longue période. Un sondage d’opinion Gallup de septembre dernier indique que 57 % des Américains estiment que le pays a besoin d’un troisième grand parti.

Répression et droits démocratiques

Dans cette période, les marxistes doivent accorder une attention particulière à la répression et aux droits démocratiques. Une répression accrue de l’État dans certaines conditions peut signifier la fin d’un mouvement ou au moins repousser la lutte pendant une période, ce qui se voit le plus clairement à Hong Kong en ce moment.

Le rôle de plus en plus visible joué partout par la machine d’Etat dans le maintien des relations sociales est une marque réactionnaire de la crise du système, tout comme l’effondrement croissant des «règles» de la démocratie bourgeoise. Cela peut s’exprimer de diverses manières comme par la croissance des méthodes de surveillance numérique de masse. Dans de nombreuses parties du monde néocolonial, la crise et la pandémie ont été accompagnées d’une militarisation croissante de la société.

D’autre part, il y a le potentiel révolutionnaire qui peut être libéré lorsque la classe dirigeante fait un pas de trop dans cette direction. L’érosion des droits démocratiques alimente la radicalisation contre le système et peut également être le début de mouvements, comme nous l’avons vu dans un certain nombre de pays cette année, et plus récemment en France. Le dernier weekend de novembre a vu un demi-million de personnes descendre dans la rue lors de plus d’une centaine de manifestations pour protester contre une nouvelle loi sur la sécurité destinée à renforcer les pouvoirs de la police. Ceci alors que la France entrait dans une deuxième vague de Covid.

Une partie de cette loi vise à saper la possibilité pour les personnes et les journalistes de filmer et d’identifier les policiers dans le cadre de leur travail, afin de faciliter la répression policière. Alors que cette loi était en cours d’approbation au Parlement, une vidéo montrant la police en train de tabasser un producteur de musique noir est devenue virale et s’est complètement retournée contre Macron. Cela a déclenché une grave crise politique et a forcé le gouvernement à battre partiellement en retraite en annonçant une réécriture de la loi.

Dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne – Ouganda, Côte d’Ivoire, Guinée – ces derniers mois, des protestations ont été déclenchées par des questions électorales – fraude électorale, interdiction pour les candidats de l’opposition de participer aux élections, renouvellement inconstitutionnel des mandats des dirigeants actuels, etc.

La question des droits démocratiques occupe une place sensible et importante, mais elle est loin d’être la seule. Les prix des denrées alimentaires n’ont cessé d’augmenter pendant tout le dernier semestre. Certaines des premières mobilisations populaires après la grande récession de 2008-2009 ont été les “émeutes de la faim”, en particulier sur le continent africain, provoquées par la hausse des prix alimentaires mondiaux, qui sont ensuite devenues un catalyseur des révolutions au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Les questions d’oppression de genre et racistes ou encore la crise environnementale sont autant de voies par lesquelles la radicalisation et les luttes peuvent se développer durant cette période.

Les luttes et la radicalisation politique ne seront pas le seul produit de cette crise. Pour les masses, cette crise signifie avant tout des horreurs sans fin. La pandémie et la crise économique ont exacerbé les problèmes de santé mentale à une échelle effrayante. Les États-Unis sont en passe d’atteindre un record absolu du nombre de décès par overdose cette année. Les suicides sont en augmentation un peu partout, en particulier chez les jeunes, et plus encore chez les jeunes femmes.

Critique du système et internationalisme

D’une manière générale, la pandémie mondiale et la dépression économique ont fait progresser, plus particulièrement chez les jeunes, la compréhension qu’il y a quelque chose de dysfonctionnel dans l’ensemble du système, et que c’est le cas au niveau international, que cela est lié à la façon dont la société est organisée au niveau mondial.

Nous avons vu ces idées s’exprimer à des degrés divers dans les mouvements féministes mondiaux et plus encore lors des grèves climatiques mondiales de l’année dernière.

La pandémie a renforcé ces idées internationalistes intuitives et anti-système parmi une couche croissante de travailleurs et de jeunes. Cela ne s’est pas encore traduit à ce stade par une attraction massive pour le socialisme, mais c’est une étape positive sur cette voie.

Il est également clair que la pandémie a mis en évidence la nature de classe de la société pour des millions de personnes. La conscience de classe, aussi faible soit-elle auparavant – ce qui varierait d’un pays à l’autre – s’est généralement accrue.

Le New York Times a fait un commentaire à ce sujet : «si les États-Unis continuent à se frayer un chemin dans une autre catastrophe économique qui définira la génération suivante, nous pourrions constater qu’une part encore plus importante de leur classe ouvrière en vient à se considérer comme un agent de changement et d’action.»

Des comparaisons historiques peuvent être faites avec les crises précédentes, mais il faut souligner que le triple fléau d’une crise économique mondiale, d’une crise environnementale mondiale et d’une crise sanitaire mondiale, sur fond de nouvelle guerre froide – et tout cela à la fois – est sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Les bouleversements que cette situation provoquera dans l’évolution politique et dans la conscience de millions de personnes seront également sans précédent, et nous n’en avons vu que les premières manifestations.

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