États-Unis : Trump vaincu, il faut maintenant s’attaquer à son monde!

Au moment d’écrire cet article, Trump niait toujours sa défaite. Il venait même de limoger le patron de l’agence gouvernementale en charge de la sécurité des élections car ce dernier contestait les accusations du milliardaire républicain de fraudes «massives» à la présidentielle. Alors que la pandémie faisait toujours rage (elle a tué à ce jour plus de 242 000 personnes aux USA), Trump et ses partisans les plus fidèles préfèrent s’enfermer dans un étrange monde parallèle régi par les «faits alternatifs».

Trump restera président jusqu’au 20 janvier, date à laquelle le président élu Biden devrait entrer en fonction. D’ici là, Trump jettera-t-il le gant? Son incroyable ego le poussera-t-il toujours plus loin dans la provocation? La mobilisation du 14 novembre constitue en tout cas un dangereux avertissement . Ce jour-là, des dizaine de milliers de personnes ont convergé vers Washington pour scander leur soutien à Trump. Parmi eux se trouvaient nombre de militants et de groupes d’extrême droite. La menace qu’ils représentent n’a cessé de croître ces 4 dernières années et, une fois libéré de la fonction présidentielle, un Trump déchaîné pourrait servir de figure de ralliement à ces multiples courants réactionnaires, du KKK aux Proud Boys. Pour efficacement faire face à ce danger ainsi qu’aux défis à venir, il faut correctement estimer ce que représente la photographie des États-Unis illustrée par ces élections et la placer dans le film des événements.

«Au plus je regarde ces élections, au moins je les comprends»

Cette citation provient du Prix Nobel de l’économie Paul Krugman, l’un des rares à avoir anticipé la crise économique de 2008-09. «La Floride fut une triomphale surprise pour Trump et a également voté pour un salaire minimum de 15 dollars de l’heure», a-t-il poursuivi. «Selon un sondage de sortie des urnes de Fox News, une majorité se dégage en faveur d’un plan sanitaire du gouvernement et d’une plus grande intervention de l’État en général alors que des sénateurs républicains qui veulent noyer l’État ont été élus».

Le résultat des élections fut très serré en de nombreux États, beaucoup plus que ce que les sondages laissaient présager. Pour les responsables officiels du Parti démocrate, l’explication ne fait aucun doute : on a trop entendu de voix de gauche durant la campagne électorale. On a trop entendu parler de ce maudit Bernie Sanders durant la primaire démocrate avec ses appels au socialisme! On a trop entendu la congressiste Alexandria Ocasio Cortez et sa clique de gauchistes! Les États-Unis ne sont pas prêts pour ces discours! C’est évidemment ce message qui est relayé dans les médias internationaux dominants. Et tant pis si cela ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Différentes élections se déroulaient au même moment que la présidentielle. Pour la Chambre et le Sénat fédéraux, mais aussi pour les États fédérés. Parmi toutes les candidates et candidats, 112 soutenaient ouvertement le projet d’une assurance maladie universelle (Medicare for All). Toutes et tous ont été élus. 98 soutenaient le plan d’investissements massifs dans les infrastructures et pour une transition écologique Green New Deal : un seul n’a pas été élu. Les quatre élues démocrates qui se disent «socialistes» – The Squad (La Brigade) – Ilhan Omar, Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib et Ayanna Pressley ont toutes été brillamment réélues au Congrès.

Divers projets de loi étaient également présentés aux électeurs, dont en Floride comme cela est sus-mentionné. Au Nevada – l’un de ces fameux «swing state», les États-charnières au vote indécis d’une élection à l’autre – c’était le cas du mariage homosexuel. Il y a dix-huit ans, les électeurs avaient largement voté pour réserver l’institution du mariage aux couples hétérosexuels et uniquement à eux. Cette fois-ci, les électeurs se sont très majoritairement (62%) prononcés pour la suppression de la mesure et l’inscription dans la Constitution de l’État de la reconnaissance des unions entre époux du même sexe, une première aux États-Unis. C’est une claire illustration du changement d’atmosphère qui saisit le pays. Mais, dans ce même État, Biden et Trump ont fini au coude-à-coude : 50.06% contre 47.67%. Et Paul Krugman continue à se gratter la tête.

Les Démocrates ont mené une lutte acharnée… contre la politique progressiste

Une chose est certaine : de plus en plus de gens en ont marre. Marre de ces milliardaires et de Wall Street qui s’enrichissent tandis que des gens dorment dans la rue et que les infrastructures s’effondrent. Marre de ces entreprises qui profitent de l’incarcération de masse dans des prisons privées. Marre que les jeunes sortent de leurs études la corde au cou. En 2019, 45 millions d’Américains cumulaient une dette de 1 600 milliards de dollars pour payer leurs études supérieures!

Si Bernie Sanders avait été le candidat démocrate aux élections, il aurait remporté ses élections à la suite d’un véritable tremblement de terre politique. Mais l’appareil et la direction du Parti démocrate ont déployé beaucoup plus d’efforts pour lui barrer la route au cours des primaires démocrates que pour vaincre Trump. L’establishment démocrate était horrifié par la perspective d’une victoire d’un candidat qui faisait appel à la volonté de se battre des travailleuses et des travailleurs. Il est d’ailleurs scandaleux que Sanders ait accepté la situation et soit resté dans le parti.

L’establishment démocrate n’a renoncé à aucune manœuvre pour l’écarter et présenter un candidat gênant au point d’être le pire (à l’exception d’Hillary Clinton, peut-être) pourvu qu’il soit inoffensif aux yeux des grandes entreprises. Au vu de la manière dont ces primaires se sont déroulées, on peut comprendre que certains doutent de la validité du processus électoral.

Au final, Biden et Trump ont tous les deux mené une campagne déconnectée de la réalité, chacun dans son style. Il faut savoir que bien que le pays ait été confronté au plus grand mouvement de masse de son histoire – contre le racisme systémique et les violences policières – Biden a recommandé à deux reprises que la police prenne plutôt l’habitude de tirer dans les jambes ! Beaucoup d’électeurs démocrates ont plutôt voté «contre Trump» que «pour Biden» (58% selon un sondage Axios). Les Démocrates ont tout fait pour aider Trump à se présenter comme un outsider anti-système alors que ce milliardaire était le président sortant !

Trump a cherché à mobiliser les électeurs blancs conservateurs avec un cocktail de racisme, de sexisme, d’autoritarisme, d’appels à l’extrême droite, de théories du complot et de rhétorique de maintien de l’ordre. Mais ses électeurs n’étaient pas qu’un bloc monolithique d’électeurs blancs racistes. Beaucoup de gens ont été horrifiés par la gestion calamiteuse de la pandémie par Trump. Mais ses appels répétés à «ouvrir l’économie» ont trouvé un écho parmi une masse de gens inquiets pour leur avenir dans un pays où la sécurité sociale telle que nous la connaissons n’existe pas.

Les sondages de sortie des urnes montrent que les électeurs qui ont considéré la pandémie comme l’enjeu principal ont voté pour Biden avec une marge de 82%, tandis que ceux qui considéraient l’économie comme l’enjeu principal ont voté pour Trump avec une marge tout aussi importante. C’est ainsi que beaucoup de personnes d’origine latino-américaine ont voté pour Trump en dépit de son discours ouvertement raciste. En fait, sans la pandémie et sa gestion criminelle aux Etats-Unis, Trump aurait probablement facilement vaincu Biden.

Sortir de la camisole de force Démocrate

Entre 2008 et 2010, les Démocrates contrôlaient les deux chambres du Congrès. Pendant cette période, ils ont prolongé les réductions d’impôts de Bush et ont renié leurs engagements pour faciliter l’organisation des syndicats. Ils ont rejoint les Républicains dans une campagne acharnée pour privatiser et détruire l’enseignement public. Pour couronner le tout, la réponse d’Obama à l’immigration à travers la frontière sud a été d’expulser plus de personnes que tout autre président précédent.

Les dirigeants des syndicats et d’autres organisations progressistes avaient refusé de résister à ces attaques en raison de leur totale soumission à l’establishment démocrate. L’aile populiste du Parti républicain a saisi ce vide pour exploiter le mécontentement économique, ce qui a conduit à la naissance du Tea Party en 2009, qui à son tour a ouvert la voie à Donald Trump. De même, sous une présidence Biden, la menace de l’extrême droite pourrait bien s’accroître.

Le Parti démocrate est totalement inféodé aux intérêts capitalistes. Dans un premier temps, il est possible que l’élection de divers élus de gauche sous l’étiquette Démocrate entretienne l’illusion que c’est par ce biais que l’on peut offrir un outil politique pour les luttes sociales. Mais l’administration Biden/Harris ne résoudra aucun des problèmes cruciaux auxquels sont confrontés les travailleuses et travailleurs. L’école de la réalité donnera plus d’écho à l’idée de la création d’un nouveau parti, un parti de lutte, un parti reposant sur la force des travailleuses et des travailleurs, un parti totalement indépendant de Wall Street, un parti qui réunira dans l’action les différents mouvements sociaux (de Black Lives Matter aux syndicalistes des fast-food et d’ailleurs) pour repousser les racistes et défendre un programme qui découle des intérêts des masses. Un tel parti entrerait directement en confrontation avec les limites du capitalisme et devrait revendiquer son renversement pour construire une société socialiste démocratique. Nos camarades de Socialist Alternative feront tout leur possible pour aider chaque pas en cette direction.

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