De quoi aurait l’air une société socialiste?

Cette traduction française adaptée d’une partie du livre de Christine Thomas Ça n’a pas à être comme ça. Les femmes et la lutte pour le socialisme a été publiée en 2012 par les Éditions Marxisme.be. Le livre est paru originellement en anglais en 2010 sous le titre It doesn’t have to be like this. Women and the struggle for socialism. chez Socialist Publications Ltd.


Dans une société socialiste, les moyens de production des richesses seraient transférés des mains d’une petite élite non élue et essentiellement intéressée par ses profits, à celles des travailleurs, sous leur contrôle démocratique. La société pourrait alors être planifiée en fonction des besoins de la majorité et non en fonction de ceux d’une poignée de privilégiés. Ce serait là, la base de l’élimination de la pauvreté, des inégalités, de la violence, de l’oppression et de la destruction de l’environnement. Les moyens technologiques et les richesses déjà existantes pourraient être utilisés pour le bien de l’ensemble de la société, de façon respectueuse de l’environnement, de même que les nouvelles richesses et ressources générées par l’élimination du gaspillage qui existe sous le capitalisme et grâce à une planification rationnelle de l’économie.

Malgré un leurre de démocratie, sous le capitalisme, les prises de décisions dans la plupart des domaines qui affectent nos vies sont aux mains d’une petite minorité qui dispose du contrôle économique et social. Le socialisme – basé sur la propriété collective des principales entreprises et institutions financières – permettrait à la classe ouvrière d’exercer un réel contrôle sur chaque aspect de sa vie. Il serait possible pour chacun de participer à la marche de la société, à tous les niveaux, par l’intermédiaire de comités démocratiquement élus sur les lieux de travail et dans les collectivités locales1.

Indépendance économique

Le socialisme changerait du tout au tout la vie de toutes les femmes, en particulier dans la classe ouvrière. La fin de la production pour le profit et son remplacement par une planification collective et démocratique permettrait de libérer les ressources nécessaires pour assurer que tout le monde ait un revenu minimum et des conditions de vie décentes. Cela garantirait l’indépendance économique des femmes, en finissant avec la pauvreté, surtout à un âge avancé, et permettrait aux femmes de choisir réellement leurs relations personnelles.

Une économie planifiée investirait dans les services publics comme les garderies, les soins aux personnes âgées et les équipements pour les handicapés, soulageant les familles et en particulier les femmes de la plupart des fardeaux qu’elles portent aujourd’hui. Sous le capitalisme, les femmes sont constamment culpabilisées: coupables de vouloir rester à la maison, de s’occuper de leurs enfants et de demander des allocations de l’État ou coupables de délaisser leurs enfants pour aller travailler. Un système de garderie de bonne qualité et flexible bénéficiant tant aux enfants qu’aux parents mettrait fin à cette culpabilité et offrirait aux parents un réel choix.

Une forte réduction du temps de travail, sans réduction de salaire, assurerait la transformation de la vie des hommes et des femmes en accordant plus de temps de libre pour les relations sociales, pour les loisirs, pour la formation et l’éducation. Cela permettrait aux femmes d’exploiter tout leur potentiel, chose impossible pour la plupart sous le capitalisme. Cela permettrait aussi aux femmes de participer aux prises de décision démocratiques ainsi qu’à la direction de la société, que ce soit sur leur lieu de travail, dans leur collectivité locale ou à un niveau plus large.

Les services publics

Dans la société capitaliste, le logement constitue un problème conséquent pour de nombreux jeunes et travailleurs. Quand les relations se rompent, les femmes de la classe ouvrière et leurs enfants souffrent souvent de la manière dont le logement et le système de prestations sociales sont agencés autour de la famille «nucléaire». Des logements publics de bonne qualité, répondant aux besoins des gens ordinaires, soulageraient les individus et les relations personnelles du stress financier et autres qu’ils subissent en raison de la pénurie de logements ou de leurs coûts. Cela signifie que, quand une relation se termine, quelle qu’en soit la raison, ni les femmes, ni les enfants, ni les hommes ne seraient désavantagés. Et une fois que la famille nucléaire serait débarrassée de ses fonctions économiques et sociales, les gens seraient libres de former des relations et des foyers comme ils le souhaitent, ce qui donnerait la possibilité de varier les formes de relation.

Sous le socialisme, les usagers pourraient démocratiquement participer à la gestion de tous les services publics. Par exemple, un service de transports publics démocratiquement planifié et intégré prendrait en compte les besoins de tous les usagers ainsi que les contraintes environnementales. D’autres services qui sont de nos jours aux mains du privé et souvent uniquement accessibles aux riches pourraient être fournis par le secteur public et accessibles à tous. C’est déjà le cas dans une certaine mesure sous le capitalisme, mais ce sont principalement les plus riches qui peuvent s’offrir les services d’agents d’entretien, de jardiniers, de décorateurs, etc. Les progrès technologiques pourraient soulager beaucoup de tâches de leur monotonie non seulement sur le lieu de travail, mais aussi à la maison.

Un véritable droit de choisir

Un système de santé socialiste disposerait aussi des ressources suffisantes pour que les développements technologiques et scientifiques soient au bénéfice de tous. La médecine préventive pourrait être développée. Cela serait bénéfique pour la santé des femmes en général, mais leur donnerait aussi le réel choix d’avoir ou non des enfants, et quand.

Même si l’amélioration de l’accès à la contraception et à l’avortement a énormément changé la vie des femmes dans beaucoup de pays, le «droit des femmes à choisir» n’existe pas réellement aujourd’hui.

La contraception n’est pas efficace à 100%, n’est pas toujours accessible et comporte souvent des risques pour la santé. Dans une société socialiste, les compagnies qui produisent des contraceptifs seraient propriétés publiques et intégrées au système de santé. En écartant la motivation du profit, il serait possible de mener des recherches pour trouver des moyens de contraception plus sûrs, en termes de prévention de grossesse et en termes d’effets sur la santé des femmes. De même, il serait possible de mener des recherches appropriées sur les autres problèmes liés à la reproduction, comme les problèmes de règles et de ménopause, et donc de développer des remèdes sûrs.

De nos jours, même dans les pays qui ont une législation relativement libérale concernant l’avortement, sur le papier, le droit des femmes à l’avortement est menacé par les coupes budgétaires et par des objections religieuses et morales. En Italie, par exemple, 70% des médecins de la santé publique refusent d’effectuer des avortements sur base «d’objection de conscience», souvent pour garder leur emploi sous la pression de l’Église catholique (les avortements sont illégaux dans le secteur privé en Italie).

Dans une société socialiste, l’accès à l’avortement, le plus tôt et le plus sûr possibles, serait garanti comme recours pour toutes celles qui en ont besoin. Cependant, il est fort probable que le nombre de grossesses non désirées diminue nettement avec une meilleure contraception, la suppression des contraintes morales et sociales qui affectent encore l’éducation sexuelle sous le capitalisme et les changements économiques dans la vie des hommes et des femmes.

En même temps, le droit des femmes et des hommes qui connaissent des problèmes de fertilité pour avoir des enfants ne serait plus nié à cause de faibles ressources ou d’objections morales. L’économie planifiée permettrait que des ressources soient allouées au développement de technologies facilitant la fertilité et l’augmentation des dépenses de recherche sur les causes de l’infertilité, comme les causes environnementales.

Attitudes sociales

Il est évident, même après un si bref aperçu, que d’un point de vue économique, passer de l’anarchie du système de profit à un système socialiste démocratiquement planifiée améliorerait drastiquement la vie de toute la classe ouvrière et des femmes en particulier. Cependant, comme Engels l’a montré, le changement de la base économique de la société a aussi un impact sur les relations sociales. Le capitalisme est organisé autour de la propriété privée des moyens de production et motivé par les profits et la concurrence. C’est un système basé sur l’exploitation et les inégalités. Cela se reflète en retour dans les structures sociales, dans les valeurs, la culture de la société et dans les relations personnelles.

Le socialisme, au contraire, serait basé sur la propriété collective et le contrôle démocratique de l’économie. L’exploitation, les inégalités et la hiérarchie seraient remplacées par la coopération et la négociation.

Cela aurait inévitablement un impact sur la façon dont les gens considèrent leurs relations et influencerait l’attitude sociale, comme nous l’avons vu avec l’expérience des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Dans une société ne reposant pas sur la propriété privée et la hiérarchie de richesse et de pouvoir, où la famille ne serait plus une institution idéologique, la base existerait pour l’élimination totale de la violence contre les femmes. Quand les femmes disposeront d’une réelle indépendance économique et quand le règne de la course aux profits sera terminé, la façon dont nous exprimons notre sexualité ne sera plus contrainte par des normes trompeuses et la morale capitaliste.

Les changements matériels amenés par le socialisme poseraient les fondations d’une élimination complète de toutes les formes d’oppression. Cependant, les attitudes modelées par la société de classe au cours de milliers d’années ne vont pas disparaître du jour au lendemain simplement parce que les relations de propriété ont changé. Ceux qui sont nés et ont grandi sous le capitalisme auront intériorisé des images, des idées et des normes de comportement depuis leur naissance. Des idées et attitudes profondément intégrées peuvent durer longtemps après que leur base matérielle ait disparu. Une campagne consciente devra donc être menée sous le socialisme, par le système éducatif, les médias, etc. – sous contrôle démocratique – pour défier et changer les attitudes de la société capitaliste comme le sexisme, le racisme et l’homophobie.

La révolutionnaire russe Alexandra Kollontaï a étudié le lien entre les changements économiques et sociaux et la sexualité ainsi que les relations personnelles dans ses écrits à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Selon elle, «le personnel était politique» bien avant que la seconde vague du mouvement féministe popularise ce slogan. Elle a écrit sur le besoin d’une «révolution dans la psyché humaine». La transformation des bases économiques de la société n’est pas suffisante en soi pour éliminer l’oppression des femmes, disait-elle; une révolution culturelle et psychologique est aussi nécessaire. Cela était particulièrement vrai pour la Russie, un pays économiquement et socialement arriéré et en majorité paysan. Cependant, même dans les pays industrialisés avancés, où les attitudes sociales se sont transformées sur une période relativement courte, une «révolution culturelle» serait aussi nécessaire.

Que s’est- il passé en Russie?

Alexandra Kollontaï était membre des bolcheviques, parti qui en 1917 a conduit le mouvement révolutionnaire de masse des travailleurs et des paysans pour renverser le capitalisme et le féodalisme afin d’introduire un État ouvrier en Russie. Ce fut un événement historique soudain qui a inspiré les travailleurs du monde entier, élevant ainsi la confiance en l’existence d’une alternative aux horreurs du capitalisme et au fait qu’une transformation socialiste de la société était possible.

L’ascension de la bureaucratie stalinienne qui suivit a atténué de beaucoup les conquêtes de la révolution. Elle a fortifié les arguments de ceux qui affirment que la révolution socialiste est destinée à dégénérer, mais aussi de ceux qui affirment que l’oppression faite aux femmes et le patriarcat vont continuer à exister dans une société socialiste.

L’effondrement de l’Union soviétique et des États de l’Europe de l’Est à la fin des années 1980 et au début des années 1990 a déchaîné toute une avalanche de propagande contre le socialisme et en faveur du capitalisme, comme étant le seul système socio-économique viable.

Les conquêtes de la révolution

Ainsi, non seulement les réelles conquêtes de la révolution russe pour toute la classe ouvrière et pour les femmes en particulier n’ont pas obtenu de reconnaissance, mais elles ont de plus été obscurcies et déformées. Cependant, la libération des femmes constituait une composante clé du programme bolchevique, et la révolution a ouvert la voie à des réformes radicales qui sont allées bien au-delà des conquêtes pour les femmes dans les pays capitalistes économiquement les plus avancés de l’époque.

Le mariage, par exemple, est devenu une simple procédure civile, tandis que le droit au divorce à la demande de l’un des partenaires a été garanti. L’avortement légal et gratuit a été rendu possible pour toutes les femmes qui en avaient besoin. L’homosexualité a aussi été légalisée. Le principe du salaire égal pour un travail égal a été introduit et la législation protégeant les femmes sur les lieux de travail a aussi été approuvée. Les femmes ont obtenu seize semaines de salaire-maternité, le droit des mères de travailler pas plus de quatre jours par semaine avec des pauses régulières pour allaiter leur enfant.

Cependant, même si ces avancées ont été un réel progrès pour les femmes, les bolcheviques reconnaissaient que le fardeau domestique dans la famille devrait être éliminé pour qu’elles puissent devenir économiquement indépendantes, avoir des relations libres et égalitaires et jouer un rôle pleinement actif dans la société.

Le programme de 1919 du Parti communiste (comme les bolcheviques se firent alors appeler) déclarait qu’il:

ne se limitait pas à l’égalité formelle des femmes, le parti s’efforçait de les délivrer du travail domestique obsolète en le substituant par des maisons communales, des restaurants communautaires, des laveries publiques, des crèches, etc.

Le travail domestique, s’occuper des enfants, n’était plus une responsabilité individuelle et privée des femmes dans la famille, mais au contraire socialisée et publiquement fournie par l’État.

Des crèches, des écoles maternelles, des laveries, des restaurants publics ont été créés et des repas gratuits furent introduits dans les écoles. En 1920, 90% de la population de Petrograd, la ville la plus industrialisée de Russie à l’époque, mangeait dans les restaurants communaux.

Transformer les attitudes

Mais le gouvernement des travailleurs a aussi dû se rendre compte du niveau de conscience qui existait chez les hommes et les femmes. Les femmes constituaient une proportion significative de la force de travail (40% durant la Première Guerre mondiale), ce qui a permis d’augmenter leur indépendance économique et d’influencer ainsi leur manière de voir leur propre position dans la société. Pourtant, la majorité des femmes (et des hommes) vivait à la campagne, où la famille était encore structurée sur base patriarcale – où l’homme est le chef de la famille et détient le pouvoir et le contrôle sur son épouse – et où prévalaient des attitudes rétrogrades. De nombreuses femmes paysannes s’opposaient à l’idée des crèches communales, terrorisées à l’idée que le gouvernement allait prendre leurs enfants. Elles suspectaient que, d’une manière ou d’une autre, la famille et leur rôle en son sein seraient alors atteints.

Ainsi, le programme de 1919 déclara également que la tâche principale du parti à ce moment-là était de travailler sur le monde des idées et de l’éducation, afin d’éliminer tous les vestiges des anciens préjugés et les inégalités. Il a fallu une campagne consciente pour changer les attitudes arriérées et réactionnaires à l’encontre des femmes, profondément enracinées dans la société. Cela a inclus un effort pour engager et convaincre les femmes à avoir un rôle actif dans la construction du nouvel ordre social.

Les femmes avaient joué un rôle important dans la révolution même. De fait, ce sont les femmes travailleuses qui furent à l’origine de la révolution de février en 1917 quand, à la journée internationale des femmes (le calendrier julien utilisé à cette époque en Russie situait le 8 mars du calendrier grégorien en février), elles étaient des milliers à manifester des usines pour exiger la paix, du pain et la chute de l’autocratie. Leur engagement a été vital pour transformer la société et conquérir leur propre libération.

En 1919, un département spécial des femmes fut instauré, le Zhenotdel, pour diriger le travail orienté vers les femmes. Des «commissions» femmes furent créées à chaque niveau, afin d’engager les femmes dans le parti et la construction de la nouvelle société. Le Zhenotdel s’engagea sur des questions comme l’éducation des enfants, le logement, la santé publique et la prostitution. Il organisa des conférences de déléguées de travailleuses et de paysannes, apporta son soutien aux femmes dans les départements gouvernementaux et au travail dans le parti, et des jeunes travailleuses participèrent de façon très enthousiaste et énergique à ce travail, atteignant ainsi des femmes provenant des endroits les plus reculés du pays.

Au-delà de la production de journaux, le Zhenotdel a organisé des discussions, des manifestations publiques, et a développé des méthodes innovantes pour élever la conscience des femmes, dont la majorité était analphabète. Des problèmes particuliers existaient, comme les violences contre les musulmanes en Asie centrale, où les volontaires étaient parfois physiquement attaquées et même horriblement assassinées. Malgré ces conditions extrêmement dangereuses, elles ont continué à aller vers ces femmes dans ces territoires, en se réunissant clandestinement dans des bains publics, par exemple.

La révolution même a déchaîné d’énormes forces créatrices qui ont affecté chaque aspect de la vie personnelle, dont le sexe et les relations personnelles. La jeunesse en particulier s’interrogeait sur les relations personnelles, en expérimentant des nouveaux modes de vie et de relation.

Les limites de la libération

Malgré les meilleures intentions des dirigeants du Parti communiste, leur programme pour la transformation socialiste et la libération des femmes était limité par le retard culturel et matériel de la Russie. Celui-ci fut exacerbé par la guerre, qui a laissé le pays en ruines, et par l’intervention impérialiste qui visait la chute du nouvel État ouvrier.

Kollontaï a reconnu que la socialisation du travail féminin ne pouvait pas être facilement mise en œuvre dans un pays sous-développé et dévasté par la guerre et la guerre civile. Entre 1919 et 1920, la faim et les épidémies ont tué sept millions et demi de Russes. En 1920, la production de biens manufacturés de la Russie atteignait à peine 12,9% de son niveau de 1913.

Par exemple, même si beaucoup de restaurants communaux avaient été créés dans la capitale, le nombre d’installations dans le reste du pays était très variable, voire même inexistant. Fréquemment, la nourriture était de si mauvaise qualité que les travailleurs tournaient le dos aux restaurants publics. Ils préféreraient manger dans leur propre maison, retournant ainsi à la vie familiale et à la traditionnelle division du travail domestique entre hommes et femmes.

Ces conditions matérielles ont aussi miné les tentatives de transformer les relations personnelles. Après l’introduction de la Nouvelle Politique Économique (NEP) en 1921, qui était vue comme une mesure temporaire pour raviver la production et introduire quelques relations du marché dans l’économie planifiée, le chômage augmenta en touchant plus fortement les femmes. En 1923, les femmes constituaient 58% des chômeurs dans la ville de Petrograd. Formellement, les femmes avaient droit au divorce, mais le chômage et les difficultés économiques empêchaient en réalité la majorité de disposer d’un vrai choix, forcées à prolonger des relations malheureuses par nécessité économique.

Celles qui étaient engagées au Zhenotdel ont réalisé un travail extrêmement efficace pour éveiller la conscience des femmes, permettant à leurs préoccupations d’être écoutées par le parti et le gouvernement, et encourageant les femmes à participer au gouvernement et à la direction de la société. Mais le bon fonctionnement du département des femmes fut empêché par la guerre civile, le manque de personnel et le fait que les femmes étaient épuisées et surchargées par les responsabilités du travail et de la famille.

La contre-révolution

Les bolcheviques avaient toujours argumenté qu’il serait impossible de construire le véritable socialisme dans un seul pays, principalement dans un pays où l’économie et la culture étaient aussi en retard qu’en Russie. La révolution avait besoin de s’étendre internationalement aux pays capitalistes avancés comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Chaque réforme que le gouvernement ouvrier arrivait à introduire était non seulement dans l’intérêt des travailleurs et des paysans russes, mais créait aussi un exemple pour la classe ouvrière du monde entier, en les encourageant à s’organiser également pour un changement révolutionnaire de la société.

Bien que les travailleurs de nombreux pays se soient inspirés des événements en Russie et que des mouvements révolutionnaires eurent lieu en Europe et ailleurs, aucun d’entre eux n’a malheureusement réussi à faire chuter le capitalisme, à cause de la faiblesse de leurs directions révolutionnaires. L’échec de ces révolutions et l’isolement international de la Russie qui en découla ont renforcé la démoralisation qui s’était déjà installée dans les classes ouvrières décimées, épuisées et affaiblies par la guerre, la faim et les longues heures de travail.

Le retard économique et l’isolement international ont posé les bases de la régression de la démocratie ouvrière et de nombreuses conquêtes de la révolution. À cela s’est ajoutée l’ascension d’une élite bureaucratique principalement préoccupée à «diriger» la société et à maintenir sa propre position privilégiée. L’économie planifiée de l’État a perduré, mais le contrôle et la gestion des travailleurs par les Soviets furent substitués par le commandement centralisé et bureaucratique venant du haut.

Les gains des femmes sapés!

Les intérêts des travailleurs, y compris ceux des travailleuses, sont devenus subordonnés à la bureaucratie stalinienne. En 1928, Staline, craignant les forces procapitalistes qui prospéraient dans la société soviétique et qui menaçaient le gouvernement bureaucratique, a empiriquement manœuvré pour forcer l’industrialisation et la collectivisation des terres. Dans le cadre de ce processus, des millions de femmes ont été contraintes à travailler. Mais ces mesures ont été menées dans un contexte de réduction délibérée des services communaux, telles que les crèches, les cantines publiques et laveries, une réduction qui a été bien au-delà de ce que dictaient les contraintes économiques. Il était nécessaire et important pour la bureaucratie stalinienne d’encourager et de restaurer la famille patriarcale en tant qu’instrument de contrôle social. En reflétant ainsi la structure hiérarchique de l’État bureaucratique, la famille était l’endroit où les jeunes, en particulier, pouvaient être disciplinés pour accepter le pouvoir et l’autorité de la bureaucratie stalinienne.

Par conséquent, beaucoup de lois ont été instaurées afin de consolider la famille comme unité économique et sociale. Ce processus a été renforcé par la nécessité de main-d’œuvre. La bureaucratie stalinienne a lancé des campagnes incitant à la maternité et stimulant les femmes à augmenter le taux de natalité.

De nombreuses avancées remportées lors de la révolution ont été retirées aux femmes. L’accès au divorce est devenu plus difficile et l’avortement est devenu illégal dans la majorité des cas. En 1938-1939, 12,7% de chaque 100 000 décès de citadines étaient provoqués par les avortements illégaux.

En 1930, le Zhenotdel a été formellement aboli, dans une situation où les objectifs originaux de la révolution, la pleine égalité économique, politique et sexuelle des femmes, étaient loin d’être réalisés.

Le véritable socialisme

Cette dégénérescence bureaucratique n’a toutefois pas été l’inévitable résultat d’une révolution socialiste, contrairement à ce que beaucoup de commentateurs capitalistes affirment. Ce n’est pas un argument pour dire que l’oppression des femmes existera toujours, même sous le socialisme. L’ascension de la bureaucratie stalinienne et l’anéantissement des acquis de la révolution proviennent des conditions spécifiques de la Russie et de la situation internationale de l’époque.

Un gouvernement démocratique des travailleurs dans un pays économiquement plus avancé actuel ne serait très clairement pas confronté aux difficultés économiques et culturelles auxquelles les bolcheviques ont dû faire face après la révolution de 1917. Le socialisme posera les bases de la transformation des relations économiques et sociales, et exigera la participation active des femmes et des hommes travailleurs dans l’élaboration de la planification et la gestion de la société, ainsi que dans le changement des diverses idées et attitudes. Parallèlement, la menace capitaliste internationale continuera d’exister, et il ne faudra pas seulement défendre la nécessité d’une démocratie des travailleurs, mais aussi la lutte pour le socialisme à l’échelle internationale.


1. Voir Hannah Sell, Socialism in the 21st Century, Socialist Publications

 

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