La famille sous le capitalisme

Cette traduction française adaptée d’une partie du livre de Christine Thomas Ça n’a pas à être comme ça. Les femmes et la lutte pour le socialisme a été publiée en 2012 par les Éditions Marxisme.be. Le livre est paru originellement en anglais en 2010 sous le titre It doesn’t have to be like this. Women and the struggle for socialism. chez Socialist Publications Ltd.


Suite à l’industrialisation et l’essor du capitalisme s’est produit l’un des changements les plus importants de la famille en tant qu’institution, cela a eu un effet considérable sur la place des femmes dans la société en général.

Dans la société préindustrielle, les familles qui ne faisaient pas partie de la classe économique dominante étaient surtout des centres de production économique, organisés autour du chef de famille masculin. Que la production domestique soit tournée vers la manufacture ou l’agriculture, le travail des femmes, même s’il était extrêmement pénible, était crucial. Même si la division du travail entre hommes et femmes était nettement inégale, il n’y avait pas de distinction faite entre la valeur des tâches des femmes, comme le tissage, la garde des enfants, le nettoyage ou les travaux agricoles: ils étaient tous effectués à la maison et à ses alentours et tous étaient considérés comme un travail productif et nécessaire. Mais, avec l’industrialisation, les biens produits auparavant à la maison, comme la nourriture, les boissons et les vêtements, étaient dorénavant produits socialement dans des usines et des fabriques, des moyens de production dans des mains privées.

Cela a eu un grand effet sur la famille et les relations personnelles. Aux premiers temps de la production industrielle, les femmes et les enfants étaient les travailleurs les plus recherchés par les capitalistes. Cela a créé une division claire entre le travail salarié des femmes réalisé sur le lieu de travail, où elles étaient brutalement exploitées dans des conditions barbares, et le travail non rémunéré de ménage, de cuisine, de garde d’enfants, etc. que les femmes continuaient d’effectuer à la maison comme elles l’avaient traditionnellement fait. Dans un système économique où le travail salarié prédominait, ce travail domestique a été dévalué et a affecté les femmes sur leur lieu de travail, où elles étaient dévaluées en tant que travailleuses, avec de plus bas salaires et de moins bonnes conditions de travail. Même quand les femmes de la classe ouvrière peinaient sur leur lieu de travail, il était encore considéré que leur principale fonction dans la société était celle d’épouse, de mère et de ménagère.

Le travail salarié

Une fois que les femmes sont devenues des ouvrières salariées dans les usines, elles ont obtenu un certain degré d’indépendance économique qui, jusqu’à un certain point, a atténué l’autorité masculine au sein de la famille. En fait, la production économique étant organisée à l’usine sous le contrôle des capitalistes, il est apparu que la base matérielle du contrôle patriarcal dans la famille de la classe ouvrière n’existait plus.

Comme l’explique Engels,

Il ne s’y trouve aucune propriété, pour la conservation et la transmission de laquelle furent précisément instituées la monogamie et la suprématie de l’homme (…) Et de surcroît, depuis que la grande industrie, arrachant la femme à la maison, l’a envoyée sur le marché du travail et dans les fabriques, et qu’elle est en fait assez souvent le soutien de la famille, toute base a été enlevée, dans la maison du prolétaire, à l’ultime vestige de la suprématie masculine – sauf, peut-être encore, un reste de la brutalité envers les femmes qui est entré dans les mœurs avec l’introduction de la monogamie.1

Néanmoins, malgré les énormes bouleversements économiques et sociaux causés par l’industrialisation, la famille patriarcale n’a pas seulement survécu, mais s’est même renforcée, étant donné que la classe capitaliste émergente a utilisé son contrôle économique, législatif et idéologique pour servir les intérêts de sa domination de classe.

Au cours du 19e siècle, le fait que les femmes de la classe capitaliste ne travaillaient pas en dehors du foyer, elles étaient économiquement dépendantes de leur mari et de plus en plus vues comme un des signes d’enrichissement de la classe capitaliste. L’un des principaux rôles de la femme de la classe bourgeoise était de satisfaire les besoins émotionnels de son mari, laissant la place aux hommes de s’engager dans la sphère publique dans l’industrie, la finance, la politique, etc. L’autre rôle des femmes était basé sur la reproduction – porter et élever la future classe dominante. Se démarquer de l’aristocratie «dissolue» et de la classe ouvrière «irresponsable» était un signe de respectabilité pour la classe capitaliste.

La situation était très différente pour la classe ouvrière. Quand l’industrialisation a commencé, il était loin d’être clair que le capitalisme (un système de crises et instable) durerait en tant que système économique. Les femmes et les jeunes enfants travaillaient souvent littéralement jusqu’à la mort, dans de «sombres usines démoniaques», tandis que les capitalistes les pressaient au travail jusqu’à la dernière goutte de profit. Brutalisés, peinant pendant d’interminables heures dans des conditions dangereuses pour des salaires à peine suffisants pour survivre, ils rentraient exténués dans des taudis infestés de maladies et surpeuplés.

Il était impossible pour les femmes de s’occuper correctement de leurs enfants dans des conditions aussi terribles. Les bébés et les jeunes enfants étaient souvent laissés à leurs frères et sœurs et on leur donnait du gin ou de l’opium pour les empêcher de pleurer. Le niveau de mortalité infantile était extrêmement élevé et la vie de famille était inexistante. «Il arrive très souvent que des femmes qui travaillaient encore la veille au soir, accouchent le lendemain matin, et même il n’est pas très rare qu’elles accouchent à l’usine au milieu des machines», écrit Engels dans La situation des classes laborieuses en Angleterre. «Les femmes reviennent souvent à l’usine 2 ou 3 jours après l’accouchement, en laissant bien entendu leur nourrisson à la maison.»

Les capitalistes, uniquement intéressés par leurs profits à court terme, résistaient brutalement aux luttes de la classe ouvrière pour améliorer ses conditions de vie et de travail. Mais à mesure que le capitalisme se stabilisait, les plus prévoyants parmi la classe capitaliste ont commencé à réfléchir à long terme. Réalisant que le système dans son ensemble tirerait bénéfice d’une force de travail mieux éduquée et en meilleure santé, ils étaient prêts à garantir certaines concessions à la classe ouvrière. Parmi les premières réformes, il y a eu dans les années 1830 les lois limitant la journée de travail des femmes et des enfants à l’usine. En même temps, il était devenu clair que la famille, qui paraissait se désintégrer au sein de la classe ouvrière, avait un rôle important à jouer dans la survie des ouvriers et dans l’entretien de la prochaine génération de travailleurs destinée à produire les profits de la classe capitaliste.

Rôle économique et idéologique

Le système capitaliste a pu récolter les bénéfices d’une classe ouvrière mieux éduquée et en bonne santé, mais les capitalistes voulaient y parvenir au moindre coût possible. Il était dans leur intérêt que les familles de la classe ouvrière prennent individuellement cette responsabilité, et qu’elles nourrissent, habillent et s’occupent des membres «improductifs» – tous ceux dont la force de travail ne pouvait pas être exploitée dans un lieu de travail – comme les enfants, les personnes âgées, les handicapés, les chômeurs – sans avoir recours à l’État.

Les capitalistes voulaient aussi une main d’œuvre disciplinée, obéissante et respectueuse de l’autorité. La famille patriarcale, où les hommes exercent un contrôle sur les femmes, y compris par la violence physique, était une institution utile pour installer ces valeurs et pour promouvoir les rôles de genre appropriés. La famille était aussi un moyen de discipliner les hommes de la classe ouvrière eux-mêmes. Subvenir aux besoins de tous les membres de la famille qui en dépendaient constituait un énorme fardeau pour les hommes. Les capitalistes ont exploité cette responsabilité pendant les grèves, par exemple, pour tenter de forcer les grévistes à reprendre le travail.

Via leur contrôle sur le système juridique, la religion, l’éducation et les idées en général, la classe dominante de la plupart des pays capitalistes a présenté la famille bourgeoise – où les femmes étaient responsables de la maison et de l’éducation des enfants en étant économiquement dépendantes du chef de famille masculin – comme étant naturelle, éternelle, comme le modèle auquel toutes les classes de la société devaient aspirer. La propagande concernant les «valeurs morales» et les régulières «paniques morales» ont pointé du doigt la crise supposée de la famille de la classe ouvrière.

Nulle part cela n’a été aussi clair qu’en Grande-Bretagne, la puissance capitaliste dominante à la fin du 19e siècle. La classe dominante avait besoin de travailleurs en bonne santé et capables de servir de chair à canon pour l’Empire britannique. La mauvaise santé des recrues et la pauvreté en général ont été reprochées aux mères de la classe ouvrière «incapables» et «irresponsables», qui n’avaient pas accompli leurs devoirs de mère. Il s’agissait d’un bouc émissaire pratique pour un système économique incapable de réponde aux besoins les plus essentiels de la classe ouvrière.

La santé morale et physique de la nation et de l’Empire britannique était égale à celle de la famille. Mais la seule famille considérée moralement saine était la famille bourgeoise hétérosexuelle, et l’État encourageait l’intolérance et la répression de tout ce qui la remettait en question ou la déstabilisait. Les femmes qui avaient un enfant hors mariage, par exemple, étaient condamnées à la workhouse (littéralement, «maisons de travail», des institutions destinées à «punir» les pauvres capables de travailler et où les conditions de vie étaient analogues aux bagnes). En 1885, l’homosexualité a été criminalisée pour la première fois et, en 1895, le dramaturge Oscar Wilde a été condamné à deux ans de travaux forcés pour «indécence».

Il n’y avait pas de législation de la sorte contre le lesbianisme, qui n’était pas censé exister puisque les femmes n’étaient pas censées éprouver de désir et d’envies sexuels. La sexualité dans son sens général était volontairement réprimée dans l’intérêt de la reproduction, de la création de richesses et de l’accumulation de capital. Les Contagious Diseases Acts réprimaient brutalement les femmes, tenues responsables de la propagation des maladies vénériennes. Toute femme de la classe ouvrière pouvait être identifiée comme une «prostituée commune» et forcée de subir un examen interne dans un hôpital pour déterminer si elle souffrait de la gonorrhée ou de la syphilis.

La famille «idéale»

À la fin du 19e siècle, la classe dominante avait relativement réussi à établir idéologiquement la famille bourgeoise comme forme idéale de famille. Une partie de ce succès était dû au fait que le modèle de la famille bourgeoise paraissait coïncider avec les intérêts matériels de la classe ouvrière elle-même. Les ouvriers voulaient changer les conditions déplorables dans lesquelles ils étaient forcés de travailler et de vivre. Le raisonnement était qu’il serait mieux pour les femmes mariées de ne pas avoir à travailler de longues heures hors de la maison et qu’elles auraient plus de temps pour les tâches ménagères et pour s’occuper des enfants et des autres membres de la famille – ce qui en conséquence améliorerait leurs conditions de vie à tous.

L’idée d’un «salaire de famille», qui serait payé au chef de famille masculin et qui serait suffisant pour satisfaire les besoins de toute la famille a fait son chemin parmi la classe ouvrière. Mais en réalité, seule une partie des ouvriers qualifiés pouvaient y parvenir. Dans beaucoup de foyers, les salaires étaient si bas que tous les membres de la famille étaient forcés de travailler pour survivre. Les femmes veuves, séparées ou célibataires, pour quelque raison que ce soit, n’avaient d’autre choix que de travailler, bien que le salaire d’une femme seule fût à peine suffisant pour empêcher de mourir de faim.

Les femmes mariées continuaient à travailler hors de la maison, faisaient du travail aux pièces à domicile, prenaient des logeurs ou effectuaient la lessive des autres. Mais en même temps, on attendait d’elles qu’elles fassent le ménage, qu’elles cuisinent et qu’elles comblent tous les besoins physiques et émotionnels des autres membres de la famille, sans bien sûr les serviteurs dont disposaient les familles de la classe dominante et la plupart des familles de la classe moyenne. Cette «double tâche», ajoutée à de nombreuses grossesses et naissances, a pris un lourd tribut dans la vie et la santé des femmes de la classe ouvrière.

Ainsi finalement, pour les familles de la classe ouvrière, la réalité ne correspondait pas à l’idéal supposé. Néanmoins, la famille bourgeoise s’est idéologiquement infiltrée dans la société capitaliste toute entière, façonnant les lois et les comportements. Sa durabilité est due au rôle double de la famille. D’un côté, il s’agit d’une institution économique et sociale remplissant une fonction économique et idéologique vitale pour la classe capitaliste. Mais d’un autre côté, c’est un lieu de relations personnelles qui sont cruciales dans la vie de la plupart des gens. Même si la famille est souvent un espace d’inégalité, de violence et d’abus, elle remplit aussi les besoins d’amour, de relations et de soutien émotionnel, ainsi que de soutien économique. Mais sous le capitalisme, les deux rôles de la famille sont constamment en conflit, ce qui cause des tensions et des contradictions que le capitalisme est incapable de résoudre.

Responsabilité sociale

Les salaires de misère et l’insécurité de l’emploi ont assuré qu’il soit impossible aux familles ouvrières de répondre aux besoins même les plus basiques de tous leurs membres. Elles vivaient dans la peur d’être frappées de chômage, de maladie ou d’infirmité. Les enfants étaient mal nourris et le taux de mortalité infantile était très élevé. Les femmes souffraient des innombrables grossesses qui leur ruinaient la santé et elles décédaient souvent en couches. La prostitution proliférait et, à un âge avancé, cela signifiait souvent l’indigence la plus totale. En Angleterre, à la fin du 19e siècle, des investigateurs sociaux comme Charles Booth ont levé le voile sur la pauvreté terrible de la classe ouvrière. Son rapport sur le quartier East End de Londres a montré que 35% des habitants étaient «pauvres» et qu’un tiers de ceux-ci étaient dans une grave «détresse». Pendant la mobilisation pour la guerre des Boers (dans l’Afrique du Sud actuelle), la classe dirigeante s’est rendu compte que la condition physique des hommes de la classe ouvrière avait été minée par des années de pauvreté et de négligence. Jusqu’à 40% des hommes appelés étaient physiquement inaptes au combat2.

Pour survivre et se protéger quelque peu des désastres et des problèmes de la vie de tous les jours, des couches de la classe ouvrière se sont unies en organisations: syndicats, mutuelles et coopératives. Mais en même temps, ils se battaient pour que l’État assume la responsabilité collective de l’éducation, de la santé et de la sécurité sociale pour tous ceux qui étaient incapables de subvenir à leurs besoins, au lieu que cette responsabilité retombe individuellement sur les familles qui n’arrivaient pas à s’en sortir.

C’est dans un contexte de montée de luttes de classe et/ou par peur d’une révolution que la classe dominante de certains pays a introduit les prémices de la sécurité sociale. Ainsi, en Grande-Bretagne par exemple, le gouvernement libéral de Lloyd George a initié une assurance sociale et d’autres réformes en 1911, à une époque de croissance de la lutte de classes. Le National Health Service (Service national de santé) lui-même, créé par le gouvernement travailliste du Labour Party en 1948, est apparu parce qu’après-guerre, la classe dominante faisait face à une classe ouvrière furieuse et combative qui n’était pas prête à retourner dans la misère passée et exigeait un meilleur avenir.

Même s’ils étaient souvent loin de suffire à assurer une vie décente, les pensions de retraite, les allocations de chômage et de maladie et les allocations familiales ont en partie soulagé l’insécurité et les problèmes financiers qui pesaient sur les familles ouvrières individuellement. Les logements sociaux, le système de santé, les garderies, les institutions pour les personnes âgées et les handicapés ont fait une énorme différence dans la vie de la classe ouvrière, surtout pour les femmes.

Cependant, même si l’État commençait à remplir certaines des tâches qui étaient auparavant effectuées par la famille, l’idée de la famille nucléaire traditionnelle, avec un homme en tant que pivot de famille et une femme économiquement dépendante, a continué à étayer la politique sociale. En Grande-Bretagne, par exemple, les femmes n’avaient pas le droit aux allocations d’État individuellement, car elles étaient censées être financées par leurs maris, ce qui renforçait l’institution de la famille patriarcale. L’État-providence a aussi fait une différence entre le pauvre «méritant» et «non méritant» et les veuves, qui recevaient des allocations plus élevées que les divorcées par exemple.

Néanmoins, l’existence de l’État-providence a transformé la vie de nombreuses femmes. Il a allégé leur fardeau ménager, ce qui leur a permis de travailler hors domicile. En fait, l’État-providence en lui-même est devenu un employeur considérable de main-d’œuvre féminine, et les femmes représentent l’écrasante majorité des enseignants, des infirmiers, du personnel soignant, etc. Dans les pays où le logement social et les allocations minimum existent, les femmes peuvent quitter des relations malheureuses et avoir une certaine indépendance économique, même si elle reste insuffisante.

En même temps, en conséquence des luttes des femmes et de la classe ouvrière en général, et du changement des mentalités, les femmes de nombreux pays ont obtenu un meilleur accès au divorce, ainsi que la contraception libre et le droit à l’avortement. Ayant un certain contrôle sur quand et si elles veulent avoir des enfants, les femmes ont la liberté de choisir, ce qui leur donne une plus grande indépendance et un meilleur accès à l’éducation et au travail en dehors de la maison.

Les femmes sur le lieu de travail

Dans L’Origine de la Famille, Engels a écrit que la première condition à la libération des femmes est de ramener «tout le sexe féminin» dans l’industrie publique. Le travail payé en dehors de la maison affaiblit la dépendance économique et financière des femmes vis-à-vis des hommes, individuellement, au sein de la famille et leur donne la confiance de remettre en cause les idées traditionnelles sur leur rôle dans la société. Quand les femmes sont isolées chez elles à s’occuper des enfants, assommées par la monotonie des tâches ménagères, elles s’imaginent facilement que tous les problèmes de la vie quotidienne sont personnels et individuels et qu’elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes pour tout ce qui leur arrive. Rompre avec cet isolement, travailler avec d’autres sur un lieu de travail, élargissent l’horizon des femmes et il est alors plus facile de voir ces problèmes comme des problèmes sociaux et non comme individuels. Même si la classe capitaliste fait tout ce qui est en son pouvoir pour diviser la classe ouvrière selon le sexe, l’origine, la sexualité, etc., c’est sur le lieu de travail que le potentiel de la lutte collective pour le changement est le plus clair.

Depuis la révolution industrielle, les femmes de la classe ouvrière ont toujours travaillé à l’extérieur de la maison. Mais ce travail était considéré comme secondaire face à leur rôle principal au sein de la famille. Cela a permis à la classe capitaliste de justifier les salaires plus faibles pour les femmes de façon à les exploiter comme main-d’œuvre bon marché pour améliorer leurs profits. Mais l’idéologie capitaliste a varié, en fonction des nécessités sociales et économiques de la classe dominante à un moment donné. Ainsi, pendant les deux guerres mondiales par exemple, la classe capitaliste a eu besoin des femmes pour travailler dans les usines de munitions et pour remplacer au travail les hommes mobilisés au front. Ils ont encouragé et parfois forcé les femmes, dont les femmes mariées et avec enfants, à entrer sur le marché du travail et à faire le travail dont elles étaient auparavant exclues; et ces femmes ont prouvé dans la pratique qu’elles étaient tout aussi capables que les hommes. La propagande d’État informait les femmes que travailler hors de la maison était leur «devoir patriotique». «Men trenches; women benches» (les hommes aux tranchées, les femmes sur les bancs [des usines]), déclarait un slogan britannique pendant la Première Guerre mondiale3. Pendant cette guerre, presque un million et demi de femmes ont afflué sur les lieux de travail, et plus de deux millions de femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, dont beaucoup de femmes mariées et mères de famille.

Inévitablement, dans la plupart des cas, les femmes étaient payées à un taux moindre que les hommes. Les travailleurs masculins, surtout dans le secteur de l’ingénierie, s’organisaient contre ce qu’on appelait la «dilution» – les travailleuses amoindrissaient les salaires et les qualifications des hommes. Mais il y avait aussi des luttes communes pour des salaires égaux, et le nombre de femmes syndiquées a augmenté de plus de 150%. La demande de travail féminin a forcé l’État à prendre des mesures pour alléger une partie des tâches ménagères des femmes avec enfants. Le gouvernement subventionnait la mise en place de garderies de jour par les collectivités locales et il y eut de gros progrès dans la prise en charge de la maternité. Mais quand la guerre fut finie, la propagande a à nouveau changé. Comme des millions d’hommes rentraient à la maison après 1918, le «devoir patriotique» des femmes était maintenant de rendre leur travail aux hommes sans emploi. Pour augmenter le taux de natalité et reconstruire le pays après la guerre dévastatrice, il était estimé nécessaire que la vie de famille soit stable. Les garderies de jour ont fermé et des dizaines de milliers de femmes se sont à nouveau retrouvées isolées à la maison et dépendantes économiquement de leur mari.

Plus d’un million de femmes ont aussi perdu leurs emplois à la fin de la Seconde Guerre mondiale, même s’il était à présent considéré comme acceptable pour les femmes mariées de travailler à mi-temps. Cela correspondait au besoin de la classe capitaliste d’une main-d’œuvre bon marché pour la reconstruction économique d’après-guerre et d’une «armée de réserve» dont on pourrait se passer quand ce serait nécessaire, en cas de crise économique. Et même si les salaires des femmes mariées étaient dédaigneusement considérés comme «de l’argent de poche» (les capitalistes se sentaient donc justifiés de continuer à payer les femmes à un moindre taux que les hommes), ces salaires devenaient essentiels au maintien et à l’amélioration des conditions de vie des familles de la classe ouvrière pendant le boom économique.


1. Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884
2. Une guerre impérialiste menée par la Grande-Bretagne contre ce qui allait devenir l’Afrique du Sud.
3. Voir Sarah Boston, Women Workers and the Trade Unions, Lawrence and Wishart, 1987

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