« Derrière nos écrans de fumée » : Médias sociaux, addiction et capitalisme

Comme des millions d’autres personnes, j’ai regardé le docudrame de Netflix, The Social Dilemma (Derrière nos écrans de fumée en français). Comme des millions d’autres personnes, j’ai trouvé qu’il s’agissait au départ d’une critique virulente et effrayante des médias sociaux et de leur rôle déstabilisant dans notre société. Comme des millions d’autres personnes, j’ai vérifié mon téléphone pour voir s’il y avait des notifications au moins toutes les minutes pendant que je le regardais.

Le fait que mon attention était constamment tournée vers ces «coups de dopamine» virtuels, même en écoutant une explication de ce processus exact, pourrait être considéré comme une preuve de l’une des affirmations centrales du documentaire, à savoir que les médias sociaux créent une énorme dépendance. Il serait difficile de contester cette affirmation, tout comme l’affirmation selon laquelle la nature addictive de ces applications est une conception délibérée de Big Tech (les entreprises les plus grandes et les plus dominantes de l’industrie des technologies de l’information aux États-Unis, à savoir Amazon, Apple, Google, Facebook et Microsoft).

Derrière nos écrans de fumée décrit comment les médias sociaux exploitent le besoin psychologique primaire d’acceptation sociale et le relie à une représentation visuelle, où les «j’aime» sont une forme de monnaie à chasser. Le capital social est un concept compris par les sociologues, les spécialistes du marketing et les politiciens, et il est antérieur de plusieurs décennies à l’avènement des médias sociaux. Le documentaire affirme que les médias sociaux exploitent ce concept pour créer une dépendance et, en fin de compte, un profit. Encore une fois, c’est une conclusion raisonnable et crédible.

La dépendance

Derrière nos écrans de fumée compare la dépendance aux médias sociaux à la dépendance à la drogue, mais tombe dans le même piège que la prohibition des drogues: blâmer les substances (ou dans ce cas, les applications pour smartphones) uniquement pour les problèmes qu’elles causent tout en ignorant les problèmes sociaux, psychologiques et émotionnels que la substance ou le logiciel permettent de résoudre.

Depuis le début de la pandémie, nous avons constaté une augmentation des diverses dépendances, de l’alcool aux médias sociaux. Ces choses elles-mêmes sont-elles devenues d’une manière ou d’une autre plus addictives au cours des derniers mois ou est-il plus probable que nous nous tournons simplement de plus en plus vers le soulagement à court terme parce que le monde brûle, l’économie s’effondre et que nous sommes tous socialement isolés?

Les documentaires et les articles d’opinion similaires nous encouragent à cesser d’utiliser les médias sociaux pour apaiser nos angoisses et à nous tourner vers le monde réel et «beau». «Regardez, c’est génial là-bas», dit l’informaticien Jaron Lanier à la fin du film. Pas nécessairement pour tout le monde, Jaron!

L’idée selon laquelle des facteurs sociaux et politiques puissent eux-mêmes pousser les gens à se tourner vers les médias sociaux, ou tout autre comportement de dépendance, est à peine évoquée dans ce documentaire et dans beaucoup de discours sur la technologie et la dépendance. Chaque génération a ses paniques morales – télévision, jeux vidéo, musique rap, etc. S’il serait en effet dangereux d’ignorer certains des véritables inconvénients de l’utilisation des médias sociaux, le plus important est d’aller directement à la source et de déchiffrer les causes directes de la dépendance des gens.

Par exemple, alors que Derrière nos écrans de fumée mentionne des «normes de beauté irréalistes» poussées par les médias sociaux au détriment de la santé mentale des jeunes, il néglige d’explorer l’origine de ces normes. Les sociétés de médias sociaux utilisent certainement ces normes à leur avantage, mais elles ne les ont pas inventées!

Les causes profondes

Il semble évident que la cause profonde de nombre de ces problèmes est la société dont les médias sociaux ne sont qu’un aspect. Le capitalisme – et le sexisme profondément ancré en son sein – a fortement promu les normes de beauté (en particulier au XXe siècle, mais pas seulement) afin qu’elles profitent à diverses industries (cosmétiques, mode, loisirs,…). Les programmes «perdez une taille» n’avaient aucun problème à circuler largement à l’ère des DVD d’exercices physiques et des magazines féminins, bien avant l’avènement d’Instagram ou de TikTok.

Les sociétés de médias sociaux utilisent nos peurs et nos insécurités pour favoriser l’addiction à leurs profits, comme le souligne avec justesse Derrière nos écrans de fumée. Ce que le documentaire n’explore par contre pas, c’est la façon dont le capitalisme utilisait déjà ces mêmes tactiques des siècles auparavant. Bien que le documentaire mentionne le «capitalisme de surveillance», il l’utilise simplement comme un mot à la mode, sans explorer suffisamment le rôle et le fonctionnement du système capitaliste.

Non seulement la recherche du profit capitaliste pousse à la création d’applications visant à développer une dépendance, mais cela contribue également de manière incommensurable à l’augmentation du taux de suicide et des problèmes de santé mentale dont les médias sociaux sont souvent les seuls responsables. Si les sociétés de médias sociaux doivent être tenues pour responsables de la diffusion de contenus préjudiciables et du harcèlement (les différents scandales liés à TikTok ont montré à la fois la complexité et la gravité de ces problèmes), des solutions externes sont également nécessaires.

Les médias sociaux jouent clairement un rôle important dans la santé publique. Mais dire que l’augmentation des problèmes tels que l’anxiété et la dépression – en particulier chez les jeunes – ces dernières années est uniquement due à l’utilisation des médias sociaux est franchement assez insultante. Cela n’aurait rien à voir avec le changement climatique, l’austérité, la pauvreté croissante, l’inégalité des richesses, les frais de scolarité, l’endettement, la hausse des loyers et la stagnation des salaires?

Un enseignement modernisé et disposant de suffisamment de moyens pourrait enseigner aux jeunes l’impact des médias sociaux sur la santé mentale et comment minimiser ces risques. Des services d’aide à la jeunesse correctement financés pourraient offrir aux jeunes une plus grande variété d’activités, de loisirs et des possibilités de créer des liens sociaux hors ligne.

L’austérité et l’aliénation ont transféré le contrôle d’une grande partie du développement social et émotionnel des jeunes à un secteur privé amoral qui exploite à des fins lucratives les insécurités existantes des adolescents.

La polarisation politique

La manière dont Derrière nos écrans de fumée explique comment les médias sociaux affectent nos positions politiques est une autre position qui comporte à la fois un certain niveau de vérité et quelques omissions flagrantes. Sa thèse centrale est que les médias sociaux ont accru la «polarisation» – en particulier politique. Bien que cela soit très probablement vrai et qu’il en résulte toute une série de conséquences néfastes, il ne fait aucun doute que les médias sociaux permettent également d’exposer des points de vue non traditionnels, notamment les idées de gauche et les idées socialistes.

Si de nombreux points de vue non traditionnels sont néfastes, de nombreuses croyances autrefois considérées comme radicales ont aujourd’hui été démontrées par l’histoire. Pour chaque Pizzagate, QAnon ou négation de l’Holocauste, il y a un #MeToo, une Greta Thunberg. L’argument selon lequel la polarisation est toujours mauvaise est souvent utilisé par des gens qui restent favorable au statu quo et sont réfractaires au changement. En réalité, la polarisation provient de gens ordinaires qui cherchent une alternative à la l’état des choses tel qu’il est sous le système capitaliste.

Derrière nos écrans de fumée touche au fait que la polarisation n’a pas été inventée ou déterrée par les médias sociaux. Justin Rosenstein, ancien employé de Google et de Facebook, déclare ainsi que les problèmes de polarisation «existent à profusion à la télévision câblée». Les médias ont exactement le même problème… Internet n’est qu’un nouveau moyen, encore plus efficace, de le faire”.

Il est quelque peu ironique que le film utilise ensuite directement des images tirées des reportages des médias câblés américains sur les dangers de la polarisation. Un présentateur décrit comment «la coalition centriste traditionnelle de l’Europe a perdu sa majorité alors que les partis populistes d’extrême droite et d’extrême gauche ont gagné du terrain». Le film rejette la responsabilité de la croissance du populisme sur les médias sociaux, sans mentionner d’autres facteurs tels que le changement climatique ou la récession économique, et oublie que la popularité du centre politique diminue constamment en période de difficultés financières.

Le film utilise ensuite des images du meurtre de la manifestante antifasciste Heather Heyer en 2017 à Charlottesville, en Virginie, pour étayer son point de vue selon lequel «la polarisation est mauvaise», ce qui semble impliquer que la suprématie blanche et la protestation contre la suprématie blanche sont deux «extrêmes» et les deux faces d’une même médaille.

Diagnostic et solution

La fin du documentaire s’approche de façon alléchante du diagnostic du capitalisme comme étant la racine des maux des médias sociaux, mais ne parvient pas à s’engager dans une position ferme et définie.

Alex Roetter, ingénieur sur Twitter, admet que les entreprises technologiques et les actionnaires ne réduiront pas volontairement le fonctionnement de ces applications car «au bout du compte, vous devez augmenter les revenus et l’utilisation, trimestre après trimestre». Tristan Harris, ancien responsable du design chez Google, affirme que «l’incitation économique et la pression des actionnaires» rendent «impossible de faire autre chose».

Diverses autres personnes interrogées s’accordent à dire que l’incitation financière à une croissance sans fin est à blâmer, et Justin Rosenstein va même jusqu’à s’attaquer à la «religion du profit à tout prix». Tristan Harris affirme que «nous pouvons exiger de ne pas être traités comme une ressource extractible», mais il ne dit pas comment cela peut se traduire concrètement. Peut-être que si le film n’avait pas déjà rejeté les mouvements de gauche comme le revers toxique de leurs homologues de droite, les solutions à ce problème pourraient être explorées de manière adéquate…

Rosenstein affirme même que «notre attention peut être minée» car son exploitation a plus de valeur financière pour la classe capitaliste que nous ne le sommes en tant qu’êtres vivants: nous serions tels des arbres abattus valant plus une fois morts que vivants. Tout cela est vrai, bien sûr, mais remplacez le mot «attention» par le mot «travail» et vous verrez que cela remonte à des siècles avant l’avènement des médias sociaux! La récolte de données des médias sociaux n’est que la dernière mutation de l’extraction capitaliste du profit.

Les seules solutions que chacun peut trouver à l’écran dans Derrière nos écrans de fumée sont la réglementation, la fiscalité, les lois sur la protection de l’identité numérique et la retenue des consommateurs (éteindre son téléphone une heure avant de se coucher est présenté comme une solution possible à cette exploitation systématique à grande échelle!) Il est reconnu que les entreprises ont besoin «d’une raison fiscale pour ne pas acquérir toutes les données de la planète».

Jaron Lanier déclare : «Je ne veux pas faire de mal à Google ou à Facebook. Je veux juste les réformer pour qu’ils ne détruisent pas le monde». Mais nous ne pouvons pas «réformer» ce qui ne nous appartient pas. Les entreprises privées prendront toujours des décisions reposant sur leurs profits au détriment des besoins de l’humanité.

Les médias sociaux : un outil d’oppression ou de libération?

Les problèmes qui conduisent à l’aliénation et à l’anxiété de la société et, par conséquent, à l’addiction, ne sont pas neufs. Les médias sociaux ne sont que le dernier remède que nous vend la classe capitaliste pour «guérir» les maux qu’elle a elle-même engendrés, tout en poursuivant ses propres objectifs.

On peut établir un parallèle entre les médias sociaux et toute autre avancée technologique, de l’automatisation à l’intelligence artificielle. La question n’est pas la technologie en elle-même, mais plutôt de savoir à qui elle appartient et comment elle est utilisée dans ce cadre. Être «remplacé par des robots» conduit à la pauvreté sous le capitalisme (le fait que votre travail ne soit plus nécessaire n’est un problème que lorsque vous dépendez de votre travail pour survivre!), mais cela pourrait être utilisé au profit des masses populaires dans une société socialiste. Il en va de même pour les médias sociaux. S’ils étaient conçus et utilisés pour servir les intérêts de l’humanité dans son ensemble plutôt que ceux d’une petite classe de chercheurs de profit, nombre de leurs inconvénients disparaîtraient très probablement. Cependant, cela ne serait possible qu’avec le contrôle et la gestion démocratiques par les travailleurs de l’infrastructure des grandes plateformes de médias sociaux et de leurs algorithmes.

Les médias sociaux présentent de nombreux dangers, mais il serait également fallacieux d’ignorer leurs avantages. De nombreuses personnes isolées ont réussi à trouver des groupes de personnes partageant les mêmes idées, ce qui n’aurait probablement jamais été possible auparavant. Les limites géographiques peuvent être considérablement réduites par les médias sociaux, ce qui est particulièrement important alors que de nombreuses personnes vulnérables s’isolent d’elles-mêmes en raison de la pandémie, sans possibilité d’interaction en face à face.

Si les médias sociaux ont été créés – ou du moins détournés – par la classe capitaliste, il n’y a aucune raison que ce soit la seule façon pour eux de fonctionner. Bien qu’il y ait certaines limites, le potentiel d’utilisation des médias sociaux pour diffuser des idées anticapitalistes est vaste. La résurgence, ces dernières années, des opinions de gauche chez les jeunes a souvent été amplifiée par l’utilisation de diverses formes de médias sociaux.

Karl Marx a déclaré que le capitalisme «produit ses propres fossoyeurs». L’utilisation des médias sociaux pour l’organisation anticapitaliste, la lutte pour le socialisme et la solidarité entre les membres d’une classe ouvrière divisée et atomisée est un excellent exemple de l’utilisation des machines de nos oppresseurs. L’arrivée de géants des médias sociaux comme Facebook et Twitter dans le giron de la démocratie a également le potentiel de nous permettre de conserver ces liens sociaux tout en nous débarrassant des aspects les plus manipulateurs de la technologie.

L’abolition du capitalisme et l’introduction d’un système socialiste démocratiseront véritablement toutes les formes de société, y compris les médias sociaux, au profit de toutes et tous, et pas seulement de quelques personnes avides de profits.

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