Joyce Echaquan, victime d’un système génocidaire

Le décès de Joyce Echaquan est une tragédie. Les circonstances qui ont conduit à son décès sont un système bien établi que nous ne pourrons combattre que par la solidarité et la mise en place de solutions concrètes, allant bien au-delà des excuses publiques.

Les onze nations autochtones du territoire québécois ne sont pas un peuple monolithique, bien au contraire. Les repères culturels varient, la langue est différente. De plus, entre les nations du sud et celles du nord, entre les nations plus proches des centres urbains et celles qui en sont plus éloignées, l’accès à différents services (publics ou non) varie grandement. La colonisation n’a pas été imposée au même rythme d’une nation à l’autre. Une chose nous semble certaine : la Loi sur les Indiens1 de 1876 a laissé des traumatismes intergénérationnels qui ne peuvent être réglés sans changements fondamentaux aux politiques actuelles.

Une loi génocidaire et sexiste

La Loi sur les Indiens est une loi fédérale qui permet au gouvernement d’administrer toute la vie des Premières Nations, allant de la gestion des terres à celle des individus. De 1951 à 1985, certains des articles les plus discriminatoires ont été graduellement modifiés ou supprimés. À l’origine, l’intention de la loi était clairement d’assimiler les autochtones. Avec les modifications plus récentes, la stratégie d’assimilation est beaucoup plus subtile, mais toujours présente. Par exemple, une réforme de 1985 a permis aux femmes s’étant mariées en dehors de leur communauté de retrouver leur statut d’Indienne. Toutefois, la loi continue à refuser le statut d’Indien aux enfants qui se marient en dehors des communautés. De plus, les enfants de femmes ayant retrouvé leur statut suite à la réforme de 1985 ne pourront transmettre leur statut à leurs propres enfants. Ce n’est qu’en 2017 que le fédéral promet d’éliminer le sexisme ancré dans la loi.

De telles stratégies, au-delà des discriminations sexistes, servent clairement à supprimer de la carte les différents peuples. Le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) est d’ailleurs sans équivoque : il s’agit d’un génocide qui cible surtout les femmes et qui est encore actif de nos jours, allant jusqu’aux stérilisations forcées ou aux avortements sous la contrainte.

L’assimilation par la jeunesse

Parmi les différentes stratégies d’assimilation mises en place par les autorités gouvernementales, le système de pensionnat est un des plus connus. De 1874 à 1996, on estime que 150 000 jeunes autochtones ont subi les pensionnats. Il n’est probablement plus nécessaire de faire état des sévices physiques, psychologiques et sexuels que subissent les enfants dans ces institutions. Mentionnons toutefois qu’au Québec, on fait état de 6 pensionnats pour les Premières Nations et de 5 pensionnats laïques réservés aux enfants inuit. Le dernier pensionnat catholique situé à Mashteuiatsh (Pointe-Bleue), au Lac-Saint-Jean, a fermé ses portes en 1991.

De nos jours, la stratégie d’assimilation a changé. En effet, bien que représentant un peu moins de 8 % des enfants du Québec, les enfants autochtones comptent pour 50 % des enfants placés en famille d’accueil. Soulignons que ce n’est que depuis juin 2019 que la loi fédérale permet aux autochtones de contrôler eux-mêmes les services de protection de la jeunesse.

Du mépris institutionnel

Les exemples de discrimination institutionnalisée et de racisme systémique envers les autochtones peuvent s’accumuler à l’infini. Ça fait déjà de très longues années qu’on tire la sonnette d’alarme. Que ce soit dans la manière dont on traite les disparitions des personnes autochtones (2011), le manque ou l’insalubrité des logements (2018), l’accès à l’éducation (2012) ou aux soins de santé (2015).

Le cas de Joyce Echaquan n’est malheureusement pas unique. Ce n’est pas inhabituel dans le Québec de 2020 qu’une personne autochtone soit traitée avec mépris ou avec violence. Joyce a eu la force et le courage de filmer ce qui lui arrivait et de le diffuser sur les réseaux sociaux. L’opinion publique se déchaîne, tout le monde est outragé. Geneviève Guilbault, ministre de la Justice, annonce une enquête publique du coroner. François Legault présente des excuses officielles à la famille de madame Echaquan. Mais c’est trop peu, trop tard.

La récente nomination de l’ancien policier Ian Lafrenière comme ministre des Affaires autochtones démontre, une fois de plus, le manque de sensibilité de Legault. Les réactions ne se sont pas fait attendre et certain·es le voient comme une insulte envers les autochtones. Quand on se penche sur le traitement réservé aux autochtones par les différents corps policiers de la province, le choix d’un ancien policier qui refuse de reconnaître le racisme systémique de la police est plus que problématique.

Enquêter, une stratégie capitaliste pour éviter d’agir

Un an avant le décès de Joyce Echaquan, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec (commission Viens) déposait son rapport. Force est de constater qu’aucun changement fondamental n’a été fait. L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) a d’ailleurs décidé de prendre les choses en main et publie un plan d’action contre le racisme et la discrimination la veille du décès de Joyce Echaquan.

Et il y a eu d’autres commissions d’enquête. Mais rien n’a changé puisque c’est à l’avantage des gouvernements capitalistes de maintenir les autochtones dans la précarité et la pauvreté. Les territoires des différentes nations autochtones sont riches en ressources naturelles et peuvent donner accès à des rivières pour la construction de barrages électriques – avec tous les profits qui en découlent. De plus, le Canada tente depuis longtemps d’asseoir son contrôle du Canada sur l’Arctique. La relocalisation de familles inuit dans le Haut-Arctique pendant les années 50 visait d’ailleurs cet objectif colonialiste. De nos jours, un peu moins de 400 personnes vivent à Grise Fiord et à Resolute qui héberge aussi un centre de formation de l’Armée canadienne.

Après avoir refusé de le faire, le Canada a finalement adopté la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. L’élément clé dans cette déclaration est le droit à l’autodétermination des peuples. Il s’agit de reconnaître qu’un peuple a le droit de déterminer son statut politique, son développement économique, social et culturel. Ni le gouvernement fédéral ni le gouvernement provincial ne mettront en pratique ces principes fondamentaux. Les enquêtes et les excuses publiques sont des écrans de fumée pour détourner l’attention.

L’exploitation à tout prix

En septembre dernier, la communauté Sipekne’katik de Nouvelle-Écosse décide de limiter le nombre de cages à homard dans sa réserve à 50 par pêcheurs. La cour fédérale leur donne le droit de pêcher pour gagner un revenu moyen qui n’est pas clairement défini. La communauté donne maintenant ses propres permis. Les pêcheurs commerciaux sont en colère contre ce qu’ils voient comme une limite. On peut le comprendre, il y a habituellement des centaines de milliers de trappes à homard dans la réserve. Les blancs ont décidé d’enlever les trappes des autochtones, sans attendre le droit de le faire. Passer de centaines de milliers de cages à 50 par personne, c’est une limite pour rendre la culture de homard durable. Voilà un bel exemple de l’exploitation canadienne sur les terres et territoires autochtones. On peut aussi parler des pipelines qui sont forcés sur leurs territoires à coup d’assauts de la police montée avec de l’équipement militaire. Bref, le pétrole, le poisson, le bois, l’hydroélectricité sont assez importants pour le gouvernement pour vouloir éliminer, assimiler, déplacer, et même envahir les terres autochtones.

Une solution socialiste

Le droit à l’autodétermination est un des principes fondamentaux qu’Alternative socialiste défend. Parce qu’ils existent, les 11 peuples autochtones sur le territoire québécois doivent pouvoir jouir pleinement de leurs droits nationaux (politiques, économiques, linguistiques, etc.). Or, l’État canadien et l’État québécois ne leur accorderont jamais de pouvoirs déterminants sur ce qu’ils considèrent être leurs ressources et leurs territoires. Les peuples autochtones se battent depuis des décennies pour faire respecter cette souveraineté nationale.

Les gouvernements, le patronat et leurs médias travaillent consciencieusement à installer un climat de méfiance entre les autochtones et les non autochtones. C’est particulièrement le cas lorsque les autochtones se lèvent contre l’injustice. Dans le contexte actuel, l’interdépendance entre les populations du Québec nécessite une solidarité entre les travailleuses et les travailleurs non autochtones et autochtones. C’est la seule manière d’élaborer des revendications conjointes et concrètes qui bénéficieront à tout le monde.

À nous de surmonter les préjugés et les divisions artificielles. L’écoute et l’ouverture nous permettront de lutter côte à côte dans l’intérêt de tous et toutes. En ce sens, il est impératif de lutter pour un système public de santé et de services sociaux accessible, gratuit et adapté à la réalité des différentes nations, partout au Québec et au Canada. L’accès à l’éducation est tout aussi crucial. Le manque d’accès à du logement adéquat affecte grandement les autochtones. À nous de lutter pour un vaste plan de construction de logements 100% publics et éco-énergétiques.

Financer ces services publics gratuits est tout à fait possible. Si les communautés géraient elles-mêmes l’exploitation (ou non) des ressources naturelles de leurs territoires, elles pourraient se charger d’en tirer les bénéfices et de les réinvestir dans les services nécessaires.

Pour que l’oppression nationale cesse sur les Premières Nations, les Inuit et le peuple québécois, l’État fédéral canadien et ses lois racistes doivent être brisés. Cela n’est possible que par l’union de ceux et celles, autochtones et non-autochtones, qui sont sans cesse spolié·es et humilié·es par les capitalistes d’ici et d’ailleurs.

Nous sommes solidaires des luttes des peuples Abénakis, Algonquins, Atikamekw, Cris (Nehiyawak en langue crie), Hurons-Wendats, Innus, Inuit, Malécites, Mi’kmaq, Mohawks (Kanyen’kehà:ka) et Naskapis.

Alexandra L.

 


1 Dans ce texte, le terme «indien» fait référence au statut juridique en fonction de la Loi sur les Indiens.

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