Des soldats se déploient dans les rues de Montréal en octobre 1970

Le terrorisme dans la révolution au Québec

Ce texte de Roch Denis est paru dans le livre des Éditions Parti Pris Québec Occupé en 1971. Il s’agit d’un des rares textes à aborder la question du terrorisme, en particulier celui du FLQ, sous l’angle de la stratégie de pouvoir de la classe ouvrière.


Les événements des dernières semaines ont posé une nouvelle fois, mais avec plus de force que jamais, la question du terrorisme1 au Québec. Cette question a fait l’objet de réponses et d’analyses diverses dont il est possible maintenant d’apprécier le contenu politique.

La bourgeoisie anglo-canadienne et diverses fractions de la petite bourgeoisie québécoise francophone ont fourni des réponses qui sont très proches les unes des autres : on aura, dans ce texte, l’occasion de le constater. De même, un certain nombre d’intellectuels, enseignants ou étudiants des universités et des Cégeps et de militants de «gauche», inorganisés ou partiellement organisés ont apporté des réponses que l’on doit désormais expliquer et commenter.

Un type de réponses et d’analyses est resté toutefois presque entièrement absent du débat: c’est la réponse et l’analyse marxiste du terrorisme. Cette analyse a commencé d’être ébauchée dans des cercles étroits de l’Université ; elle a même sûrement été faite dans des groupes organisés de militants. Elle est néanmoins restée en dehors du débat général et la raison m’en paraît bien claire: il n’existe pas au Québec d’organisation politique ouvrière révolutionnaire. Seule une telle organisation aurait eu la force nécessaire pour imposer cette analyse en face des autres et surtout la répandre et la diffuser massivement dans la classe ouvrière.

Il nous a paru nécessaire, dans le cadre de cet ouvrage, de présenter les termes principaux de l’analyse marxiste du terrorisme.

Cette analyse théorique – pour la même raison que je viens d’indiquer – ne pallie en rien l’absence d’une organisation qui aurait donné à l’explication marxiste sa véritable dimension et sa véritable portée. Elle n’en est pas moins nécessaire aujourd’hui afin d’empêcher que le débat soit plus longtemps porté sur le terrain et dans les termes même définis par la bourgeoisie.

J’ai choisi de présenter l’analyse marxiste du terrorisme principalement à partir des positions exprimées sur la question par Lénine et les Bolcheviks, depuis 1901 jusqu’à la Révolution d’octobre.

J’entends déjà une première objection: qu’est-ce que Lénine et les Bolcheviks qui ont mené la lutte au début du siècle, viennent faire au Québec, en 1970, alors que les conditions objectives sont tout à fait changées? En quoi les schémas de Lénine – justes à l’époque et dans les conditions particulières de la Russie – peuvent-ils fournir une réponse adéquate à la question du combat révolutionnaire et des moyens de ce combat au Québec?

Ce que Lénine et les Bolcheviks viennent faire au Québec, c’est d’abord ceci: les positions de Lénine sur le terrorisme, comme sur toute autre question, ont été élaborées dans la théorie et dans la pratique. Ces positions fusionnent plusieurs dizaines d’années d’expériences pratiques et d’expression théorique du mouvement ouvrier russe et international.

Il est une chose à laquelle le marxisme accorde la toute première importance : les militants «révolutionnaires» – c’est-à-dire ceux qui entendent se situer exclusivement sur le terrain des intérêts de la classe ouvrière – ne peuvent se dispenser de tirer les leçons historiques de la lutte du mouvement ouvrier.

Les positions de Lénine n’ont rien de schématiques. Elles sont tout le contraire d’un schéma ou d’un dogme, et il ne sera pas difficile de le montrer. Lénine indique de quelle manière les marxistes posent le problème du terrorisme et quelles positions ils adoptent vis-à-vis de ce problème, toujours dans des situations concrètes. On pourra aussi constater l’actualité de ces positions.

Cette présentation de l’analyse marxiste du terrorisme à partir des textes de Lénine, n’a donc elle aussi rien d’un dogme. Elle vise à démasquer le contenu politique mystifiant des positions bourgeoise et petite-bourgeoise sur la question. Elle vise surtout à indiquer sur quelles bases les marxistes québécois peuvent et doivent faire la critique objective du terrorisme, comme moyen de lutte au Québec, aujourd’hui.

La première partie de ce texte est une analyse brève des positions définies jusqu’ici face à l’action du FLQ, d’un côté par les représentants de la bourgeoisie anglo-canadienne à Ottawa et par les représentants des fractions fédéraliste et nationaliste de la petite bourgeoisie québécoise francophone, de l’autre par des intellectuels, des étudiants, militants ou non, relativement nombreux.

La deuxième partie est une présentation de la question du terrorisme en théorie marxiste. Comment Lénine pose le problème? Quelle solution avance-t-il?

La troisième partie propose une définition marxiste du problème dans la situation concrète au Québec.

1 – Les positions bourgeoise et petite-bourgeoise
a) La question du terrorisme considérée comme une question de «principe».

Il est facile de résumer et d’expliquer politiquement les termes dans lesquels la bourgeoisie au pouvoir au Canada et son relais petit-bourgeois fédéraliste au Québec ont défini leurs positions face aux enlèvements et à l’exécution du ministre Laporte:

– La violence du FLQ est condamnable et doit être condamnée dans les faits parce qu’une société démocratique ne peut pas permettre qu’un groupe préconise un «renversement» du gouvernement par des moyens non démocratiques.

Au cours des semaines de crise, il s’est agi pour les tenants de cette position d’effectuer une offensive politique et idéologique qui a porté sur deux aspects principaux:

– d’une part, identifier la répression militaire et policière comme la réponse légitime et donc non violente à l’opération illégitime et donc violente du FLQ;

– d’autre part, identifier le terrorisme et la méthode des attentats individuels comme l’unique moyen de lutte dont vont toujours se servir tous les révolutionnaires pour atteindre leurs objectifs.

Les représentants de la bourgeoisie au Canada et leurs valets au Québec se sont donc présentés devant la population comme les protecteurs et les sauveurs de «la démocratie » menacée. Les règles du jeu parlementaire, le suffrage universel ont été une nouvelle fois proposés comme les moyens fondamentaux d’expression de la «volonté populaire».

Face à cette offensive, quelle a été la réponse définie par la fraction petite bourgeoise québécoise regroupée autour du Parti Québécois, de l’establishment syndical, de diverses organisations nationalistes et de quelques «intellectuels en vue», tel l’éditorialiste Claude Ryan?

Cette réponse a été celle du «refus de toute violence», aussi bien de la violence fédérale et provinciale cachée derrière son vocabulaire «démocratique», que de la violence «dégradante et méprisable » du FLQ.

La position petite-bourgeoise a traité de la question du terrorisme et de la violence en général comme d’une question de «principe», comme d’une question «morale». Et c’est d’ailleurs pour cette «raison morale» opposée à la «raison d’État», qu’elle en est venue à proposer les négociations Pouvoir-FLQ.

La position petite-bourgeoise « réformiste » s’est exprimée en des phrases extrêmement significatives: «Le Pouvoir a répondu à la violence par la violence» ; «Le Pouvoir a voulu enfermer la population entre deux extrémismes»; «la violence du FLQ, quels que soient les motifs qui ont pu l’inspirer, est absolument injustifiable»; «la vie d’un homme doit primer sur la raison d’État»; etc.

Opposée à «toute violence», cette fraction de la petite bourgeoisie québécoise s’est ainsi présentée à son tour comme le «véritable» sauveur de la «démocratie» menacée non plus cette fois-ci par le seul FLQ mais aussi par les Pouvoirs en place.

Mais de quelle «démocratie» s’agissait-il? Aussi bien du côté du Pouvoir que de l’opposition «démocratique», au Canada et au Québec, il fut toujours question de la «démocratie» en général, sans jamais que le contenu en soit précisé. Et en opposant sa « démocratie » en général à la «démocratie» en général des fédéraux et provinciaux au pouvoir, la petite bourgeoisie québécoise nationaliste a contribué en fait à mystifier la population des travailleurs tiraillée entre les «vrais démocrates» et les «faux démocrates» et à qui l’on cachait l’origine de la violence en mettant sur un même pied la violence du Pouvoir bourgeois et celle du FLQ.

Il n’est pas inutile de rechercher ce que recouvrent les concepts de «démocratie» et de «violence». Il nous faut pour cela quitter le terrain des principes et du moralisme pour nous situer sur le strict terrain où ces concepts doivent être définis: le terrain politique.

La «démocratie» et la «violence» sont des concepts, des abstractions, qui n’ont aucune assise dans la réalité. Dans les sociétés divisées en classes, la démocratie et la violence sont toujours une démocratie et une violence de classe. Ainsi lorsque la bourgeoisie et la petite bourgeoisie parlent de la démocratie, les marxistes posent la question de savoir: la démocratie de quelle classe et pour quelle classe?

Historiquement la démocratie bourgeoise a remplacé la féodalité et la démocratie ouvrière se heurte à la démocratie bourgeoise jusqu’au renversement de cette dernière.

Prenez, dit Lénine, les lois fondamentales des États contemporains, prenez leur gouvernement, prenez la liberté de réunion ou de presse, prenez l’«égalité des citoyens devant la loi», et vous verrez à chaque pas l’hypocrisie de la démocratie bourgeoise, bien connue de tout ouvrier honnête et conscient. Il n’est point d’État, même le plus démocratique, qui n’ait dans sa constitution des biais ou restrictions permettant à la bourgeoisie de lancer la troupe contre les ouvriers, de proclamer la loi martiale, etc., «en cas de violation de l’ordre», en fait, au cas où la classe exploitée «violait» son état d’asservissement et si elle avait la velléité de ne pas se conduire en esclave.2

La démocratie bourgeoise (le régime capitaliste) reste une démocratie pour la bourgeoisie, un paradis pour les exploiteurs et une violence organisée dans l’État et par l’État contre les exploités

Cette violence est toute théorique pour ceux qui l’exercent, directement ou indirectement. Elle est toute concrète pour ceux qui la subissent. Ce n’est pas au cours des dernières semaines qu’elle a commencé de s’exercer au Québec par l’occupation militaire et les arrestations massives.

Elle s’est exercée historiquement dans la répression des luttes ouvrières; elle s’est exercée et elle s’exerce dans le chômage, dans la mise à pied de milliers d’ouvriers3; dans l’assassinat non pas sélectif mais collectif de milliers de travailleurs des mines empoisonnés; dans le logement; etc.

Le dossier de la «démocratie bourgeoise», c’est-à-dire de la violence bourgeoise reste à écrire au Québec. Mais on peut à titre d’illustration particulière citer le journaliste Claude Masson, dans un éditorial récent de La Presse, au sujet des «gros propriétaires de flottes et des spéculateurs» de l’industrie du taxi:

Ces exploiteurs, écrivait Masson, ont fait beaucoup plus de violence que d’autres personnes dans des sphères différentes parce qu’ils ont « assassiné » moralement des centaines, des milliers de chauffeurs de taxi qui sont des êtres humains mais qui sont utilisés comme des bêtes. Ce n’est pas exagéré. C’est la réalité. C’est réel mais invisible parce que ça dure depuis 20 ans et que c’est encroûté dans la tradition.4

Du point de vue moral, la violence est toujours justifiée par celui qui l’exerce et toujours injustifiable pour celui qui la subit. Du point de vue politique, puisque c’est de politique dont il s’agit, la violence est toujours une violence de classe et la classe ouvrière n’a pas de choix : pour secouer le joug de la violence bourgeoise, elle doit opposer sa violence de classe révolutionnaire. Reste à savoir si le terrorisme s’inscrit dans cette violence organisée des travailleurs, ce qui est une autre question que j’aborderai plus loin.

Revenant aux positions définies par la bourgeoisie et la petite bourgeoisie, on peut mieux comprendre maintenant pourquoi dans leur cas il n’est toujours question que de «démocratie» tout court ou de «refus de toute violence».

La bourgeoisie inscrit sa violence organisée dans une légalité juridique et se présente comme légitime. Par la magie du droit, la violence n’est plus une violence et la démocratie bourgeoise devient «la démocratie».

La petite bourgeoisie québécoise nationaliste marque, son rejet – par principe – de «toute violence». Elle se situe ainsi dans les faits, du côté de la violence légitimée et institutionnalisée dans l’État. Elle demande seulement que cette violence bourgeoise soit moins abusive, qu’elle reste dans les limites «démocratiques».

Elle condamne en revanche absolument la « violence » du FLQ, violence illégitime. Et, pour cette raison, René Lévesque a pu traiter les membres du FLQ d’«êtres inhumains» alors que Pierre Elliott Trudeau les qualifiait, lui, de «barbares» et de «primitifs».

b) la question du terrorisme considérée comme une question de tactique.

Des intellectuels, enseignants et étudiants, des militants organisés ou inorganisés, ont fait de la question du terrorisme une question de «tactique».

Affirmant qu’ils rejetaient à la fois la violence bourgeoise et le moralisme petit-bourgeois, ces intellectuels ont défini dès le premier jour une position d’appui à l’action du FLQ, objectifs et moyens compris.

Par la suite, dans des discussions, et peut-être aussi dans quelques rares textes, le contenu politique de cette position d’appui a été précisé.5

Il s’est exprimé en deux tendances principales : la première insistait sur la force des actions exemplaires pour entraîner la classe ouvrière à organiser sa propre violence de classe ; la deuxième mettait l’accent sur le nécessaire affrontement avec le pouvoir de façon à démasquer son caractère répressif et à déclencher ainsi le cycle répression-mobilisation.

Du point de vue des partisans de cette thèse, le terrorisme, l’action de commando serait aujourd’hui dans les conditions concrètes de la situation québécoise, la forme de lutte la plus appropriée. Le terrorisme et plus généralement la lutte armée favoriseraient le mieux le développement du mouvement de masses et donc la réalisation de l’objectif : l’émancipation de la classe ouvrière, la révolution socialiste.

C’est en fonction des intérêts de la classe ouvrière que cette «ligne politique» entend se définir. C’est donc sur le terrain du marxisme qu’elle veut se placer et c’est sur ce terrain qu’il faut la juger. Mais avant d’analyser les circonstances concrètes dans lesquelles se pose la lutte révolutionnaire au Québec en 1970, voyons comment Lénine soulève le problème général du terrorisme et le problème particulier de son utilisation en URSS.

II – La question du terrorisme en théorie marxiste

La position de Lénine sur le terrorisme, comme d’ailleurs sur toute autre forme de lutte, est déterminée par une analyse serrée du degré de développement du mouvement de masses et des conditions concrètes, économiques, politiques et culturelles, dans lesquelles opère ce mouvement.

Lénine explique dans un long texte que je cite presque intégralement, comment le marxisme juge des formes de lutte:

En premier lieu, le marxisme diffère de toutes les formes primitives de socialisme en ce qu’il ne rattache pas le mouvement à quelque forme de combat unique et déterminée. Il admet les méthodes de lutte les plus variées, et il ne les « invente » pas, il se borne à généraliser, organiser, rendre conscientes les formes de lutte des classes révolutionnaires qui surgissent spontanément dans le cours même du mouvement. Absolument hostiles à toutes les formules abstraites, à toutes les recettes de doctrinaires, le marxisme veut que l’on considère attentivement la lutte de masse qui se déroule et qui au fur et à mesure du développement du mouvement, des progrès de la conscience des masses, de l’aggravation des crises économiques et politiques, fait naître sans cesse de nouveaux procédés, de plus en plus variés, de défense et d’attaque. C’est pourquoi le marxisme ne répudie d’une façon absolue aucune forme de lutte. (souligné par nous) En aucun cas il n’entend se limiter aux formes de lutte possibles et existantes dans un moment donné ; il reconnaît qu’un changement de la conjoncture sociale entraînera inévitablement l’apparition de nouvelles formes de lutte, encore inconnues aux militants de la période donnée. Le marxisme, sous ce rapport, s’instruit, si l’on peut dire, à l’école pratique des masses ; il est loin de prétendre faire la leçon aux masses en leur proposant des formes de lutte imaginées par des «fabricants de système» dans leur cabinet de travail. (souligné par nous)… «En second lieu, le marxisme exige absolument que la question des formes de lutte soit envisagée sous son aspect historique. Poser cette question en dehors des circonstances historiques, concrètes, c’est ignorer l’abc du matérialisme dialectique… Essayer de répondre par oui ou par non, quand la question se pose d’apprécier un moyen déterminé de lutte, sans examiner en détail les circonstances concrètes du mouvement au degré de développement qu’il a atteint, ce serait abandonner complètement le terrain marxiste.6

Pas plus qu’il ne rejette aucune forme de lutte, le marxisme ne rejette pas le terrorisme «par principe». Il l’approuve et s’y associe ou le désapprouve et s’en dissocie, en fonction du mouvement des masses et des conditions historiques objectives dans lesquelles se déroule ce mouvement.

De même, – et c’est ce qu’il importe surtout de comprendre – le marxisme n’a pas de leçon à donner aux masses. Il saisit, il organise, il fusionne, il exprime consciemment les formes de lutte adoptées par les masses elles-mêmes, au fur et à mesure du développement de cette lutte. Le marxisme s’instruit «à l’école pratique des masses». Il ne se substitue pas aux masses en leur «conseillant» des formes de lutte prétendument «meilleures» ou «plus efficaces».

Lénine va soutenir – dans la pratique – cette position marxiste vis-à-vis de chaque forme de lutte, et en particulier, à deux occasions, vis-à-vis du terrorisme.

En 1901, d’abord, c’est-à-dire quatre ans avant l’insurrection de 1905. Puis en 1906, quelques mois après l’insurrection. En 1901, Lénine répond à ceux qui proposent l’introduction de la «terreur» comme moyen de lutte pour le Parti :

on nous propose aujourd’hui la terreur non point comme l’une des opérations d’une armée combattante, opération étroitement rattachée et articulée à tout le système de lutte, mais comme un moyen d’attaque isolé, indépendant de toute armée et se suffisant à lui-même. D’ailleurs à défaut d’une organisation révolutionnaire centrale et avec des organisations révolutionnaires locales faibles, la terreur ne saurait être autre chose. (souligné par nous) C’est bien pourquoi nous déclarons résolument que dans les circonstances actuelles, la terreur est une arme inopportune, inopérante, qui détourne les combattants les plus actifs de leur tâche véritable et la plus importante pour tout le mouvement, et qui désorganise non pas les forces gouvernementales, mais les forces révolutionnaires.7

Lénine dénonce la pratique du terrorisme d’individus «dans les circonstances actuelles», c’est-à-dire en 1901, au moment où l’organisation révolutionnaire centrale n’est pas véritablement constituée et où elle repose sur des bases locales fragiles. Si les révolutionnaires les plus énergiques se consacrent à la terreur, il y a risque de dispersion des forces. Or, ces forces doivent être déployées tout entières pour la construction de l’Organisation.

Surtout il y a risque de «rupture de liaison entre les organisations révolutionnaires et ces foules dispersées d’hommes mécontents, protestant et prêts au combat, dont la faiblesse ne tient qu’à leur dispersion. Cette liaison, dit Lénine, est le gage unique de notre succès.»8

À quel moment et dans quelles conditions l’emploi de la terreur serait-il justifié? Lénine donne une précision importante: «La terreur… ne convient que comme l’une des formes de l’assaut décisif.»9

Justement, en 1901 :

En fait d’armée permanente, nous n’avons que quelques petits détachements, et encore ils ne sont pas mobilisés, n’ont pas de liaison entre eux, ne sont pas entraînés à se former en colonnes d’une façon générale, sans même parler de colonnes d’assaut. Dans ces conditions, tout homme capable d’envisager l’ensemble de notre lutte,… doit comprendre que notre mot d’ordre, à l’heure actuelle, ne saurait être «À l’assaut!» mais bien «Entreprenons le siège en règle de la forteresse ennemie !» En d’autres termes, l’objectif immédiat de notre Parti ne peut pas être d’appeler toutes les forces dont il dispose à se lancer dès maintenant à l’attaque, mais d’appeler à mettre sur pied une organisation révolutionnaire capable de rassembler toutes les forces et d’être le dirigeant non seulement en titre, mais réel du mouvement, c’est-à-dire une organisation toujours prête à soutenir chaque protestation et chaque explosion, en les mettant à profit pour accroître et endurcir une armée apte à livrer le combat décisif.10

En 1906, les conditions ont changé; le mouvement de masses s’est considérablement développé; l’Organisation s’est consolidée. Depuis l’insurrection armée de décembre 1905, la Russie Centrale et ses provinces environnantes sont en situation de crise politique grave.

Quel jugement Lénine porte-t-il sur le terrorisme dans cette conjoncture nouvelle?

Première remarque: en 1906, l’utilisation de la terreur n’est plus une forme isolée ou exclusive de combat. Elle s’inscrit dans un système de lutte armée populaire et organisée. Ainsi Lénine substitue l’expression «guerre des partisans» aux termes de «terreur» ou de «terrorisme». Il écrit: «L’ancien terrorisme russe était affaire d’intellectuels conspirateurs; aujourd’hui la lutte de partisans est menée en règle générale, par des militants ouvriers ou simplement par des ouvriers en chômage.»11

Deuxième remarque: la guerre de partisans fait suite à la première insurrection de décembre 1905 et elle précède l’insurrection «qui se prépare de nouveau». La situation concrète est encore une fois ici déterminante pour Lénine.

Il faut compter avec cette situation, songer aux particularités d’une période intermédiaire entre les actes importants de l’insurrection… La lutte de partisans est une forme inévitable de lutte à une époque où le mouvement des masses aboutit effectivement à l’insurrection et où il se produit des intervalles plus ou moins considérables entre les «grandes batailles» dans le cours de la guerre civile.12

À ceux qui devant la guerre de partisans, en 1906, crient au terrorisme et à l’anarchisme, Lénine reproche d’abandonner le terrain du marxisme pour se réfugier dans des formules toutes faites.

L’insurrection armée et la guerre civile marquent un développement du mouvement de masses et de la révolution. Dans cette période, la population réagit souvent spontanément en organisant des actions armées. Mais alors la réponse marxiste à ces actions n’est pas de dénoncer le «terrorisme partisan» mais bien plutôt d’«assurer à cette lutte spontanée la direction du Parti.»13

III – La question du terrorisme dans la conjoncture au Québec

Résumons dans ses grandes lignes, la position marxiste de Lénine sur le terrorisme.

  1. Le marxisme ne rejette aucune forme de lutte de façon absolue.
  2. Le marxisme juge des formes de lutte en fonction du degré de développement du mouvement de masse et des conditions historiques concrètes, politiques, économiques, culturelles.
  3. En l’absence d’une organisation révolutionnaire centralisée et d’organisations révolutionnaires locales solides, et lorsque les masses sont dispersées, le marxisme rejette la terreur, comme forme de lutte inopportune et dangereuse.
  4. Le terrorisme ne convient que comme l’une des formes de lutte au moment de l’assaut décisif.
  5. Lorsque l’assaut décisif est commencé et pendant la période de guerre civile, le Parti est associé directement à cette phase de la lutte, comme il l’était aux phases précédentes, en tant que «force belligérante» et il vise à y jouer un rôle dirigeant.

Quelle est d’abord, et très brièvement, du point de vue du degré d’avancement du mouvement de masses, la situation concrète au Québec?

Depuis l’après-guerre, la classe ouvrière québécoise a mené de nombreuses grèves dont certaines ont été dures. (Asbestos, Murdochville, Windsor et East Angus, Régie des Alcools, Enseignants, Lapalme, etc.).

Depuis 1960, les manifestations politiques d’étudiants se sont accrues en nombre et en force. Des secteurs importants de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie se sont mobilisés au cours des dernières manifestations – Bill 63, St-Léonard – à Montréal et en province.

Les travailleurs québécois cherchent, plus clairement depuis quelques années, les formes d’une organisation autonome de classe. Les couches les plus défavorisées de travailleurs (assistés sociaux, chômeurs) ont été les premières impliquées dans ce mouvement. Cela est d’ailleurs plus vrai à Montréal qu’en province. En province, les comités d’action politique ont commencé à toucher des secteurs plus avancés de la classe ouvrière. On ne peut non plus exclure du mouvement vers la création d’une organisation de classe, les divisions significatives d’un establishment syndical qui a été amené un peu malgré lui, sous les pressions de la base, à poser le problème du Parti des travailleurs.

Pourtant, dans ce mouvement, l’organisation politique ouvrière reste pour le moment inexistante et malgré leur détermination très nette à combattre, la classe ouvrière et les masses exploitées sont aujourd’hui dispersées et faibles face à la bourgeoisie organisée dans l’État.

Dans cette conjoncture, qui peut sérieusement prétendre que la classe ouvrière est prête au Québec pour l’«assaut décisif»?

Personne sans aucun doute. Et quelle doit être de ce point de vue la tâche du petit noyau des militants «révolutionnaires» québécois? Leur tâche ne peut pas être l’assaut final immédiat: ils n’en ont ni les moyens, ni les forces, ni le nombre; surtout ils n’ont pas cette «liaison» nécessaire avec la classe ouvrière.

Leur tâche est aujourd’hui très semblable à celle des révolutionnaires russes de 1901 : construire sans relâche, sans dispersion, en fusionnant les luttes éparpillées de la classe ouvrière, l’organisation politique qui seule permettra l’assaut décisif contre la «forteresse ennemie.»

Au cours des dernières années, les membres du Front de Libération du Québec ont affirmé vouloir s’atteler concrètement à cette tâche. Dans la poursuite de l’objectif de l’émancipation de la classe ouvrière et des masses exploitées, ils ont introduit trois étapes stratégiques.

La première étape était celle dite de la radicalisation de l’agitation sociale spontanée. Étape des attentats à la bombe, des manifestations, des occupations, des grèves et, aujourd’hui, des enlèvements. La deuxième étape, celle de l’Organisation proprement dite des exploités, était rendue possible une fois l’agitation et la colère des masses généralisées. La troisième étape, enfin, consistait en l’insurrection populaire armée.

C’est très exactement en se situant dans la première étape de la lutte que les dernières cellules du FLQ ont agi.

Leur action, d’ailleurs, permet aujourd’hui de mieux juger la stratégie qui l’a inspirée.

Quel est le résultat prévisible d’une action qui dissocie dans un premier temps le travail d’agitation du travail systématique d’organisation considéré comme impossible ? Ce résultat est très net: il fournit à la bourgeoisie et à son État une étape préparatoire de répression accrue en vue de mieux faire face au travail d’organisation qui doit suivre dans une deuxième étape. Il est difficile de ne pas voir qu’à l’heure présente, suite à l’action du Front, la bourgeoisie canadienne et derrière elle toute la bourgeoisie nord-américaine est relativement mieux «équipée» pour mâter les actions isolées d’agitation et pour casser les premiers efforts d’organisation de masses qui pourraient être faits.

Pour cette raison aussi, on peut mieux comprendre le sens de la thèse marxiste selon laquelle, le travail d’agitation et de propagande ne doit jamais être dissocié du travail simultané d’organisation. L’Organisation de classe se construit dans les luttes populaires et à travers elles, en les coordonnant, et ces luttes se développent au fur et à mesure de la construction de l’Organisation. Les deux sont très intimement liées et il n’est pas de stratégie marxiste qui puisse justifier que le travail d’organisation va commencer après l’agitation généralisée.

L’étape préalable de l’agitation consiste à soutenir dans les faits que la classe ouvrière a besoin d’être «piquée au flanc» pour se mettre en action et pour «apprendre» à s’organiser. Elle consiste à expliquer que les travailleurs ne vont pouvoir s’organiser que lorsqu’ils auront été agités par des moyens de lutte attentats, enlèvements, etc.) qu’ils n’auront pas eux-mêmes choisis. Il s’agit d’une thèse proprement anti-marxiste qui, dans la pratique, entraîne les «militants révolutionnaires» à se substituer aux masses en leur donnant des «leçons préliminaires de révolution».

L’action du FLQ a été trop réduite jusqu’à maintenant pour empêcher tout travail d’organisation politique systématique. Mais une chose paraît certaine: si elle doit s’accentuer au cours des prochains mois et même si elle doit uniquement se maintenir, ce travail sera rendu parfaitement impossible. Et les quelques militants québécois organisés, qui sortent de deux mois de terreur, le savent mieux que quiconque. En l’absence d’une organisation de masses, le fameux cycle «répression-mobilisation» se transforme vite en un cycle infernal de répression sans mobilisation.

Inorganisées et dispersées, la classe ouvrière et les masses exploitées au Québec sont pour le moment incapables de porter les coups de la répression et de les rendre. Elles forment une proie bien facile pour une bourgeoisie armée jusqu’aux dents.

En revanche, depuis ces dernières années, la petite-bourgeoisie nationaliste s’est organisée en parti politique. Au cours des derniers mois, et en l’absence d’une organisation politique ouvrière, elle a été ainsi la première à tirer profit de l’action du FLQ. Elle a eu le champ libre pour mystifier les travailleurs contre «toute violence» et pour le retour à la «démocratie.»

Mais dans ce mouvement, cette petite-bourgeoisie a clarifié ces positions de classe: on voit mieux aujourd’hui que la «réponse au terrorisme», contrairement à ce que dit René Lévesque, ce ne peut être en rien la victoire du Parti Québécois.

La seule réponse au terrorisme et à toute autre forme de lutte isolée et provocatrice, ce ne peut être que la classe ouvrière unie dans une organisation politique autonome.

Seule une telle organisation peut préparer au Québec et en liaison avec les travailleurs organisés et dressés contre l’impérialisme, dans les autres pays, l’affrontement final et définir les stratégies et les tactiques de lutte en fonction de la conjoncture.


1 Le terme de «terrorisme» s’emploie d’une façon générale pour désigner l’utilisation de la terreur dans la lutte politique. Le plus souvent il sert à qualifier les attentats à la bombe. Mais comme l’écrit le guérillero brésilien Carlos Marighela assassiné en 1969, le terrorisme inclut parfois aussi la destruction de vies humaines. On peut donc qualifier de terroriste la forme de lutte particulière que constituent les «enlèvements» perpétrés par le Front de Libération du Québec. Comme on le verra dans la suite du texte, on pourrait éventuellement parler de lutte armée si les enlèvements s’inséraient parmi d’autres formes, dans un système de lutte ouvrière et populaire organisée. Ce n’est évidemment pas le cas au Québec aujourd’hui.
2 Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Éditions Sociales, 1953, p.22.
3 La Presse du mardi 1er décembre 1970 citait, dans sa première page, des chiffres qui en disent long: «Au cours de l’année qui s’achève, la grande entreprise, à elle seule, aura effectué au moins 10,000 mises à pied. À ce chiffre, il faut ajouter les milliers de licenciements effectués par les petites et moyennes entreprises, situées aux quatre coins de la Belle Province»… «En utilisant le nombre de 10,000 mises à pied par la grande entreprise, nous sommes très conservateurs. Car ce chiffre comprend seulement les mises à pied effectuées dans les entreprises que La Presse a jointes.»
4 Masson, Claude, «Chauffeurs de taxi … souriez !», La Presse, 9/11/70, Montréal, p.A4.
5 Je ne prétends pas rendre toutes les tendances de cette position d’appui, qui s’exprimait d’ailleurs bien avant octobre. Après le 16 octobre, cela va de soi, cette position s’est exprimée ailleurs qu’en public!
6 Lénine, «La guerre de partisans», Œuvres, Tome 2, pp.215-216.
7 Lénine, «Par où commencer», Œuvres, Tome 5, pp.15-16.
8 Lénine, «Par où commencer», Œuvres, Tome 5, pp.15-16.
9 Lénine, «Par où commencer», Œuvres, Tome 5, p.16.
10 Lénine, «Par où commencer», Œuvres, Tome 5, p.16.
11 Lénine, «La guerre de partisans», Œuvres, Tome 2, p.220.
12 Lénine, «La guerre de partisans», Œuvres, Tome 2, pp.220-221.
13 Lénine, «La guerre de partisans», Œuvres, Tome 2, p.223.

 

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