Le marxisme s’oppose au terrorisme individuel

Ce texte est un extrait révisé de celui de Peter Taaffe paru pour la première fois en 1975 dans le journal britannique Militant. Il établit le lien entre les idées fondamentales traitées dans les articles de Trotsky sur le terrorisme et la montée planétaire du terrorisme durant les années 1970.


Il ne se passe guère de jour sans qu’un assassinat politique, une tentative d’assassinat, un enlèvement ou un attentat à la bombe n’ait lieu quelque part dans le monde. L’enlèvement d’Herrema en Irlande n’est que l’exemple le plus récent de ce qui est devenu presque une épidémie mondiale. Les exploits d’une panoplie apparemment infinie de groupes de guérilla — les nationalistes basques de l’Euskadi ta Askatasuna (ETA), l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP) et les Montoneros argentins, l’Armée de libération symbionaise (SLA) américaine et l’Armée républicaine irlandaise (IRA) provisoire, pour ne citer que les plus connus — semblent être continuellement dans l’actualité.

La dénonciation, combinée au renforcement de leur appareil «antiterroriste», a été la réaction prévisible de la classe dirigeante à cette menace. Mais cette condamnation laisse mal à l’aise. Tout leur système est fondé sur la violence et le terrorisme contre les peuples du monde. En témoigne la récente barbarie de l’impérialisme américain en Asie du Sud-Est — 10 % de la population du Cambodge, par exemple, a été anéantie. Ensuite, il y a l’«équilibre international de la terreur».

La science et la technique sont utilisées pour mettre au point des armes de destruction diaboliques — suffisantes pour tuer chaque être humain sur la planète plusieurs fois — alors que des millions de personnes risquent de mourir de faim. Une «bombe à boule de feu» capable de mettre le feu à des villes entières est le plus récent «triomphe» de la science dans ce domaine! Mais l’exemple le plus nauséabond de l’hypocrisie des capitalistes a peut-être été la condamnation du «terrorisme» par le boucher Franco et ses partisans. Il a pris le pouvoir sur les os d’un million d’ouvriers, d’ouvrières, de paysans et de paysannes et a asservi le peuple espagnol pendant 40 ans.

La multiplication des groupes effectuant du terrorisme individuel est, d’une part, un symptôme de la révolte croissante contre le capitalisme à l’échelle mondiale. Mais, de l’autre côté, il reflète le manque d’autorité des dirigeants du Parti «communiste» et des dirigeants syndicaux aux yeux d’une partie de la jeunesse — en particulier de la classe moyenne — qui cherche un moyen de renverser les propriétaires terriens et le capitalisme.

Ils sont repoussés par l’opportunisme de ces dirigeants et cherchent un raccourci dans le combat direct avec l’État capitaliste. Pourtant, leurs actions ont l’effet inverse de celui escompté. L’État capitaliste est autorisé à se renforcer en introduisant des mesures répressives sous le couvert de la lutte contre le «terrorisme». Repoussés par les actions des terroristes individuels, les travailleurs et les travailleuses sont également poussés derrière les dirigeants des organisations de masse, renforçant ainsi ces dirigeants. Et il n’est pas rare que des campagnes de terrorisme individuel aboutissent à l’installation d’une dictature militaire — comme cela a été le cas avec les Tupamaros en Uruguay.

Beaucoup de ces groupes se disent «marxistes»; et il y en a même qui se disent «trotskistes» — comme en Espagne, aujourd’hui, et en Argentine hier encore — qui justifient ces méthodes habituellement en marge du débat. Mais depuis ses débuts, le marxisme a combattu les idées du terrorisme individuel. Il l’a fait non pas pour des raisons pacifistes, mais parce qu’il croit que les méthodes des terroristes individuels sont des formes néfastes de lutte contre le capitalisme. Le marxisme part de l’idée fondamentale selon laquelle la libération de la classe ouvrière du joug du capital est la tâche de la classe ouvrière elle-même. Seules les méthodes qui facilitent cette tâche – qui aident la classe ouvrière à élever son niveau de compréhension et la rendent consciente de son pouvoir de changer la société – peuvent être justifiées.

Mais, comme le libéral, le terroriste individuel pense que le système capitaliste repose sur les individus. Ils surestiment le rôle de chaque ministre, policier ou capitaliste. Le libéral s’efforce d’obtenir une position d’influence — en tant que ministre, etc. — afin d’apporter des changements. Le terroriste individuel traque les représentants de l’État capitaliste avec des bombes et des balles en croyant que ses actions peuvent renverser ou préparer la chute du capitalisme. Mais le système capitaliste ne repose pas sur les individus et ne peut être détruit avec eux. Le conservateur Lord Hailsham l’a récemment indiqué : «Lorsque j’étais au Cabinet, nous nous sommes dit que si quoi que ce soit arrivait à l’un d’entre nous, il était sacrifiable et remplaçable. Je pense que c’était juste». (The Times, 7 octobre 1975).

Les capitalistes trouveront toujours de nouveaux hommes pour remplacer ceux qui sont assassinés. En même temps, ils utilisent invariablement les actions des terroristes individuels pour brider la classe ouvrière avec une législation plus répressive. Les terroristes individuels — ou les guérillas urbaines — se substituent aux masses. Ils croient que ce sont leurs actions – et non l’organisation consciente des masses – qui apporteront les changements nécessaires. En fait, ils «rabaisse[nt] le rôle des masses dans leur propre conscience, les faits se résigner à leur impuissance, et leur fait tourner les yeux vers un héros vengeur et libérateur qui, espèrent-ils, viendra un jour et accomplira sa mission.» (Trotsky, Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel, 1911).

L’expérience de la Révolution russe est la meilleure réponse aux idées du terrorisme individuel. Le marxisme russe a lutté contre les partisans et partisanes du terrorisme individuel pendant des décennies avant la révolution. Les terroristes, qui n’assassinaient que des tortionnaires connus, des policiers et des bourreaux haït, étaient dans la plupart des cas des héros qui se sacrifiaient eux-mêmes, bien qu’ils se trompaient dans leurs méthodes. Peut-on dire la même chose aujourd’hui de ceux qui laissent des bombes mutiler et blesser des personnes innocentes sans discernement sous le couvert de la lutte contre l’impérialisme?

Le tsarisme a été renversé par la mobilisation et l’armement de masse des ouvriers, des ouvrières, des paysans et des paysannes russes sous la direction des bolcheviques. Une fois au pouvoir, la «terreur de masse» — un peuple armé — a été utilisée pour contenir et vaincre la contre-révolution organisée par les propriétaires dépossédés et leurs partisans internationaux — les classes dirigeantes de Grande-Bretagne, de France, des États-Unis, etc. Même la révolution de 1905, qui a été vaincue, a tellement mis en lumière l’efficacité de l’action de masse par rapport aux efforts dérisoires du terroriste individuel que l’influence du terrorisme s’est affaiblie. C’est ainsi que Trotsky a pu écrire dans 1905 : «Le terrorisme en Russie est mort […] La terreur a migré vers l’Est […] Mais en Russie, elle fait déjà partie du patrimoine de l’histoire.» Ce sont les bolcheviques et des dirigeants comme Lénine et Trotsky qui ont veillé à ce que les ouvriers et les ouvrières avancés comprennent les leçons correctes de la Révolution russe. Les exemples de la puissance colossale de la classe ouvrière ne manquent pas dans les pays où les idées du terrorisme individuel ont pris le dessus sur une partie de la jeunesse. Mais ce qui a fait défaut, c’est une organisation de masse et une direction capable de tirer toutes les conclusions nécessaires.

Argentine et Espagne

L’Argentine d’aujourd’hui en fournit un exemple classique. Les organisations de guérilla urbaine, principalement l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP) et les Montoneros, sont sans aucun doute composées d’opposants dévoués contre les propriétaires terriens et les capitalistes argentins. Mais la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions! Bien qu’à contrecœur, ils ont exercé un effet néfaste sur le cours de la révolution argentine. Les guérillas ont mené une violente campagne contre la junte qui a été remplacée par le candidat péroniste en mars 1973.

Mais c’est la peur des masses, et non les actions des guérillas, qui a contraint les propriétaires et les capitalistes argentins à passer de la junte militaire au péronisme. Le tempérament des travailleurs et des travailleuses d’Argentine s’est manifesté durant la grève générale quasi insurrectionnelle qui a entraîné le renversement de la junte. La campagne de guérilla s’est temporairement calmée après l’accession de Perón au pouvoir. Mais avec sa mort, elle a repris avec une férocité renouvelée, d’abord par l’ERP, puis par certains jeunes péronistes des Montoneros.

Des enlèvements spectaculaires ont été commis par l’ERP et les Montoneros. Par exemple, les frères Born – président et directeur général de Bunge y Born, l’un des plus grands négociants en grains du monde — ont été kidnappés par les Montoneros et n’ont été libérés qu’après le paiement par la firme d’une rançon de 60 millions de dollars. Les Montoneros ont également stipulé qu’un million de dollars de nourriture et de vêtements devaient être distribués aux pauvres — «en guise de punition pour les pénuries d’approvisionnement que la société a infligées à la population». De telles actions révèlent le fossé qui sépare le marxisme des groupes de guérilla.

Le marxisme, le socialisme scientifique, voit la tâche de la classe ouvrière comme la lutte pour éliminer les causes de l’exploitation, de la misère et de la pauvreté en éliminant — par la révolution socialiste — la propriété privée des moyens de production. Les guérillas cherchent simplement à «dédommager» les masses pour les crimes du capitalisme. Au mieux, leur philosophie est celle de Robin des Bois — «voler les riches pour aider les pauvres» — plutôt que celle de Marx, Engels, Lénine et Trotsky.

Au même moment, l’année dernière, l’ERP — avec les Montoneros — a relancé la campagne d’assassinats contre des généraux de l’armée, des policiers, des tortionnaires, etc. Ce n’était que l’excuse que la contre-révolution cherchait pour lancer une vicieuse «campagne antiterroriste» contre les organisations de la classe ouvrière. Depuis qu’Isabel Perón a succédé à la présidence — après la mort de Perón lui-même — plus de mille personnes ont été assassinées. Ceux qui sont morts ont été pour la plupart des victimes des célèbres policiers de l’Alliance anticommuniste argentine (AAA) dirigés par le gourou d’Isabel Perón, le détesté López Rega.

La réaction a saisi l’occasion de décapiter le mouvement ouvrier argentin. Les personnes qui ont péri aux mains de l’AAA étaient dirigeantes syndicales, déléguées syndicales, dirigeantes ouvrières et libérales — pour la plupart sans lien avec les mouvements de guérilla. De plus, le gouvernement — sous le couvert de la lutte contre le «terrorisme» — a interdit les grèves illégales, a envoyé des «intervenants» gouvernementaux pour occuper les bureaux des syndicats et a forcé les dirigeants syndicaux de gauche à se cacher.

Cette situation exigeait d’une tendance marxiste digne de ce nom la mise en place d’une défense de masse des travailleurs et des travailleuses — par le biais d’une force de défense syndicale — pour défendre leurs organisations contre les attaques fascistes, non pas un aventurisme d’ultragauche. Cette approche aurait trouvé un énorme écho dans la classe ouvrière argentine, en particulier si elle était combinée avec un travail sérieux au sein du mouvement péroniste lui-même, comme l’a toujours préconisé Militant. (Le Militant britannique, précurseur du Socialist Party)

La reprise de la guérilla a permis à son tour à la contre-révolution d’intensifier sa campagne. Le gouvernement, enhardi par son succès, s’est également engagé à réduire de façon drastique le niveau de vie de la classe ouvrière en maintenant les salaires en dessous du taux d’inflation de plus de 100 %.

Mais la réponse de la classe ouvrière argentine à ces attaques est venue lors de la magnifique grève générale de juillet de cette année. En 36 heures, elle a réalisé ce que la guérilla avait été incapable d’accomplir en plus d’une année de guérilla! Cette grève a été la première à être déclenchée par la Confédération générale du travail (CGT) dominée par les péronistes — l’équivalent du Congrès des syndicats (TUC) en Grande-Bretagne — contre un gouvernement péroniste. Trois millions et demi de travailleurs ont répondu magnifiquement à l’appel à la grève. L’industrie a été complètement paralysée, seuls le gaz, l’électricité et le téléphone fonctionnaient — seulement avec la permission des syndicats.

Mais la grève a été si réussie, et les dirigeants péronistes de droite ont été si effrayés par ses effets, qu’elle a rapidement été raccourcie de dix heures de sa durée prévue de 48 heures. Pourtant, cela a suffi pour provoquer l’effondrement du Cabinet. López Rega a été contraint de s’exiler et l’AAA effrayée a fait une «trêve». Les mesures de réduction des salaires qui étaient la cause immédiate de la grève ont été annulées et Isabel Perón elle-même a été forcée de prendre un «congé de maladie» alors que les revendications pour son renvoi se multipliaient au sein du mouvement péroniste.

Dans la lutte contre les propriétaires terriens et le capitalisme, le terrorisme individuel peut être comparé à une fusillade de paysans, tandis que l’action de masse peut être assimilée à une bombe atomique! La grève générale argentine a souligné le pouvoir invincible de la classe ouvrière une fois qu’elle est en mouvement. La classe dirigeante argentine a été ébranlée par ces événements, tout comme les sommets du mouvement péroniste — y compris les dirigeants des syndicats. Ainsi, le service du New York Times a récemment rapporté les commentaires d’un dirigeant syndical : «Je préfère me faire trancher la gorge par les guérilleros que par les membres du syndicat des travailleurs du textile».

Tagged .