Prenons nos négociations en main!

Rapport du Conseil fédéral FSSS de négo (25, 26 juin 2020)

Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.
– Bertolt Brecht

Le 25 et 26 juin dernier a eu lieu le Conseil fédéral sectoriel regroupé extraordinaire de la Fédération de la santé et des services sociaux (CSN). C’était la première instance décisionnelle sur la négociation du secteur public depuis février dernier.

Le Conseil fédéral FSSS regroupe les personnes élues de syndicats locaux représentant plus de 90 000 personnes travaillant dans le réseau de la santé et des services sociaux. Lors de cette instance, les représentants et représentantes ont rejeté à l’unanimité la dernière offre de la CAQ.

Mais un vif débat sur la stratégie à adopter pour aller chercher le plus possible a eu lieu durant toute la journée de vendredi. Le Syndicat des employé.es du CHUM (SECHUM CSN) a déposé une proposition afin que soit menée une vraie lutte contre le gouvernement pour obtenir nos demandes salariales initiales, soit des augmentations de 3$/h la première année, puis 1$/h à chacune des deux années suivantes (3$, 1$, 1$). Cette proposition a été soutenue par de nombreux autres syndicats locaux. Or, le comité de négociation de la FSSS juge que la conjoncture ne le permet pas.

Faute de temps, notre proposition a été «laissée sur table». C’est-à-dire que nous devrons poursuivre les discussions lors d’une prochaine instance qui aura lieu le 8 et 9 juillet prochain.

Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres?

Le SECHUM et plusieurs autres syndicats locaux mènent une lutte depuis l’automne 2018 pour que nos demandes salariales soient en montant fixe et une augmentation substantielle la première année (3$/h) comme rattrapage salarial.

Nous avons gagné notre point en octobre 2019. Depuis, nous attendons avec impatience que la CSN et la FSSS défendent le mandat de ses membres et mènent campagne pour défendre le principe du montant fixe et de nos demandes salariales.

L’absence de Front commun intersyndical en 2020 nous permet de déterminer nous-même notre calendrier de mobilisation. Devant l’absence de campagne nationale, nous avons adopté en conseil syndical à la fin du mois de janvier 2020 une proposition pour débuter nos moyens de pression au printemps et non attendre à l’automne. Nous ne voulions pas répéter le scénario de 2015.

Nous savions que nos demandes salariales devaient être largement discutées dans l’opinion publique. Par conséquent, nous devions commencer la mobilisation le plus tôt possible. L’état d’urgence sanitaire a été décrété avant que nous puissions défendre cette idée en instance de la FSSS.

Une contre-offre qui passe mal

Le 25 mars, en plein confinement, la CSN a fait une première contre-offre au gouvernement de François Legault : une prolongation de la convention collective en vigueur pour un an, mais avec des augmentations salariales en pourcentage. Le SECHUM a émis sa dissidence et dénoncé à la fois la baisse de nos demandes salariales et la proposition de suspension des négociations pour 18 mois. Si le gouvernement veut négocier, négocions!

Nous disions le 27 mars, « pour le SECHUM, il n’y a aucune raison de baisser nos demandes initiales. Par exemple, pourquoi réclamer une prime de 3$ uniquement pour la durée de la crise, alors que nous réclamions déjà 3$ d’augmentation la première année ? Avant nous étions dans le jus, maintenant nous sommes dans le jus et nous risquons nos vies tous les jours».

Nos pires craintes ont été confirmées quand nous avons reçu Le point sur la négo # 10 du 21 mai. C’était maintenant officiel: la CSN a fait une contre-offre à la baisse sur 3 ans sans consultation démocratique des membres. L’augmentation salariale de 3$/h devenait une prime COVID et l’augmentation salariale de la première année pour les employé·es du secteur public était maintenant en pourcentage. Il y avait également la création d’un comité de travail pour discuter de la possibilité de fusionner le régime de retraite déficitaire des boss avec celui des travailleuses et des travailleurs (qui lui, est en bonne santé financière). Pour nous, c’est un non catégorique. Il n’y a rien à discuter. Il n’y a donc aucune raison de créer un comité de travail.

Demande d’instance démocratique et décisionnelle

À la fin mai, 10 syndicaux locaux, dont le SECHUM, ont demandé la tenue d’une instance démocratique et décisionnelle pour discuter de la contre-offre de la CSN en vertu de l’article 37 des statuts de la FSSS. Cette demande a été jugée «irrecevable» par l’exécutif de la FSSS. Nous demandions une «session extraordinaire du conseil fédéral» (article 37), plutôt qu’une «session extraordinaire du conseil fédéral sectoriel » (article 48).

Ici, le formalisme bureaucratique a été utilisé consciemment pour nous nuire. Si notre demande avait été acceptée, c’est nous qui aurions déterminé la composition de l’ordre du jour. En la refusant, mais en acceptant de faire une instance, c’est le comité exécutif de la FSSS qui a déterminé l’ordre du jour. Le numéro d’article dans notre demande n’était pas le bon c’est vrai, mais le contenu de la lettre était assez clair pour comprendre le sens de notre demande. Si au conseil syndical du SECHUM, par exemple, nous rejetions toutes les plaintes qui ne font pas référence au bon article de nos statuts, nous ne ferions pas beaucoup de débats…

De plus, si nous n’avions pas fait cette demande, faut-il en comprendre que nous n’aurions jamais eu d’instance ?

Lorsque le SECHUM a demandé le 25 juin pourquoi nous n’avions pas tenu d’instance démocratique avant, la réponse officielle de la direction de la FSSS a été que cela était «impossible à faire pour des raisons techniques».

Le problème «technique» c’est, qu’à la FSSS, les 4 catégories sont présentes. Nous votons par catégories. Sauf que lors de l’instance tenue sur ZOOM, nous avons voté chacun notre tour. Si la situation exige un ralliement des catégories en cas d’égalité, il est possible de créer des «Room» séparées pour chaque catégorie afin de faire des caucus. Nous ne savons donc toujours pas vraiment pourquoi il n’y a pas eu d’instance décisionnelle avant la fin juin.

Dépôt de la proposition du SECHUM

Comme nous le craignions, l’ordre du jour du conseil fédéral sectoriel FSSS du 25 et 26 juin a été «loadé». Nous ne voyions pas où nous allions pouvoir défendre notre point. Ce qui nous a irrités le plus, c’est que plus de la moitié des points avaient déjà été présentés soit en rencontre informelle, par vidéo ou par écrit. Il n’y avait rien de nouveau. Nous ne voulions pas que notre point soit présenté le vendredi en fin d’après-midi. Nous avons donc proposé une modification de l’ordre du jour pour mettre notre point au début.

Cet amendement n’a pas été accepté par le plancher. Mais un autre amendement a permis de mettre notre point au milieu de l’ordre du jour. Nous avons donc passé la journée du 25 juin à écouter des informations qui avaient déjà été diffusées en grande majorité. Au final, nous avons été chanceux. Nous allions pouvoir défendre notre point au début de la 2e journée, le vendredi matin.

La proposition que nous avons déposée et débattue le 26 juin est la suivante :

Ayons au moins le courage de défendre ce que nous voulons !

Considérant l’abandon du mandat de nos demandes salariales (3$, 1$, 1$) par la CSN et la FSSS, ainsi que l’absence de campagne depuis le début de la négociation avec le gouvernement pour défendre ses demandes ;

Nous exigeons :

Que la FSSS défende son mandat initial de 3$, 1$, 1$ qui lui a été confié par les membres;

Que la FSSS entreprenne une campagne de mobilisation des membres et une campagne de communications publiques intense pour expliquer la justesse de nos demandes salariales.

Dans quels camps êtes-vous?

Le comité de négociation de la FSSS juge que le contexte actuel n’est pas favorable à la lutte. Les prévisions économiques du gouvernement font en sorte que nous sommes passés d’un surplus de 10 milliards $ à une prévision de déficit de 8 milliards $. De plus, nous faisons maintenant face à un fort taux de chômage alors qu’avant la pandémie nous étions pratiquement en plein emploi. À notre avis, la fonction des directions syndicales n’est pas de relayer l’opinion du gouvernement, mais de défendre l’intérêt des travailleuses et des travailleurs.

Le gros de l’argent distribué durant la pandémie provient du gouvernement fédéral et non de celui de la CAQ. Nous ne savons d’ailleurs pas où est l’argent donné par le fédéral pour hausser les salaires des travailleuses et des travailleurs des services essentiels. Dans les prévisions de déficit de 8 milliards $, il y a de l’argent qui était déjà prévu pour les infrastructures. De plus, les grandes compagnies ne paient toujours pas leur juste part d’impôts et continuent de cacher énormément d’argent dans les paradis fiscaux (dont certaines ayant fait des profits record durant la pandémie).

Contrairement aux profits des grandes compagnies, nos augmentations de salaire seront réinjectées directement dans l’économie québécoise. Nous ne cachons pas notre argent à l’étranger nous! L’argent pour les services publics, il est là! Il faut le dire!

Si la santé de la population est réellement la priorité du gouvernement, il doit prendre les moyens pour passer de la parole aux actes. C’est décevant de voir le comité de négociation de la FSSS défendre sans nuance les prévisions économiques de la CAQ. La CAQ ne va jamais dire publiquement qu’il y a moyen d’aller chercher de l’argent. Alors, si le mouvement syndical ne le fait pas lui-même, personne ne le fera.

Se battre, même en pandémie

L’autre argument avancé est la difficulté de s’organiser en période de distanciation sociale. C’est effectivement un enjeu qui complique les choses. Mais si le mouvement syndical avait baissé les bras devant chaque difficulté d’organisation, le mouvement syndical n’aurait jamais vu le jour. Il faut au moins tenter de se battre avec les moyens qu’on a. Comme le disait Bertolt Brecht : «Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.»

À cause de l’état d’urgence, nous ne pouvons pas organiser de journées de grèves comme en 2015. Est-ce vraiment grave? Au SECHUM, nous ne connaissons personne qui a participé aux journées de grèves de 2015 et qui a eu l’impression d’avoir réellement exercé une pression sur le gouvernement. La menace d’un décret est également plus présente que jamais. Mais les directions syndicales n’offrent aucune solution à ce problème, même si cette question se pose à chaque négociation. Pourtant, la solution est simple.

Agir dans tout le Québec

Dans les établissements de la santé et des services sociaux, la grève légale a sa raison d’être, mais n’est pas «l’arme ultime» comme dans le secteur privé où elle arrête la production (nous ne pouvons pas arrêter de soigner…). Pousser pour une grève illégale serait du suicide en raison des amendes prévues par la loi. Par contre, nous sommes nombreux et nombreuses. Si tous les travailleurs et travailleuses des établissements de santé et de services sociaux de la province décident de bloquer en même temps une rue ou un bâtiment symbolique (banque, bureau de député, etc.) près de son lieu de travail – ne serait-ce qu’une heure – nous pourrions démontrer notre force. Dans les circonstances actuelles, c’est faisable. Il ne suffit que d’avoir la volonté d’aller dans cette direction.

Le seul moyen de mettre «l’opinion publique» de «notre bord», passe par la construction patiente d’une opposition solide à la CAQ.

Établir un rapport de force

Le dernier argument du comité de négociation de la FSSS relève de la cartomancie: il serait plus avantageux d’avoir une entente négociée qu’un décret. Historiquement, c’est faux. La plus haute augmentation salariale que nous avons eue en 20 ans a été le décret de 2005.

Pour le comité de négociation, il est préférable de se montrer raisonnable pour augmenter nos chances que le gouvernement nous «choisit» pour négocier. L’argument se tient, mais il ne prend pas en compte l’élément fondamental de n’importe quelle négociation: le rapport de force. Avant de négocier, il faut avoir le respect, en ce moment ce n’est pas le cas.

Pour empêcher la CAQ de faire ce qu’elle veut, nous devons démontrer notre force. Pour le faire, nous devons nous mobiliser. Pour nous mobiliser, il faut des revendications porteuses. Le meilleur moyen de tuer la mobilisation, c’est de mobiliser pour avoir une entente à rabais. En faisant ça, il y a plus de chance que les travailleuses et les travailleurs se mobilisent «contre les syndicats», plutôt que contre le gouvernement.

Nous pouvons déjà en voir les premiers signes en ce moment. En baissant nos demandes avant d’avoir commencé la lutte, nous affichons notre faiblesse. En ce moment, il faut faire exactement l’inverse!

Quand un gouvernement a une ligne dure, nous devons nous aussi durcir nos positions.

Luttons pour ce que nous voulons! C’est cette orientation que votre équipe syndicale va défendre lors de l’instance du 8 et 9 juillet prochain.

Bruno-Pierre Guillette

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