Le 1er Mai – 7. La lutte pour la journée de 8 heures au Québec

Ce texte est tiré de la brochure de Claude Larivière Le 1er mai, fête internationale des travailleurs parue aux Éditions coopératives Albert Saint-Martin en 1975. Il s’agit d’une version corrigée de ce rare ouvrage consacré à l’histoire du 1er Mai au Québec.


Alors que se préparait la lutte pour la journée de 8 heures aux États-Unis, à Montréal, les organisations ouvrières, sous l’instigation de l’Assemblée Ville-Marie des Chevaliers du Travail, créent en 1886 le Conseil central des Métiers et du Travail de Montréal (CMTM). Le Conseil se fixe alors 2 principaux objectifs:

1) l’abolition du travail des femmes et des enfants dans les fabriques de clous, les tanneries et autres établissements similaires;

2) l’adoption de la journée de 8 heures dans toutes les manufactures.

Quelles réactions provoquèrent chez nous les événements de Chicago?

Le quotidien La Presse, en éditorial, dénature totalement la lutte ouvrière: le calme est rétabli à Chicago (le 7 mai 1886), ce qui prouve, contrairement à ce qu’un journal disait hier, que la population ouvrière n’a pris aucune part à l’émeute sanglante de ces derniers jours… l’émeute de Chicago est une affaire purement politique, montée par quelques politiciens de bas étage qui ont trouvé dans les difficultés ouvrières une occasion favorable de retremper leur popularité, et probablement, de faire quelque argent. Elle est l’oeuvre d’un élément complètement étranger et a, du reste, été restreinte à une partie de la population polonaise et allemande de Chicago.”

Quant aux exigences ouvrières et à la journée de 8 heures, La Presse considère que “l’erreur commise par les ouvriers a été de demander, dans quelques cas, la journée de 8 heures avec la paye de 10 heures. Il fallait commencer par décider le premier point, puis passer ensuite au second. La solution de l’un entraînait celle de l’autre, mais il était anormal d’exiger des patrons, immédiatement, sans avis, une réponse favorable aux demandes”.

On a souvent dit que La Presse, de sa fondation à la Première Guerre mondiale, fut un journal pro-ouvrier, fortement syndicaliste. Robert Rumilly a contribué pour beaucoup à la diffusion d’une telle image. La vérité est tout autre. La Presse a favorisé, à une époque où les Canadiens français quittent la terre et se font prolétaires, une organisation syndicale capable d’empêcher que se développent chez nous des mouvements plus radicaux, une organisation socialiste. Toujours La Presse supportera les éléments les plus modérés, les plus conservateurs de cette organisation syndicale. Elle sera un puissant instrument d’intégration, de soumission des travailleurs montréalais au moule rigide et de plus en plus conservateur du syndicalisme d’affaires américain.

En 1888, l’éditorialiste de La Presse rappelle aux ouvriers que leur travail est “sanctifiant”; “La fête du Travail n’est pas une simple démonstration… mais c’est l’affirmation solennelle d’un corps important qui vient affirmer sa puissance et reconnaître publiquement ses obligations, avec toute la dignité qu’il convient à la noblesse et à la grandeur du travail. Ces hommes… ont raison de se glorifier d’appartenir à la classe des travailleurs, parce que le travail ennoblit l’homme. Cette procession à travers nos rues sera la meilleure protestation que l’on puisse enregistrer contre la conduite des ouvriers turbulents de certains pays, qui veulent trouver dans le communisme un bien-être que les ouvriers canadiens, eux, cherchent et trouvent dans le travail…Les ouvriers qui s’affirment de cette manière ne sont pas à craindre. Leur fête est la consécration d’un grand principe.”

En 1889, à la veille de l’ouverture du congrès de la Deuxième Internationale, à Paris, soit le 13 juillet, La Presse sent le besoin de préciser de nouveau, en éditorial, sa position sur “Les heures du travail”; “Ces jours derniers, le télégraphe nous disait que des assemblées d’ouvriers avaient eu lieu aux États-Unis pour demander aux patrons de réduire le temps de travail à 8 heures par jour… Au Canada, les cercles ouvriers ont déjà discuté la question de limiter les heures de travail et, comme il est difficile de fixer une égale limite pour tous les genres d’ouvrages, attendu qu’ils différent beaucoup, nos ouvriers n’ont pas demandé que le temps de travail soit limité (La Presse feint d’ignorer ici la position prise depuis 1886 par le CMTM)…

Que les ouvriers s’unissent pour défendre leurs intérêts, c’est leur droit et même leur devoir. Mais qu’ils s’unissent pour forcer les patrons à accepter des conditions injustes, ils ne sauraient avoir l’approbation du public. Nous devons cependant dire qu’au Canada, l’accord est assez parfait entre le patron et l’ouvrier. Les ouvriers sont assez forts pour se protéger et, d’un autre côté, ils sont assez raisonnables pour ne pas exiger d’injustices, lors même qu’ils pourraient le faire. Ils ne demandent pas de fixer les heures de travail à 8 heures par jour. Ce serait, en réalité, une bien petite journée. Ce serait commencer à 8 heures du matin et finir à 5 heures du soir, après avoir pris une heure de repos, de midi à une heure. Pour certains ouvrages durs, ce serait assez de huit heures.

Mais la plupart du temps, une journée de 8 heures serait désastreuse pour les industries et les patrons. L’ouvrier en général, aime mieux donner une heure ou deux de plus par jour et gagner un salaire plus élevé, et il a raison… Malgré la bonne entente entre les patrons et les ouvriers, il y a néanmoins des abus. Ainsi, cette semaine, nous recevions une lettre d’un conducteur de chars urbains (tramways), lequel nous fait part des heures de travail auxquelles ils sont tenus. Ils commencent leur journée à 5h30 du matin et la terminent à 11h30 du soir. Cela fait 18 heures par jour. Sur ce temps, ils ont deux relèves par jour pour aller manger leur donnant un repos de 4 heures et 24 minutes par jour. Il leur reste encore 13 heures et 36 minutes de travail par jour, tout près de 14 heures de travail.”

La Presse peut imaginer que cela est une exception, que les abus sont rares. Mais, en vérité, tel n’est pas le cas. Mis à part les métiers où les travailleurs sont organisés, où l’on travaille 9 ou 10 heures par jour (six jours par semaine), la semaine de travail de l’époque varie entre 60 et 84 heures de travail. Pour les hommes, comme pour les femmes et les enfants. Les témoignages à la Commission royale d’enquête sur le Capital et le Travail (1886-88) sont éloquents à cet égard.

Le 4 septembre 1889, le Conseil des Métiers et du Travail du Canada tient son congrès dans la salle de l’Assemblée Ville-Marie des Chevaliers du Travail, à Montréal. On y discute justement de la question de la journée de 8 heures: “Toute la matinée a été employée à la discussion d’une résolution concernant la réduction de la journée de travail à 8 heures. La motion principale portait que le congrès demanda aux gouvernements fédéral et provincial de passer des lois pour fixer à 8 heures la journée de travail pour tous les ouvriers, dans tous les métiers. Un amendement fut proposé par M. Jobin, de Québec, portant que désormais les gouvernements n’accordent aucun contrat, si ce n’est à la condition que les ouvriers employés à l’exécution de ce contrat ne travaillent plus que 8 heures par jour.

Un grand nombre de discours furent prononcés par les délégués. Plusieurs d’entre eux soutinrent que la chose la plus pratique n’est pas de s’adresser au pouvoir public, mais de se mettre à l’oeuvre dans les associations ouvrières et d’imposer aux patrons la journée de 8 heures. C’est ce qui a été fait par un grand nombre d’unions et les résultats ont été excellents, par exemple, les cigariers, dans toute l’Amérique. Ils ont commencé par sacrifier le salaire des heures retranchées; mais en peu de mois, ils se sont trouvés à gagner plus en huit heures qu’auparavant en 10 heures. Ils sont plus dispos et travaillent plus vite. Du reste, la réduction des heures de travail a pour effet de faire monter les salaires.

Parmi les délégués de Montréal, le député ouvrier de Montréal-Est, Alexandre Lépine, a prononcé un discours. M. Lépine a soutenu que le moyen le meilleur et le plus court d’obtenir la journée de 8 heures est de recommander à toutes les unions ouvrières de l’adopter, et il a proposé une motion à cet effet. Les sentiments des délégués étaient très partagés; les uns voulant une loi imposant la journée de 8 heures; les autres croyant qu’il vaut mieux que les ouvriers prennent eux-mêmes leur cause en mains plutôt que de laisser reposer ce soin sur le gouvernement.

À la veille du 1er mai 1890, date fixée par la Deuxième Internationale pour la reprise de la lutte en faveur de la journée de 8 heures, des centaines de travailleurs montréalais s’assemblent au Carré Chaboilez, sous les auspices du Conseil des Métiers et du Travail de Montréal. M. W. Darlington fut le premier à prendre la parole. Il affirma que “le mouvement dont l’inauguration avait lieu (ce soir-là) n’était pas simplement pour l’adoption de la journée de 8 heures, mais un mouvement en faveur de l’éducation et pour l’intérêt de toutes les classes de la société. C’était la première volée de la grande bataille ouvrière qui se livrerait bientôt par tout l’univers. Les ouvriers veulent éviter les grèves: ils veulent instruire les patrons et les ouvriers et les convaincre que c’est dans leur avantage de réduire les heures de travail. Ils ne veulent pas faire de vaines menaces, mais donner des faits.

L’orateur attribue à la réduction des heures de travail la baisse de la criminalité, du paupérisme et de la consommation de la bière, en Angleterre, de 1840 à 1885. Il ajoute que c’est en “instruisant la classe ouvrière (que) les partis politiques actuels (bourgeois) seront mis en déroute et qu’un meilleur état de choses sera inauguré. L’état de malaise actuel est causé par le grand nombre d’ouvriers sans emploi”.

“M. Fraser parla en français et dit, entre autres choses, que les ouvriers retiraient autant de bénéfices avec la journée de 8 heures qu’avec la journée de 14 heures, comme c’est le cas aujourd’hui” pour certains travailleurs. M. Anderson, de l’Union des Charpentiers, proposa: “qu’il soit demandé au conseil de ville d’adopter le système de 8 heures par jour, à savoir: les constables, les charretiers, les mécaniciens, les vidangeurs et autres, qu’ils reçoivent pour huit heures de travail le même salaire que pour dix heures. De plus, qu’il soit résolu qu’aucun contrat ou permission de faire usage des rues publiques ne soit donné à aucune compagnie, corporation, contracteur ou patron quelconque, à moins que les ouvriers employés à tel ouvrage n’aient le même privilège que les employés de la corporation, à savoir qu’ils reçoivent pour 8 heures les gages d’une journée entière, et qu’en aucune occasion les heures “extra” ,de travail ne soient permises pour les travaux de la corporation faits soit à la journée ou par contrat à moins que la chose ne soit inévitable, dans lequel cas le travail sera payé à double prix.”

M. Anderson a ajouté que les villes les plus pauvres sont celles où les heures de travail sont les plus longues… “M. G. S. Warner parla ensuite en français, puis M. Kayes lui succéda et dit que la réduction des heures de travail donnerait de l’emploi à 20% plus d’hommes et augmenterait les affaires de 50%. Il s’éleva contre le travail des enfants dans les manufactures… M. Brouillette adressa aussi la parole, puis la motion de M. Anderson fut adoptée.

Une seconde assemblée du même genre eut lieu dans l’Est, au carré Papineau. Deux semaines plus tard, le Conseil des Métiers et du Travail de Montréal décida de présenter un candidat ouvrier, M. Joseph

Béland, dans le comté de Sainte-Marie. Au programme de ce candidat ouvrier figure:

“6.- La limitation à 8 heures la journée des femmes et des enfants et pour tous les travaux publics…”

Ce qui est certain, c’est que La Presse déforme une fois de plus la vérité quand elle nie que les travailleurs québécois veulent imposer la journée de 8 heures. Par ailleurs, à la différence des ouvriers américains et européens qui font grève pour la réduction de la durée de la journée de travail, chez nous on est divisés quant au choix des moyens pour atteindre l’objectif. Cette division, cette hésitation devrait-on dire, reculera d’autant l’obtention de la journée de 8 heures et de la semaine de 40 heures.

Alors qu’en France, une législation rendra légale la journée de 8 heures, en 1919, et que les accords de Matignon, en 1936, concrétiseront cet objectif du mouvement ouvrier (accord qui sera cependant annulé des 1938 par l’offensive patronale), au Québec, aucune législation ne fixera de journée légale de travail. Et la semaine de 40 heures ne sera acquise, pour la majorité des travailleurs syndiqués, que dans la seconde moitié du XXe siècle.

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