Le 1er Mai – 11. Le mouvement des chômeurs

Ce texte est tiré de la brochure de Claude Larivière Le 1er mai, fête internationale des travailleurs parue aux Éditions coopératives Albert Saint-Martin en 1975. Il s’agit d’une version corrigée de ce rare ouvrage consacré à l’histoire du 1er Mai au Québec.


Nous sommes en avril 1914. L’arrivée du printemps n’a pas, comme d’habitude, soulagé l’effectif des chômeurs. On calcule que dans la seule région de Montréal, près de 50 000 ouvriers sont forcés de chômer.

Médéric Martin, démagogue de grande classe, vient de se faire élire à la mairie de Montréal. Il décide de montrer qu’il est capable de donner de l’emploi aux chômeurs montréalais: « Que ceux qui veulent de l’ouvrage se présentent lundi à l’hôtel de ville et on s’occupera de les placer, car les chefs de départements reçoivent l’ordre de dépenser tout l’argent disponible. »

Habile, Albert Saint-Martin, chef du Parti Socialiste, saute sur l’occasion. Il sait bien que la déclaration de Médéric Martin est de la poudre aux yeux, que jamais il ne pourra placer plus de 1000 à 2000 chômeurs, probablement ceux qui travaillèrent pour lui aux élections. Si on lui amenait plusieurs milliers de chômeurs et que le maire perdait la face, on pourrait peut-être lancer un mouvement de chômeurs et leur faire comprendre qui provoque le chômage. Le chef socialiste sait que cela lui sera d’autant plus facile que les prolétaires les plus exploités, en ce début de siècle, sont les travailleurs immigrants parmi lesquels le Parti Socialiste recrute la bonne part de ses membres. Ces ouvriers ont fui leur pays parce qu’on leur interdisait l’action politique et syndicale, parce que le chômage et la misère étaient leurs seules assurances. En Amérique, leur a-t-on dit, c’est prospère, on vit bien. Quelle désillusion depuis leur arrivée chez nous!

Le lundi 20 avril, dès 7 heures du matin, plusieurs milliers de travailleurs s’assemblent près de l’hôtel de ville. Plus de 12 000 chômeurs répondent à l’appel du maire Martin, attendant près de la porte principale, rue Notre-Dame, qu’on leur ouvre et qu’on les engage comme promit (« Beaucoup, en effet, s’étaient imaginé que les contremaîtres de la corporation municipale seraient là, dès le matin, pour les engager ou qu’ils auraient de l’ouvrage dès aujourd’hui. Aussi, la plupart avaient apporté leur diner… »). Le maire Martin, débordé, décide de s’adresser aux chômeurs de la terrasse arrière de l’hôtel de ville qui donne sur le Champ-de-Mars. Il informe la foule qu’on ne pourra les employer dès ce jour… « Mais cela se fera. » Le maire Martin espérait bien que tout rentrerait dans l’ordre et qu’on n’en parlerait plus.

File d’attente de chômeurs près de l’entrée du refuge municipal Meurling en hiver 1930

Or, le lendemain matin, Médéric Martin fut surpris, très surpris de trouver de nouveau des milliers d’hommes demandant du travail rassemblé sur le Champ-de-Mars – 7 000 selon l’estimation des policiers. Ceux-ci, « en prévision de troubles possibles, (envoyèrent) une forte escouade de police, sous le commandement du capitaine Bourgeois ». Les travailleurs s’étaient pour la plupart rendus, comme on leur avait dit le jour précédent, dès 7 heures sur les différents chantiers où la ville devait les engager. À tous ceux qui étaient Italiens, Polonais, Russes ou Juifs, les contremaîtres demandèrent de fournir la preuve qu’ils étaient contribuables de Montréal, c’est-à-dire qu’ils y payaient des taxes. De là leur retour en masse au bureau du maire. À eux s’ajoutaient les canadiens-français qui ne furent pas engagés, au nombre de 3 000 à 4 000. Des 12 000 chômeurs qui s’étaient présentés la veille, la ville n’en avait engagé que 2 550. Martin a beau promettre des emplois dans l’avenir et demander aux ouvriers de patienter un peu, son crédit ne cesse de baisser. Le mouvement des chômeurs est lancé.

Trois jours plus tard, nouvelle délégation au bureau du maire: « Ce matin, pas moins de 300 personnes, hommes, femmes et jeunes gens se présentent dans les appartements du maire avec l’intention bien arrêtée d’obtenir un emploi quelconque. Le défilé a commencé dès 8 heures du matin, heure à laquelle M. Martin entra dans son bureau, et à 10h30 heures, quand il dut aller présider la séance du bureau des commissaires, la marée humaine montait toujours. Le secrétaire de Son Honneur, les hommes de police chargés de la garde de la salle avaient beau expliquer à la foule qu’il fallait s’en aller, parce que le maire ne pouvait plus recevoir personne pour aujourd’hui, c’était comme s’ils n’avaient rien dit: personne ne voulait bouger! Les uns montraient des lettres de recommandation, des cartes de visite et mille autres choses qui, dans leur opinion, leur donnaient le droit absolu d’obtenir une entrevue avec M. Martin ».

Le lendemain et le surlendemain les mêmes scènes se répétèrent. Le 27 avril, au groupe habituel des chômeurs s’ajoute une délégation de 600 travailleurs dirigés par l’échevin Blumenthal, délégation qui envahit évidemment le bureau du maire. « M. Martin a toutes les misères du monde à expliquer qu’il n’avait pas les moyens de leur donner la place à l’heure actuelle, mais que sitôt les travaux commencés, il verrait à ce qu’on donne de l’ouvrage à plus de monde possible. Mais ces explications ne semblaient pas satisfaire la foule, qui ne voulait pas bouger des appartements du maire… Finalement on fut obligé de faire venir la police. »

Le 29 avril au matin, 3 000 chômeurs « de toutes les nationalités qui sont représentées à Montréal » se réunissent au Champ-de-Mars pour demander de l’ouvrage. « Vers 10 heures, M. Albert Saint-Martin parut à la balustrade en face de l’hôtel de ville. Immédiatement, la foule, comprenant qu’il voulait parler, fit silence. M. Saint-Martin expliqua le but de cette assemblée: montrer qu’il y a à Montréal des familles qui souffrent et qu’elles demandent du travail pour avoir du pain. Il conseilla le plus grand ordre et proposa qu’un comité fût nommé immédiatement pour aller exposer au maire et aux autorités municipales les besoins des sans-travail. Le comité, composé de MM. A. Saint-Martin, A. Marcellin, E. Larocque, McBuhahl, P. Clelli, Sesheimer, M. Sewarth, N. Challinski, Yamaski, J.M. Kudlass et L.A. Girard, se rendit auprès du maire, M. Médéric Martin, qui le reçut immédiatement. Le maire Martin fit demander auprès de lui les commissaires Ainey et Côté. »

Au nom des sans-travail, M. Saint-Martin exposa au maire la situation. Le maire répondit qu’il faisait tout son possible… Puis, « de retour sur le Champ-de-Mars, où les attendait toujours la foule, M. Saint-Martin et les autres membres du comité expliquèrent la réponse du maire. Ils dirent que les ouvriers devaient se présenter sur les chantiers le lendemain à 7 heures, mais tous ceux qui ne trouveront pas d’ouvrage devront se rendre de nouveau sur le Champ-de-Mars, à 9 heures. Une question fut soulevée, incidemment, dans le salon du maire: celle de faire des soupes gratuites aux sans-travail. Mais le comité s’objecta à cette méthode parce qu’elle suppose un état de mendicité humiliant, tandis que c’est du travail qu’il faut aux ouvriers. Réuni en séance, après l’assemblée, le comité rédigea la dépêche suivante, adressée au premier ministre Borden, à Ottawa: « Des milliers de sans-travail, à Montréal, vous demandent de faire quelque chose pour leur procurer du travail ».

Le lendemain, 1 500 chômeurs se retrouvent sur le Champ-de-Mars. Le comité les informe du télégramme envoyé à Ottawa, resté sans réponse. Albert Saint-Martin s’engage à mener la lutte jusqu’au jour où chacun d”entre eux aura du travail. Le 30 avril, les journaux commencent à parler du 1er mai: « Cette année, la police n’interviendra pas pour empêcher la manifestation socialiste… à moins qu’il n’y ait des troubles. La manifestation recevra de la police la même protection qui est accordée aux autres et personne ne devra intervenir pour déranger les socialistes… M. Albert Saint-Martin, chef socialiste, s’attend à ce que 6 000 hommes prennent part à la procession, parmi lesquels la plupart de ceux qui, depuis quelques jours, se rendent à l’hôtel de ville pour demander de l’ouvrage au maire Martin ».

Le 1er mai, « 3 000 sans-travail étaient encore rassemblés, dès 9 heures, sur le Champ-de-Mars, attendant une réponse de l’honorable Borden à la dépêche qui lui avait été adressée mardi dernier ». Albert Saint-Martin révèle aux chômeurs qu’il a reçu une attestation écrite de la Great West confirmant que le télégramme a été remis au bureau du premier ministre moins d’une heure après son expédition. Cela fait donc trois jours qu’une réponse se fait attendre: « Un mouvement de surprise, courant dans la foule, dégénéra bientôt en une immense clameur de désapprobation à l’endroit du premier ministre. M. Saint-Martin fit observer que le moment n’était pas encore arrivé de juger l’attitude du gouvernement fédéral sur ce point. Il annonça que le comité était invité à se rendre devant le conseil des échevins lundi matin (4 mai) afin d’exposer aux édiles municipaux la pénible situation des sans-travail… Puis il invita tous les hommes à se rendre en corps, mais sans trouble, aux quartiers généraux du Parti Socialiste situés à la salle Auditorium, au coin des rues Ontario et Berthelet, pour y célébrer la fête du 1er mai. »

Arrivé là, Albert Saint-Martin prit de nouveau la parole: « Il déclara que les sans-travail prendraient tous les moyens constitutionnels pour essayer d’améliorer la situation. Il annonça que la semaine prochaine, si les sans-travail n’ont pas obtenu justice encore, on fera des démonstrations dans les rues afin d’attirer l’attention des autorités du pays sur leurs justes réclamations… À l’issue de l’assemblée, la résolution suivante fut proposée dans toutes les langues et adoptée à l’unanimité: « Que les 3 000 sans-travail assemblés en ce moment, dans la salle Auditorium, protestent énergiquement contre l’attitude du premier ministre du Canada pour n’avoir même pas daigné accuser réception de la dépêche dans laquelle on lui demandait de s’intéresser au sort de tant de malheureux ».

Le soir, les socialistes célébrèrent par une manifestation le 1er mai: « La manifestation annuelle des socialistes dans les rues de Montréal a été la plus imposante de toutes celles qu’ils avaient organisées jusqu’ici, tant par le nombre de manifestants que par l’intérêt qu’elle a soulevé au sein de la population. Environ 3 000 socialistes, en très grande partie de nationalités étrangères, ont paradé, et près de 2 000 sans-travail ont suivi en un corps compact la procession. Quant à la foule des curieux qui se pressait sur le passage de la procession sur les rues Bleury, le boulevard Saint-Laurent, la rue Craig et le Champ-de-Mars, elle peut être évaluée facilement à plus de 100 000…

Sous les ordres de M. Albert Saint-Martin, la manifestation s’organisa dès 7 heures, à l’angle des rues Bleury et Ontario. Un corps de musique ouvrait la marche, immédiatement suivi par un groupe de jeunes filles portant le drapeau rouge. Derrière le cortège venaient les organisations suivantes: le Parti Social-démocratique de Montréal, des socialistes ukrainiens, la branche du Parti socialiste lithuanien, les socialistes d’Italie, le Parti Social-démocratique allemand, les socialistes canadiens-français, la Société des Démocrates russes, l’Alliance nationale socialiste polonaise, le Cercle des Femmes socialistes, l’Union ouvrière des Travailleurs de la Confection, la Fédération socialiste du Canada, l’Union juive des Tailleurs d’habits et le groupe sans-travail. »

« Au cours de la parade, on remarquait un char allégorique qui représentait la lutte entre le capital et le travail. Naturellement, le capital n’y jouait pas le beau rôle. Il était représenté par un beau monsieur, debout en chapeau haut de forme, tandis qu’à ses pieds un ouvrier était assis à une machine à coudre, peignant et soufflant de fatigue, un ouvrier qui semblait redouter son patron.

Ce tableau amusa énormément la foule. « Après les discours habituels au Champ-de-Mars, en 8 langues, les socialistes finirent la soirée par un bal à la salle Auditorium.

Dans les jours qui suivirent ce 1er mai, Albert Saint-Martin poursuivit l’action du mouvement des chômeurs, qui perdit toutefois son ampleur à mesure que la reprise estivale permit à un plus grand nombre d’ouvriers de se faire employer. Ce qui importait ici, c’était de souligner l’habilité et le sens de l’organisation d’Albert Saint-Martin, premier grand militant du socialisme au Québec.

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